[e-criture]

[#04] L’homme qui titube dans l’Escalator (V-01)



Cy Jung — [e-criture] L'homme qui titube dans l'Escalator (V-01)

[Le prétexte]
L’homme sort de la rame devant moi. Il titube dangereusement. Je lui laisse un peu de champ. Il gravit les marches de l’Escalator en se tenant à la rampe. Arrivé à mi-course, il s’arrête et repart en arrière. Je m’écarte ; j’ai peur qu’il ne tombe et ne m’entraîne dans sa chute. Mais s’il tombait, je ne peux pas ne pas tenter quelque chose.
Il est presque à ma hauteur. Je ne sais pas quoi faire. Je… Il tourne la tête vers moi, lance un mot d’excuse. On échange un sourire et, d’un coup de reins, il remonte. Miracle !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Eunice n’avait rien pu faire bien qu’elle roulait avec la plus grande prudence, évitant avec soin les parties les plus enneigées de la chaussée. Cela avait été sans compter sur ce vélo qui avançait en canard, ne maîtrisant rien de ses embardées. Elle avait donné un léger coup de guidon pour l’éviter ; sa motocyclette était partie de travers avant de rencontrer une plaque de verglas qui l’avait envoyée voler suffisamment haut dans le ciel pour qu’elle percutât le traîneau du Père Noël.
Le traîneau du Père Noël. Et puis quoi, encore ? Chacun sait qu’il n’existe pas, Eunice comme les autres. Et pourtant. En ce 24 décembre, à la nuit tombée, elle doit se rendre à l’évidence. Son frêle équipage gît à quelques mètres d’un long traîneau qui déborde de paquets enrubannés. Une dizaine de rennes y sont attelés. La scène a l’air de les amuser, surtout la vue de l’homme planté les quatre fers en l’air dans une congère. Il est habillé tout de rouge. Sa longue barbe blanche est remontée jusqu’aux yeux. Est-il blessé ?
— Non, la rassure un renne, il est juste saoul. On va le laisser là. C’est vous qui venez. Qu’il vous manque un pied est sans importance.
Mais de quoi parle-t-il ? Eunice baisse les yeux. La botte de sa jambe droite n’y est plus et… Quelle horreur ! Un peu de chair en lambeaux dépasse du pantalon. Pas plus.
— Mon pied !
— Ne vous inquiétez pas. On va vous en prêter un pour la tournée. Allez ! On y va.
Comment ça, « on y va » ? Eunice ne comprend rien à cette histoire, pas plus qu’elle ne s’explique comment elle peut tenir debout avec un seul pied, ni comment il se fait qu’elle n’ait pas mal ni que le sang ne coule.
— Allez ! Allez ! Ce n’est pas le moment de flancher.
— Mais…
— Plus tard les questions ! Montez ! On est en retard.
Eunice s’installe à l’avant. Elle a à peine le temps d’attraper les brides de l’attelage, le traîneau démarre en faisant crisser ses patins dans la neige. Elle manque valser au premier virage.
— Accrochez-vous ! On met le turbo !
Et quel turbo ! Eunice n’a jamais éprouvé pareille sensation. Une vitesse incroyable sans un bruit, mieux que la glisse du KL, des virages à la corde qui la mettent à l’horizontale, que du bonheur pour la motarde intrépide qu’elle est !
— Youhou ! Je vole !
— Je savais que cela vous plairait… Par contre, la suite ? Attention ! on ralentit. Vous êtes prête ?
Prête à quoi ? Le renne n’en dit rien. Le traîneau s’enfonce dans une couche de nuages et ressort presque au ras du clocher d’un village.
— Vous prenez le filet, là, sur votre droite. Vous le secouez en dehors du traîneau. Les paquets sont configurés pour aller dans la bonne cheminée. Par contre, il va vous falloir descendre pour vous rendre dans les trois petits immeubles à flanc de coteau. On n’a pas encore trouvé de technique de compression compatible avec les VMC.
