[e-criture]

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)



Cy Jung — [e-criture] C'est l'auteur qui m'a repérée (V-01)

[Le prétexte]
Je suis rue de la Gaîté, connue pour ses théâtres. Deux jeunes femmes avancent à ma rencontre. L’une attire mon regard ; elle porte sur le ventre un drôle de sac à dos vert pomme et jaune citron. Je me concentre pour mieux cerner l’objet. Les deux jeunes femmes me croisent. J’entends celle qui porte le drôle de sac dire « En fait, c’est l’auteur qui m’a repérée. »
Moi ? J’ignorais.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
C’est ce soir, ou jamais. [23 h 11]. Françoise gonfle d’air sa poitrine. Elle entre d’un pas décidé dans la boîte de nuit. Elle dépose son manteau au vestiaire et se dirige directement vers le bar. Elle ne commande rien pour l’instant. [23 h 16]. Elle observe, bien décidée à faire de cette soirée celle qui changera sa vie. Elle mérite tellement mieux que cette existence solitaire, coincée entre son chat, ses veillées télé-cacahuètes, ses dimanches en famille et son travail sans intérêt qui la garde au bureau au-delà du raisonnable pour un salaire qui n’est pas à la hauteur. [23 h 19]. Tellement mieux !
Ce que Françoise veut, c’est une « vraie vie » et, dans son esprit, ce « vrai » est synonyme d’une autre qui serait à ses côtés. [23 h 25]. Mais, depuis que Ludivine l’a quittée pour une jeunesse sans consistance, cette autre se dérobe. Les femmes qu’elle rencontre se révèlent dès le premier rendez-vous, soit maboules, soit trop compliquées, soit si peu engageantes. C’est pourtant simple, l’amour. [23 h 27]. Non ? [23 h 28]. On se rencontre. On se plaît. On s’embrasse. On file sous la couette. On partage un premier petit-déjeuner. Et l’on fait des projets d’avenir pour vivre ensemble le reste de nos jours.
C’est en tout cas ainsi que Françoise l’entend. [23 h 35]. Elle n’a pas besoin d’une intellectuelle qui voudrait réécrire l’histoire du couple, ni d’une psychopathe qui lui serve ses ex à chaque épisode de leur vie, encore moins d’un dévoué mais fade laideron qui échouerait dans son lit par pur dépit ! [23 h 38]. Elle veut juste une femme gentille, agréable, simple, une qui ne lui prenne pas la tête dans des conversations interminables ou dans des silences qui avèrent la lassitude, une qui ne gâche pas tout à force de remettre en cause, pour un oui pour un non, le plus essentiel, l’amour. Oui, l’amour, le seul, l’unique, celui qui se vit dans le couple, cet espace singulier capable d’absorber les questions existentielles et les angoisses alvines, d’offrir à chacune un havre de paix où tout se partage à l’identique dans un désir commun de ce qui ne fait pas débat.
Françoise soupire. [23 h 42]. Rien que de détailler les fêtardes du jour, elle craint d’emblée d’être déçue. [23 h 43]. Elles ont toutes l’air d’avoir douze ans et les quelques quadras installées dans le carré Vip sont en couple. [23 h 47]. Il faut dire qu’elle a bien choisi sa soirée ! « Mix ta mère ; shake your baby in love ! » C’était ça ou la galette des Rois de l’association sportive. Françoise n’aime pas le sport. Alors, les sportives… ! [23 h 50]. Elles passent leurs soirées et week-ends dans des vestiaires infestés de filles dénudées et sont incapables de privilégier le couple sur leur petit plaisir narcissique à exhiber leurs formes souvent plus adipeuses que musculaires, soit dit en passant.
Non ! Françoise ne veut pas d’une femme qui aurait un autre idéal que construire un foyer, une main sur la tête du chat pendant qu’elle en caresse la croupe. [23 h 57]. Elle commande une coupe de champagne. C’est chic, le champagne, et cela devrait lui épargner celles qui n’ont pas un minimum de classe. [0 h 4]. Françoise exècre la vulgarité. Malheureusement, celle-ci ne se détecte pas au premier regard et, d’expérience, elle sait qu’elle doit rester sur ses gardes.
