[e-criture]

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)



Cy Jung — [e-criture– Le banc de la rue d'Alésia (V-01)

[Le prétexte]
À l’occasion de travaux de voirie, le banc à côté de l’arrêt du 62 rue d’Alésia s’est retrouvé les quatre fers à l’air, posé, comme ça, sur le bitume à côté d’une tranchée. Il est resté quelque temps à cet endroit avant de migrer dans l’axe du parking à deux-roues.
Pendant plusieurs semaines, je l’ai regardé avec tendresse ; il avait l’air si fragile ainsi perché. Et quand il a rejoint sa place, pieds bien enfouis dans le sol, je lui ai souhaité un bel hiver.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Être là. Sans pouvoir bouger. Tout entendre. Et ne pas être en mesure de répondre. Cela lui donne le sentiment de ne plus exister alors qu’elle se sait vivante, posée sur ce lit comme un gisant sur une tombe. Vivante ? Le matin, une main ouvre ses paupières. Le soir, une autre les referme. Si elle était morte, on les laisserait baissées, non ? Elle veut y croire, vivante, même si elle ne peut rien exprimer, pas même esquisser un sourire, un clin d’œil, pas amorcer le moindre geste ni ânonner la plus petite parole. Vivante. Elle y croît, inerte depuis plusieurs mois, une année peut-être, dans cette chambre où le rythme est donné par la mécanique de l’hôpital.
Le temps lui échappe. Cela lui est tellement difficile de ne pouvoir le mesurer au-delà des rites qui émaillent une journée. Elle aimerait bien qu’on lui installât un calendrier assorti d’une horloge dans l’aire de ce que ses yeux perçoivent. Personne n’y a pensé. Et elle ne peut pas le demander. Savent-ils que ses yeux voient encore ? À leur attitude, elle n’en a pas l’impression. Jamais ils ne font un signe, ni ne lui proposent quelque chose à regarder à part la télévision allumée à l’heure du déjeuner puis éteinte (ô ! bonheur) juste avant les feuilletons de l’après-midi. En soirée, une fois que les visiteurs sont partis, l’infirmier met la radio en marche. Fip. Cela la détend et, quand il baisse ses paupières d’une main agréable, il lui semble qu’elle s’endort apaisée sous le contrôle bienveillant des machines qui la nourrissent et mesurent en continu ses fonctions vitales.
Au matin, l’hôpital s’agite à nouveau, dans sa chambre, comme ailleurs. Ils ouvrent le volet roulant puis ses yeux, la lavent, la changent, lui administrent ses médications. Tout indique qu’ils veillent d’abord sur sa survie sans renoncer pour autant à ce qu’elle recouvre le geste ou la parole, ou les deux. Les médecins ont donné des consignes. De la femme de service au plus précieux de ses amis, chacun doit faire comme si tout était normal, entrer dans sa chambre avec un joyeux « Bonjour ! Comment ça va ? », lui raconter sa journée, évoquer des souvenirs, faire le récit d’une lecture, d’un film, ou d’une partie de campagne, lire un journal, partager la définition d’un mot croisé, chanter une chanson, tout ce qui leur passe par la tête alors que cela ne provoque chez elle aucune réaction apparente. Elle entend, bien sûr, mais eux en doutent. Les soignants le supposent. Les autres se raccrochent à cette idée car elle indique qu’elle serait en vie. Il n’y a que les fous pour parler aux morts, n’est-ce pas ? Et ils ne sont pas fous. Elle, peut-être ? À force.
Son cœur bat. Elle n’est donc pas morte sans qu’il ne soit rien établi sur l’état de sa santé mentale. Elle est vivante, c’est l’essentiel, et ils se doivent de lui parler et d’agir comme si elle pouvait en faire autant, comme si cela allait recoller les connexions rompues. Est-ce possible ? Elle l’ignore. Eux aussi. Chacun peine à comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Elle voudrait les aider à appréhender son état. Elle enrage. Une perle de sueur indique son agacement. Sa chair est intacte mais son cerveau, lui, ne la commande plus. Par contre, quand il s’agit de penser et de rêver, ça oui, il fonctionne ! Mais il tourne en vase clos. Elle leur parle. Elle le jure. Pas un mot ne sort. Elle leur sourit. Pas un rictus n’apparaît. Et là, tout à coup, une larme… Que se passe-t-il ? Elle pleure ?
