[e-criture]

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)



Cy Jung — [e-criture] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[Le prétexte] [1]
Je sors par l’Escalator. Je suis fatiguée. J’ai faim. Je fais quelques mètres et aperçois une dame assise sur le muret le long du square. Elle tient son portable entre ses deux paumes, comme si elle venait de raccrocher un appel. Elle pleure, assez fort pour que je l’entende. J’ai de la peine. J’hésite à lui tendre la main. Je ne le fais pas.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Mais pourquoi faut-il que tous ces gens qui passent et l’entrevoient poursuivent sans un mot ni un geste leur chemin ? Ne peuvent-ils pas s’arrêter, s’asseoir près d’elle, lui donner un mouchoir, l’envelopper d’une parole aimable ?
Hubertine ne le voudrait pas. Son chagrin lui appartient. Elle ne partage pas ; ni sa peine, ni sa colère. La première lui permet de contrôler la seconde. Pour combien de temps encore ? Elle l’ignore. Pour l’instant, elle a envie de pleurer, là, devant ce téléphone qui vient à nouveau de la meurtrir. Elle le regarde comme s’il était capable de produire le contraire de ce qu’il venait de produire, comme s’il existait une appli qui apaise, une appli qui nourrisse les excuses et estompe la violence, une appli qui restaure la dignité.
Entre deux sanglots, Hubertine esquisse un sourire. L’idée l’amuse mais le mal est fait, trop de mal, tant de mal. Aucune technologie ne peut changer les choses. Même celle qui verrait une main sortir de l’écran et lui caresser la joue ? Même. Que plus rien ne la touche désormais ! Plus jamais. Combien de fois a-t-elle pensé cela ? Combien de fois a-t-elle espéré que l’on cessât de la regarder sans la voir, de la traiter comme une pauvre chose inculte, une bête de somme sans consistance, corvéable et méprisable à merci ? Combien de fois a-t-elle rêvé être capable de dire non sans craindre d’y perdre le peu de reconnaissance qu’on lui accordait ? Elle ne compte pas. Elle se sent si faible, tellement infichue de réagir, impuissante. Mais comment arrêter de subir ?
Personne ne la contraint à mener cette vie. Elle le sait. Et c’est en toute connaissance de cause qu’elle part le matin avec ces milliers de gens comprimés dans des rames de métro exiguës pour rejoindre ses collègues, roquets suffisants qui n’ont que rictus salaces et verbe gras à offrir, et pécores labiles qui se complaisent dans la violence qu’on leur inflige. Comme elle, en quelque sorte. Être méprisée de son plein gré ; quel paradoxe !
Le pâle sourire d’Hubertine a disparu. Des larmes de rage se mêlent à ses sanglots. Rien ne va plus ! L’amour lui-même est inopérant. L’amour ? Quel amour ? Amour de qui ? Amour pour quoi ? Pour un pauvre coup de fil qui dit que ce soir il ne la rejoindra pas, qu’il restera dormir chez sa mère, que demain peut-être, il viendra, s’il n’a pas autre chose à faire.
Hubertine sent sa chair qui se fige. La douleur est trop intense. Il lui faudrait se lever, courir, balancer ce fichu portable dans l’égout et fuir, partir, loin, si loin que la brutalité ordinaire ne pourrait jamais la rattraper. Elle serre un peu plus fort le téléphone entre ses doigts. Il n’y est pour rien et, où qu’elle aille, Samarcande sera forcément sa destination finale. Hubertine voit le visage de la mort dans l’écran. Cela l’effraie tant il lui ressemble, à cette nuance près qu’il sourit, espiègle, comme pour l’inviter à… Non ! Hubertine est saisie d’effroi et redresse la tête pour se dérober à ce qu’elle vient de lire dans son propre regard. Il est trop tard. Elle ne peut plus reculer. Elle va réagir. Quand ? Dès que…
Maintenant.
Le téléphone sonne. C’est lui. Elle ne répond pas. Elle se moque désormais de ce qu’il aurait à dire. Elle a quelque chose d’important à faire. Et de très urgent. Vivre, ou… Ce qu’elle ressent est difficile à exprimer tant les mots sont, à ce stade, inopérants. Seuls les actes peuvent l’exsuder. Le téléphone s’éteint. Elle baisse de nouveau les yeux vers l’écran. Il est noir, cette fois, et pas même son regard ne s’y reflète.