Une longue reprise de Véronique Sanson la tire de ses réflexions. [0 h 11]. Elle s’abandonne à la musique bien qu’elle préfère l’original. Elle ferme les yeux. Si au moins elle ne craignait pas le ridicule, elle irait sur la piste leur montrer à quoi l’amour ressemble ! [0 h 19]. La DJ change de registre. C2C. Françoise fait la moue. Elle rouvre les yeux et observe de nouveau l’assistance. Elle ne doit pas relâcher sa vigilance et laisser sa libido dicter sa loi en décidant quel joli minois sera le bon. [0 h 24]. De toutes les façons, le sexe pour le sexe ne l’intéresse pas. Elle a déjà donné et, pour ce qu’elle en a retiré ! Une chlamydia résistante aux traitements et tout ce qui s’en ensuit.
Une deuxième coupe de champagne s’impose pour oublier ce désagréable souvenir d’une nuit si… [0 h 31]. Ah ! cette langue qui la fouissait ; jamais elle n’en avait connu de pareille. Elle aurait dû se méfier, c’est sûr. Mais comment résister au fist à suivre quand on est ligotée sur un sling et que l’on trouve cela diablement bon ? [0 h 33]. Jusqu’à ce jour, ni depuis, elle n’appréciait la pénétration. [0 h 34]. Ni la sodomie d’ailleurs. [0 h 35]. Ni le fouet. [0 h 37]. Ni les pinces à sein. [0 h 38]. Ce vendredi-là pourtant, elle a tout aimé ! [0 h 39]. Le champagne était si bon et sa partenaire si convaincante ! [0 h 40]. Ce soir, les bulles sont un peu molles et acides. Françoise s’en contentera, à dose raisonnable. Il est des expériences qu’il est prudent de ne pas renouveler.
— Bonjour. Je m’appelle Eunice.
— Françoise.
— Je vous offre un verre ?
— Vous buvez quoi ?
— Coca light.
Françoise fait la lippe. [0 h 44]. Ce n’est pas avec ce breuvage pour adolescents obèses et boutonneux que cette femme va la séduire ! Ni avec ce sourire de bienheureuse. On dirait une bonne sœur qui aurait entendu des voix. [0 h 45]. C’est indécent, un tel sourire ! Comment aimer quelqu’un qui vivrait déjà dans la joie sans que l’on n’ait rien à faire ? Cela ôte tout pouvoir à l’amour. Quelle horreur !
Françoise maugrée quelque chose d’inaudible. [0 h 47]. Eunice n’insiste pas. [0 h 48]. Elle en a vu d’autres de ces filles qui se murent dans une indifférence feinte. Le pire, c’est qu’elles pensent que cela les rend désirables. Les pauvres ! Eunice quitte le bar son verre en main. Françoise ne la retient pas. [0 h 51]. Une de perdue, dix de retrouvées. [0 h 52]. Une autre aurait-elle la bonté de se présenter à elle afin d’effacer l’image de cette pauvre fille ? Françoise décide de faire le tour de la piste de danse pour regarder ce qu’il y a derrière le pilier qui en cache un bon tiers. [1 h 3]. Elle commande une nouvelle coupe, l’attrape par le pied, humecte ses lèvres et part en chasse.
Le carré Vip est plein. Impossible désormais de savoir qui est avec qui et la présence d’hommes au milieu de cette boîte lesbienne la dérange. [1 h 11]. Françoise passe de l’autre côté de la piste. C’est le rendez-vous des buveuses de soda. Quelques-unes ont formé un cercle autour de la fille de tout à l’heure. L’histoire à l’air drôle. Toutes rigolent. Comment s’appelait-elle, déjà ? Eurice… Non, Eunice ? C’est quoi comme prénom ? Un hôtel ? [1 h 16]. Françoise boit une gorgée. Elle observe le groupe du coin de l’œil. Leur bonne humeur la met mal à l’aise. Ne seraient-elles pas en train de se moquer d’elle ? [1 h 23]. Ce n’est tout de même pas sa faute si les blacks qui boivent du Coca ne lui font aucun effet ! [1 h 25]. Et puis, il y a cette canne anglaise qui ne la quitte pas. Accident ? [1 h 32]. Handicap ? [1 h 33]. Françoise n’en a rien à faire ; cette fille ne l’intéresse pas. Et ses copines ont l’air si nunuches !