Il n’y a personne près d’elle à cet instant. Elle choisit ces moments de solitude pour s’abandonner à des pensées qui provoquent des larmes qu’elle ne contrôle évidemment pas. Son impuissance à agir sur sa chair lui est si délétère ! Elle voudrait au moins pouvoir exprimer qu’elle est présente, qu’elle les entend, qu’ils doivent s’adresser à elle, plutôt qu’à son corps défait. Elle y met une telle énergie que parfois elle se demande si ce ne sont pas eux qui seraient sourds et aveugles comme finalement ils l’ont toujours été. C’est injuste de penser cela. Ils font de tels efforts pour entrer en contact avec elle ! Ils n’en ont jamais autant fait, c’est vrai. Et tout est vain, comme s’il fallait plus qu’une parole pour provoquer une véritable reconnaissance.
Elle se sent si loin d’eux, si étrangère à ce qui se déroule dans cette chambre. Elle se moque éperdument de ce que les uns et les autres lui racontent. Faute d’obtenir des réponses, ils ont tous fini par ne parler qu’à eux-mêmes, sans se préoccuper de savoir ce qui pourrait lui faire plaisir sur la base de qui elle était, avant, et de qui elle est, toujours, maintenant. Non, ils ne s’intéressent pas à elle. Ils lui parlent sur prescription médicale sans jamais la regarder, sans jamais chercher au fond de ses yeux s’il pourrait y poindre une lueur. D’aucuns, même, la préféreraient morte. Elle le sait. Elle les a entendus en deviser. Les médecins expliquaient que physiologiquement tout allait bien et que son cerveau produisait suffisamment d’impulsions électriques pour que l’éthique leur interdît de précipiter une mort dont seul le corps décide. Et Dieu, parfois.
Dieu ? Il ferait bien de rendre audible sa parole, lui aussi. Il est comme elle, présent, mais sans véritable preuve. Et chacun croit bien ce qu’il en veut. Il y a ceux qui disent savoir, et ceux qui sont dans le doute. Mais, foi ou pas, tous se demandent à quoi il sert qu’elle soit là au point d’espérer qu’elle n’y soit plus, pour son bien, évidemment. Elle en a vu un, une fois, s’approcher avec un oreiller. Il a retenu son geste. Ouf ! Elle ne voulait pas mourir. Elle a tranché, depuis un bon bout de temps, parce que sa vie est une vie, pas tout à fait comme une autre, mais c’est la sienne. Aussi, parce qu’elle n’a guère le choix.
Elle ne bouge plus ni ne parle. Mais elle a tant de choses à faire. Elle les observe, comme un poisson dans un bocal. Ils sont un peu flous mais si limpides, finalement. Ils disent souvent qu’ils l’aiment. Elle en est de moins en moins convaincue, même si cela fait plusieurs mois déjà qu’ils viennent, sans sourcilier, chacun leur jour, lui tenir compagnie, lui parler, maintenir un lien avec l’extérieur de l’hôpital. Ils sont elle et eux de part et d’autre d’un écran de télévision. Eux font leur émission, chacun son show, ignorant si quelqu’un, elle en l’occurrence, les entend et les voit. De son côté, elle les regarde, sans télécommande pour répliquer. Et quand ils sortent de la chambre, le poste s’éteint.
Voilà. Elle est de nouveau seule. Sauf imprévu, elle devrait être tranquille jusqu’à la visite de l’infirmier de nuit, celui qui allume la radio, puis l’éteint. Elle est bien. Le jour décline. Elle met ses neurones au repos. Elle n’a pas envie de converser avec elle-même. Ces temps-ci, ses pensées l’amènent irrémédiablement à la conclusion que sa vie de maintenant est le reflet de sa vie d’avant, une vie où chacun parle sans écouter l’autre ou en l’écoutant sans rien lui répondre, une vie où les personnes sont un poste de télévision. Elle aime bien cette image. Elle est si juste. Et si dure. Si injuste et si… Elle cherche un mot qui complète la pirouette. « Mollette » ? C’est magique ! La fonction dictionnaire de sa matière grise est en parfait état de marche. Quel plaisir de tenter le bon mot, celui qui biaise le sens et l’emmène voyager au cœur de l’imaginaire !