A-t-elle rêvé tout à l’heure la consigne ? Sans doute que oui. C’est mieux ainsi. Elle va pouvoir ranger l’objet du crime à venir, faire quelques pas, rentrer, préparer son dîner, manger, dormir, et demain, retourner travailler comme si de rien n’était en montant dans cette rame bondée de gens qui fouettent sa propre souffrance. Demain. Ce soir. Elle y va. Elle n’en peut plus. C’est fini. Elle doit refuser la violence qui lui est faite. Ouvrir les épaules. Être fière. Résister. Vivre. L’heure est venue.
Hubertine se lève, téléphone toujours en main. Elle jette un œil alentour. Elle pose un pied devant l’autre. Elle marche, doucement d’abord, puis d’un pas soutenu. Où va-t-elle ? Elle avance, c’est l’essentiel. Pour le reste… Un flash la ramène vers ce reflet dans l’écran qui l’invitait tout à l’heure à trouver une arme pour exister. Quel genre d’arme ? Hubertine hausse les épaules. Elle est en bas de chez elle. Elle range son portable et tape le code. Elle monte les trois étages. Elle sort ses clés. Elle entre. Elle va dans la cuisine. Elle ouvre le tiroir de droite du buffet qui lui vient de sa grand-mère. Elle en détaille le contenu. Elle choisit un couteau d’office, un autre un peu plus long, et les affûte au fusil d’un geste précis. Elle essuie la limaille de chaque lame sur un torchon puis en caresse le tranchant de la pulpe du pouce. Le résultat la satisfait. Elle les glisse sans précaution dans son sac à main. Elle repart, résolue même si elle ignore encore ce qu’elle s’apprête à faire.
D’aucuns pourraient penser qu’elle est folle, ou qu’une force invisible va guider sa main quand elle portera le premier coup à la gorge de cet homme qui n’aura commis d’autre faute que d’y être, à cet instant, là où il ne fallait pas. Folle ? Possédée ? Hubertine en rit tant l’affirmation serait erronée, tant elle serait facile. Elle ne l’est pas, ni folle ni possédée, pas plus que cet homme serait innocent.
Elle regarde son sang gicler. Le jet n’est pas assez puissant. Il faut que ça fuse ! Hubertine lui tranche plus sûrement le cou et s’écarte pour ne pas souiller sa robe. Le spectacle de cette mort l’apaise. N’est-ce pas la solution dictée par l’écran du téléphone ? Tuer, pour se défendre. Et exister. Un cri la dérange. Elle tourne la tête. Une femme est là, pétrifiée. Hubertine préfère lui sourire plutôt que lui infliger le même sort qu’à cet homme même si elle est aussi responsable que lui des offenses perpétuelles qui ont rythmé sa vie. Elle a envie de s’excuser, lui dire qu’elle est désolée, qu’il ne faut pas avoir peur, que mourir est un moindre mal, que c’est comme ça, maintenant, s’asseoir près d’elle, lui donner un mouchoir, l’envelopper d’une parole aimable… Elle n’en fait rien. Elle n’est pas meilleure que les autres. Elle vient simplement de décider de procéder autrement.
Elle range le couteau et repart. Un goût de ferraille salit le fond de sa gorge. Il lui faudrait boire quelque chose. Du chaud ou du froid ? Elle cherche une issue de secours. Ils sont trois à s’avancer. L’un d’eux paiera pour les autres, tous les autres, parce qu’un jour il est trop tard, parce que ce jour Hubertine n’en peut plus. Le second porte la barbe. Elle vise le cœur. Il s’effondre sur le trottoir. Dans ses yeux, elle lit un mélange de désarroi et de tristesse. Pourquoi lui ? Pourquoi pas ? Hubertine essuie le couteau sur son short et le laisse à demi mort au pied de ses deux camarades. Qu’il agonise, s’il ne sait pas ! Sa conscience pourra lui dire, si besoin, pourquoi elle a fait ça.