Elle leur tourne le dos et revient vers le bar. [1 h 40]. Elle avale son verre d’un trait. Sans rien lui demander, la barmaid lui en sert un autre. [1 h 44]. La piste déborde. Il devient difficile de distinguer les visages. La musique est trop forte, la lumière trop rapide. Françoise a mal à la tête. [1 h 53]. Une jolie blonde s’accoude à côté d’elle. Enfin ! [1 h 57]. Françoise sourit. Elle espère que son œil luit un peu. La jolie blonde fait un signe à la barmaid. [1 h 58]. Celle-ci la sert. De la vodka, sans doute. Ou du gin. Elle prend son verre et s’en va sans un regard pour Françoise. Pauvre nouille ! [2 h 2]. La soirée s’éternise. L’alcool brouille les perspectives. [2 h 18]. Françoise songe qu’elle a envie d’aller aux toilettes. [2 h 31]. Elle y va. L’endroit est bondé. Elle attend son tour. Les filles autour d’elles ont toutes l’air tristes, médiocres, sans intérêt. Mais qu’est-ce qu’elle fait là ?
Pipi. C’est son tour. [2 h 42]. Françoise chasse la mauvaise pensée assise sur la lunette crasseuse. Les muscles lui manquent pour faire la chaise. L’alcool n’arrange rien. [2 h 46]. Elle remet sa culotte et boutonne son pantalon. Elle sort. Une fille la bouscule.
— Ça ne va pas, non ?
— Ta gueule.
Dis ainsi, il n’y a pas de quoi insister. Françoise retourne au bar et commande une nouvelle coupe. [2 h 53]. Elle laisse son regard baguenauder sur la piste. Les corps ondulent. Certains lui inspirent une pensée vagabonde. [3 h 8]. D’autres non. [3 h 12]. Elle profite des allées et venues au bar pour évaluer de plus près les unes et les autres. Décidément, c’est une soirée pourrie. [3 h 16]. À moins que… [3 h 18]. Trop jeune. [3 h 21]. Trop maquillée. [3 h 25]. Regard de merlan frit. [3 h 29]. Trop grosse. [3 h 34]. Dents jaunes. [3 h 39]. Trop à gauche. [3 h 41]. Cuisses difformes. [3 h 44]. Inculte. [3 h 48]. Trop blonde. [3 h 51]. Trop bavarde. [3 h 56]. Cheveux gras. [3 h 59]. Trop vieille. [4 h 4]. Nez trop long. [4 h 7]. Oreilles trop courtes. [4 h 9]. Prise de tête. [4 h 14]. Trop brune. [4 h 16]. Alcoolique. [4 h 19]. Trop jolie. [4 h 22]. Trop à droite. [4 h 24]. Sac à patates. [4 h 25]. Trop maigre. [4 h 27]. Dépressive…
Françoise a un sursaut. [4 h 54]. Elle ouvre les yeux. La piste est presque vide. Le carré Vip également. Elle passe la main derrière sa nuque. Sa bouche est pâteuse. Se serait-elle assoupie ? La conclusion s’impose. Elle observe la barmaid qui fait le tour des tables et récupère les verres vides. [4 h 59]. Deux filles sortent des toilettes en chantant. Elles filent vers la sortie. Françoise les imite. C’est grillé pour ce soir. [5 h 3]. Sur le trottoir, une petite bande s’est formée, toujours avec cette Eunice au centre. [5 h 4]. Mais comment fait-elle pour être si populaire ? Avec sa dégaine, il n’y a vraiment pas de quoi.
Françoise passe près du groupe. [5 h 8]. Elle fait un signe. Personne ne lui répond. Elle se dirige vers la station de taxis à cinquante mètres de là. Elle est vide. Françoise s’assoit sur le banc sous l’abri. Elle attend. [5 h 10]. Dans son dos, elle entend des femmes qui rient. Elle ne se retourne pas. À quoi bon ? Elles sont si peu avenantes ! [5 h 22]. Une voiture arrive. [5 h 24]. Françoise s’y engouffre. Le taxi démarre. À travers la portière, elle voit cette fille qui marche joyeusement main gauche dans celle d’une quinqua souriante à croquer et main droite sur sa béquille. Mais comment a-t-elle fait ? [5 h 25]. Comment ? [5 h 32]. Comment ?
Le taxi la dépose devant chez elle. [5 h 43]. Elle paie la course et se traîne jusqu’à son lit sans se laver les dents. Elle s’y allonge, tout habillée. Elle n’a pas la force de pleurer. Elle bruisse. [5 h 56]. Comment ? [6 h 13]. Comment ? [6 h 32]. Comment ! Un camion-poubelle passe dans la rue. Le film de la soirée se déroule encore. [6 h 57]. Comment ?



