D’un jour à l’autre

« Mehr Licht ! »*



Cy Jung — « Mehr Licht ! »

Mon bureau… On m’avait volé mon bureau et voilà que je dispose désormais d’un espace de travail tout beau, spacieux, dans un appartement refait à neuf où la lumière est reine ! C’est un peu paradoxal pour une albinos de souhaiter baigner dans la lumière ; pas tant qu’il y paraît. La lumière, c’est bien sûr une « radiation visible ou invisible émise par des photons se déplaçant à une très grande vitesse » (Antidote), mais cela peut s’entendre de tant d’autres manières, avant tout comme « ce qui rend les choses visibles » (Antidote toujours). Maman avait-elle donc raison de vouloir allumer une lampe pour que je « voie clair » ?
Même sujette à la photophobie, une personne albinos a effectivement besoin, comme tout un chacun, de lumière pour voir. Pourtant, il faut savoir la choisir et la doser. Trop blanche, trop directe, trop forte, elle éblouit et les yeux souffrent. Et si mon bureau y baigne désormais, je n’y affronte pas la lumière du jour de face et m’éclaire par petites touches, fines, indirectes. Je peux désormais me repaître du soleil qui vient caresser mon épaule droite à l’heure où je m’attelle d’ordinaire à l’écriture. Et quand je tourne la tête, le ciel apparaît, de tous ses éclats. Je m’arrête un instant, j’observe, et je reprends…
On l’aura compris, ces travaux qui ont transformé mon univers vont bien au-delà d’un simple changement d’éclairage au sens physique du terme. Je n’en suis pas à mon dernier souffle et pourtant, « Mehr Licht ! », Bitte. Car cette lumière, c’est bien le cœur qu’elle vise, l’âme, la conscience, l’être… Chacun utilisera le terme de son choix. C’est une lumière de vie, de joie, d’espoir. Une sorte de renouveau. Une renaissance, peut-être, qui cherche à donner du sens.
Je dis parfois que je voudrais être samouraï, comme une ouverture entre corps et esprit où l’un l’autre se rencontre et s’équilibre. Sacré défi ! La lumière est là. Il m’appartient désormais d’être sa vestale, ne jamais la négliger, toujours lui sourire. J’ai envie d’un monde meilleur, d’un monde où la souffrance serait supportable, où la violence pourrait se dissoudre dans l’amour. C’est très « cul-bénit » tout cela. Peut-être… Mais j’y crois. Je crois que l’on peut être heureux, que la lumière peut être douce et révéler, sans éblouir, que le sens de tout cela n’est autre que l’amour dans lequel on construit son propre bonheur.
N’allez pas croire que je veuille aimer tout le monde ! Je n’aime pas celles et ceux qui me font violence autant que je n’aime pas les éclairages qui font souffrir mes yeux. Je n’aime pas celles et ceux qui attentent à mon intégrité physique et mentale, celles et ceux qui pensent que leurs choix doivent être les miens. Non, je ne les aime pas car ceux-là tracent la frontière au-delà de laquelle ma bienveillance n’est plus valable. Suis-je meilleure qu’eux ? Peut-être. Peut-être pas. J’y aspire, simplement, sans pour autant accepter tout et n’importe quoi. Je ne tends pas l’autre joue et le judo m’a déjà appris huit manières d’étrangler le malin ! Qu’on se le dise…
La lumière s’est allumée. Je veux suivre son faisceau et y bâtir mon empire. L’écriture la recueille et la réfléchit, non comme un miroir, plus comme un joyau qui multiplie et fait ricocher les rayons. Vous pouvez suivre leurs escapades à travers mes Feuillets et les Photocriture, sans oublier les épisodes de ma Vie en Hétéronomie. L’écriture. J’y suis si bien qu’il m’arrive d’oublier en sortir, au-delà même du temps que je lui consacre. C’est un peu pareil avec le judo qui porte mon corps à l’équilibre et l’offre, lui aussi, à la lumière. Et l’amour ? L’amour… Comment dire ? L’amour… On parle de quelle sorte d’amour ? De celui qui vit dans la lumière ? Celui-là ; aucun souci. Il est comme le soleil, toujours dans mon cœur, quoi que je fasse. Même Hadaka jime ? Surtout, Hadaka jime !
« Mehr Licht ! » Danke.
Et qu’en cette nouvelle année, notre joie trouve la lumière… ou l’inverse. Tous mes vœux de bonheur vous accompagnent.

Cy Jung, 25 décembre 2011.

* Cet éditorial aurait pu aussi s’intituler « Quand la lumière parle un langage inconnu », en référence à un ver des Fleurs du mal. C’est cette phrase attribuée à Gœthe sur son lit de mort qui l’a emporté. Traduite « Plus de lumière ! », elle a suscité de nombreuses interprétations avec ce commentaire de Gide « Les croyants sont habiles à interpréter mystiquement les balbutiements d’un mourant ». Et les non-croyants ?

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Information publiée le dimanche 25 décembre 2011.

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