Un attroupement se forme. Une sirène déchire l’air. Hubertine repart. L’un des hommes fait mine de vouloir l’arrêter. Elle le dévisage. Son regard suffit. Il pleure. Hubertine observe les autres, un à un. Aucun ne bouge. Aucun n’a le courage de lui faire obstacle à moins que tous ne la soutiennent. Elle a tant de bonnes raisons de… Mais quelles sont-elles ? Qu’a-t-elle donc subi pour en arriver à tuer deux inconnus en moins d’un quart d’heure ? Deux ? Il lui en faut au moins trois. Il semble si vieux celui-là. Elle s’en moque. Le couteau fend la chair et le sang coule jusqu’à vider le corps de sa substance. C’est incroyable ! Hubertine doit le dire ! Quel est ce mal qu’on lui a fait ? Qui ? A-t-elle été insultée, battue, violée ?
Non, rien de tout ça. C’est pis encore, quelque chose qui touche au plus profond, une atteinte insidieuse qui se nourrit de la répétition et du caractère anodin de chaque blessure. Qui voudrait faire mine de ne pas comprendre ? Tous celles et ceux qui préfèrent se taire et laisser faire, parce que personne ne peut contester que le confort a son prix. Hubertine a vécu cela si longtemps… Alors, pourquoi dire non, justement aujourd’hui ? C’est sans doute la question que lui aurait posée sa quatrième victime si elle ne lui avait pas tranché la gorge avec tant de précision qu’il en eut aussitôt la parole coupée. Tuer, c’est tellement facile. Éliminer. Se venger ? Non, Hubertine ne fait que se défendre et exiger qu’on la respecte désormais, que la peur change de camp et que tous sachent qu’en chaque femme sommeille un « Je n’en peux plus. »
Dans son sac, le téléphone portable sonne encore. Elle ne l’entend pas et perfore à deux reprises le ventre de sa cinquième victime. L’homme gît dans son sang, les bras en travers du trottoir. Elle l’observe un instant, perce une troisième fois son flanc droit et repart. Sans que personne ne fasse rien pour l’arrêter ? Si ! Enfin, un policier s’avance. Il lui sourit avec gentillesse. Une femme au visage aussi doux ne peut pas être la tigresse sans cœur que les témoins ont décrite.
— Madame, c’est fini. Donnez-moi votre couteau…
Il n’en est pas question.
Hubertine, sans savoir d’où lui vient ce talent, lance son arme d’un geste aussi sûr que précis et le policier meurt sur le coup sous les yeux exorbités de ses collègues. Qui sera le prochain ? Ils n’ont guère envie de le savoir et battent en retraite jusqu’à leur car. Ils s’y cachent. Dans la radio, un chef, au loin, crie un ordre sans appel.
— Je la veux ! Vivante !
Qu’il aille au diable ! Hubertine n’est plus à prendre. Elle se remet en marche. Elle tourne le dos aux policiers. Il devrait leur être facile de s’approcher à pas feutrés et de la ceinturer. Aucun ne bouge, pourtant, comme si elle était entourée d’un bouclier invisible qui pétrifie qui voudrait l’atteindre. Le trop-plein de haine peut-il produire cela ? Non, pas la haine. Le mépris. L’humiliation quotidienne, celle qui n’a l’air de rien et s’accumule jusqu’à ce que tout explose. C’est aujourd’hui. Hubertine trucide les hommes qui passent pour se libérer du mal dont personne ne l’a protégée.
— Bonjour, je m’appelle Eunice. Je vous connais. J’habite un peu plus loin que chez vous, au 14. Tenez, un mouchoir.
Hubertine prend le paquet et lève les yeux vers le sourire d’Eunice.
— Ne dites rien, si vous ne voulez pas.
— Cela doit cesser. Aidez-moi…
Hubertine éclate en sanglots.
— S’il vous plaît.
Après s’être arrêtée, lui avoir tendu un mouchoir et l’avoir enveloppée d’une parole aimable, Eunice s’assoit près d’elle sur le muret qui longe le square à la sortie du métro. Elle n’en dit pas plus. Elle attend. Elle est sereine. Le souffle d’Hubertine à ses côtés s’apaise. Elle relève un peu la tête, ouvre les épaules. Elle voit les gens qui passent toujours et poursuivent sans un mot ni un geste leur chemin. Qu’importe ! Elles sont deux à présent, deux à savoir, deux à comprendre, deux à faire face. Deux. Bientôt trois ? Quatre…
Et plus encore.



Cy Jung, 26 décembre 2012®.

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[1J’ai fait un billet sur cette histoire dans La vie en Hétéronomie, billet qui m’a portée à initier ces textes en e-criture.



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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

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