Cy Jung, 29 janvier 2013®.

Version imprimable de cet article Version imprimable


Ce texte est susceptible d'être retravaillé par Cy Jung. Si vous souhaitez lui signaler une coquille ou faire un commentaire de nature à nourrir son écriture, vous pouvez lui écrire, ici.



Rappel

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.




Nouvelle précédente / Nouvelle suivante
Retour à toutes les nouvelles en [e-criture]


Les vingt derniers articles publiés sur le site de Cy Jung sont ici




Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.

Toutes les nouvelles en [e-criture]


[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)

[#04] L’homme qui titube dans l’Escalator (V-01)

[#05] Un gros Petit Jésus, pour la crèche (V-01)

[#06] La serveuse d’un restaurant près de Beaubourg (V-01)

[#07] L’homme au chapeau de François Mitterrand (V-01)

[#08] Le démarcheur qui ne babote pas (V-01)

[#09] La petite fille et son papa (V-01)

[#10] Le couple qui ne se parle pas (V-01)

[#11] La voix qui filtre à travers la porte (V-01)

[#12] L’homme qui perd son pantalon (V-01)

[#13] La dame que j’invite à aller courir (V-01)

[#14] L’homme qui ne réclame rien (V-01)

[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)

[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

[#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)

[#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)

[#25] Le garçon qui veut lui faire une profondeur (V-01)

[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)

[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)

[#31] Les lombaires qui se prennent pour de longs baisers (V-01)

[#17] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)

[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)

[#34] L’homme qui veut tuer quelqu’un pour moi (V-01)

[#35] L’ouvrier qui a des allergies (V-01)

[#36] Le junkie qui me rend mon sourire (V-01)

[#37] L’éditrice qui me souhaite de bonnes vacances (V-01)

[#38] La maman qui trouve des solutions (V-01)

[#39] L’homme qui regrette son achat (V-01)

[#40] La femme qui est propre sans être vierge (V-01)

[#41] L’amie qui a des couilles dans le ventre (V-01)

[#42] Les jeunes gens qui ont peur de moi (V-01)

[#43] Le soutien-gorge abandonné dans le métro (V-01)

[#44] Le fêtard qui rentre du réveillon (V-01)

[#45] La corneille qui déroule avec moi (V-01)

La jeune fille qui ne veut pas se faire couper en morceaux (V-01)

[#47] La dame qui a l’odorat très développé (V-01)

[#48] L’ambassadrice de tri qui sonne à la porte (V-01)

[#49] La vieille dame qui doit rester chez elle (V-01)

[#50] La maman qui a mal au cœur (V-01)

[# 51] L’homme qui ne répond pas au téléphone (V-01)

[#52] Les judokas qui font des têtanus (V-01)

[#53] La femme qui a fait un gosse insupportable (V-01)

[#54] La dame qui est au téléphone (V-01)