Où en était-elle ? Ah ! oui. À cette idée que chacun présente son émission en espérant que d’autres la regardent. Cela lui rappelle un dessin de presse avec une foule de gens qui avaient un téléviseur à la place de la tête. Sans doute que le dessin parlait d’autre chose. C’est loin. Mais qu’importe, on vit tous à travers l’écran de nos contrôles, les rôles que l’on se donne, les personnages que l’on joue, sans se soucier vraiment de qui l’on a en face de soi. On…
— Bonjour ! Alors, ce genou, bien opéré ?
Mais qui est là ? Elle ne connaît pas cette voix.
— Oh ! pardon. Excusez-moi, je crois que je me suis trompée de chambre. Je venais voir une amie qui s’est fait opérer du genou. Vous…
— Mais, qui êtes-vous ? Vous n’avez rien à faire ici !
Ça, c’est l’aide-soignante, celle qui mate ses seins quand elle lui fait sa toilette.
— Je, excusez-moi… Je disais à cette dame que je me suis trompée de chambre.
— Vous ne voyez pas qu’elle ne peut pas vous répondre ?
— Elle m’avait plutôt l’air d’être plongée dans ses pensées.
Elle rit. La visiteuse sort. Elle le regrette. Cette femme avait l’air différente des autres. L’aide-soignante la suit. Elle tire la porte derrière elle. Le silence revient dans la chambre. Il est pesant, d’un coup. Elle tente de mettre un peu de musique dans sa tête. C’est difficile la musique. Elle a réussi à retrouver quelques bribes de paroles, mais pour ressentir la mélodie sans produire de son, c’est presque vain. Elle le tente toujours. Elle ne renonce plus à rien de ce que son cerveau est capable, même pas à ce sentiment de vide que le départ de cette femme a provoqué. Elle est entrée comme les autres, l’air enjoué, la parole avenante. Mais il y avait quelque chose de particulier, peut-être induit par son ignorance de son état de santé. Elle était si sincère ! Elle va lui manquer. Elle doit tout faire pour garder le souvenir intact afin de pouvoir le reprendre chaque fois qu’elle aura un doute sur le fait que quelqu’un, un jour, lui parle effectivement.
Cela la ramène à tout à l’heure. L’idée que l’on vit tous en mode cathodique ne serait-elle pas un pur produit de la dépression qui la guette ? Elle doit faire attention, ne pas sombrer, s’accrocher au moindre détail. Elle ne doit pas non plus espérer recouvrer ses facultés d’action et de communication. Car cet espoir-là fait mal, très mal ! Elle ne doit plus se penser comme avant tout en s’accrochant à ce qu’elle est. Quel paradoxe ! Est-ce parce qu’ils auraient compris cela qu’ils ne l’appellent pas par son prénom ou son nom ? Ici, elle est « madame », pour les soignants, et juste « tu » pour les autres. C’est très surprenant. À moins que ce ne soit le signe qu’elle n’est pour eux plus qu’un corps mou, une chair à peine irriguée de sang, plus une personne. À moins, que… La porte s’ouvre doucement. Elle tend l’oreille. Elle l’a déjà reconnue. C’est la femme de tout à l’heure qui s’approche du lit à pas feutrés.
— Excusez-moi encore ; je me suis carrément trompée d’étage. J’espère ne pas avoir interrompu une pensée qui vous comblait. C’est le problème dans les hôpitaux. On ne s’appartient plus. Je… Pardonnez-moi, je bavarde sans vous entendre. Je suis passée vous souhaiter une bonne fin de soirée. Je m’appelle Eunice.
Marie-Claire voudrait tant lui donner à son tour son prénom. Elle voudrait lui répondre. Plus que tout.
— À demain, Marie-Claire. Cela me fait très plaisir de vous avoir rencontrée.
Mais comment Eunice sait-elle ? Eunice…



Cy Jung, 5 mars 2013®.

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