Eunice écarquille les yeux. Elle n’est pas sûre de bien comprendre : est-elle en train de remplacer le Père Noël dans sa distribution ? Mais tout cela n’existe pas !
— Voilà, poursuit le renne. On reste à la verticale. Prenez l’échelle. Une fois sur le toit, laissez la hotte vous guider. Elle est connectée et sait où aller.
Une hotte connectée ? C’est le pompon ! Pourquoi pas un enfant qui l’attendrait un pied du sapin pour vérifier qu’elle apporte le bon cadeau, pendant que l’on y était ? Justement, il y est.
— Merci Mère Noëlle ! Tu me fais un bisou ?
Pitié !
— D’accord, mais après, tu me laisses partir. Je dois livrer tous les enfants sages de la Terre.
Est-ce bien Eunice qui parle ainsi ?
— Et comment tu sais que j’ai été sage ?
— C’est Lapinos qui me l’a dit.
Mais comment Eunice sait-elle que cet enfant a un lapin albinos qui s’appelle Lapinos ? Sans doute de la même façon qu’elle cavale de balcon en balcon pour jeter qui au pied d’un sapin, qui dans des chaussons, qui près d’un lit, les cadeaux que le bras articulé de la hotte lui tend. À ce compte, elle ne peut pas les y mettre toute seule ?
— Offrir est un geste d’humanité. Et je ne suis qu’une hotte.
Une hotte connectée avec lecture vocale, tout de même. Et qui connaît le chemin, les destinataires des cadeaux et les noms des lapins. Elle fait le café, aussi ? Eunice ravale sa question. Elle grimpe à l’échelle et reprend sa place dans le traîneau. Il démarre dans la seconde, manquant une nouvelle fois de l’éjecter.
— Cela s’est bien passé ? s’enquiert le renne.
— Pas trop mal si l’on exclut le fait que j’ai dû embrasser un enfant.
— Il y a plus terrible.
— Comme quoi ?
— En embrasser des milliers dans la même soirée.
Les dix rennes éclatent d’un rire unique. Les turbulences sont telles qu’Eunice craint un instant de voler pour de bon. Les rires se tarissent. Le traîneau atteint une ville, avec des barres d’immeubles impressionnantes. La hotte, pourtant, n’est pas plus lourde. Et les enfants, ils sont comment ?
— Un bisou !
— Moi aussi !
— Tu es plus jolie que le Père Noël !
— Ils ont viré le vieux barbu ?
— Un pichou !
— Pourquoi tu n’as qu’un pied ?
— Tu me donnes un autre cadeau ?
— Un bisou !
— Tu me racontes une histoire ?
— Un zibou !
— On va jouer au foot ?
— C’est ton mari, le Père Noël ?
— Un bisou !
Absolument charmants, donc. Eunice encaisse.
— Je vous ai vu sourire, aussi, la nargue le renne à son retour dans le traîneau.
Sourire à un enfant ? Tss… Eunice n’aime pas les enfants et encore moins ceux qui sont sages.
— Rassurez-vous, dans le prochain lot, il y en a quelques-uns qui ne le sont pas.
— Et vous leur donnez un cadeau ?
— « Vous » leur donnez un cadeau.
Il sourit. Eunice n’en saura pas davantage.
L’immeuble est plutôt bourgeois. L’appartement sent l’encaustique. La petite fille porte des rubans roses dans ses cheveux.
— Sale nègre !
Cela commence bien.
— Tu ne veux donc pas de ton cadeau ?
— Même si je suis méchante, je l’aurai.
— Et tu aimes être méchante ?
— Je n’aime rien.
— Quel dommage ! Ta vie doit être triste.
La petite fille éclate en sanglots. Est-elle sincère ? La hotte invite Eunice à ouvrir ses bras. Toute résistance est vaine.
— Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
— Que tu me donnes le pied qu’il te reste.
— Tu en ferais quoi ?
— Des lasagnes !
— Mais ma chérie, elles seraient indigestes tes lasagnes au pied de lesbienne noire, ce d’autant que je ne l’ai pas lavé depuis deux jours ! Mieux vaut y mettre du cheval.
— Alors, je veux un cheval.
Il en sort aussitôt un de la hotte.
— Voilà ton cheval. Essaie de l’aimer un peu. Tu verras, c’est agréable, l’amour. Parfois.
Eunice embrasse spontanément la petite fille et repart, assez contente de son conseil, la hotte également. Le renne s’en mêle.
— Vous auriez pu lui donner un cheval vivant plutôt qu’une peluche !
— Pauvre petite fille ! Elle en aurait été bien encombrée…
— Ah ! seriez-vous capable de compassion à l’égard des enfants ?
— La compassion n’induit pas l’amour. Ou plus exactement, un intérêt sincère.
— Vous avez raison. Blindez-vous. Nous allons à l’hôpital.
— Je me doutais bien que vous ne m’épargneriez pas les enfants malades ! C’est si mignon, un enfant malade, si fragile, si…
— Mais ?
— Cela demeure un pervers polymorphe !
Les dix rennes, derechef, éclatent d’un rire si magistral que, cette fois, les turbulences affectent la circulation aérienne de tout l’hémisphère nord. Un peu plus haut, un satellite sort de son orbite. La hotte met le holà. Les rennes reprennent leur sérieux, ce qui n’empêche pas le satellite de poursuivre sa route en ligne droite jusqu’à se perdre dans l’univers. La hotte est embêtée. L’année dernière déjà, la Station spatiale avait manqué de peu de percuter un 747 qu’une secousse avait projeté sur son orbite. Il avait fallu une intervention musclée de Peter Pan pour récupérer l’avion et le remettre sur sa route. On n’avait déploré aucune victime mais, en haut lieu, cela avait bardé. Le Père Noël impliqué dans une collision aérienne ? C’était impensable en termes d’image et de notabilité, ce d’autant que l’enquête du BEA aurait mis à jour son alcoolisme. Il en aurait perdu sa licence d’exploitation de la crédulité enfantine délivrée par le syndicat des marchands d’illusions à deux balles fabriquées en Chine. Un coup dur pour l’économie de marché, en somme.
Passons. Le pire avait été évité, cette fois-ci comme la précédente. Le satellite perdu n’était pas retombé sur New York et tant pis si les Martiens se le prenaient sur la tête. Aucun contrat n’existait entre eux et le Père Noël dont la licence (il aimait décidément bien ce mot !) d’exploitation se limitait à la Terre, ou plus exactement aux pays dont l’indice de développement humain était supérieur ou égal à 0,8 en conformité des critères définis par le Programme des Nations unies pour le développement. Il n’était en effet pas question de distribuer des cadeaux aux enfants des pays les plus pauvres : ils devaient juste espérer que le Père Noël existât, pas vraiment y croire. Cet espoir lointain les maintenait dans un état de servitude compatible avec leur exploitation quotidienne et, les quelques-uns qui réussissaient mieux que les autres au point de faire leurs études à Cambridge ou en Suisse afin de maîtriser les outils du totalitarisme ordinaire, avaient alors la fierté d’y croire pour de vrai ce qui leur conférait, forcément, un pouvoir supplémentaire sur leur peuple.
— Hey ! la hotte ! Arrête avec tes pensées subversives. Il faut y aller !
— Pardon, je rêvais d’un monde meilleur…
L’hôpital n’est plus très loin. Eunice descend sur le toit avec la hotte. Des couloirs blancs qui luisent sous les néons. Une odeur de mauvaise soupe et d’antiseptique. L’hôpital. Eunice atteint le service des enfants malades. Un sapin surchargé. Des couleurs criardes. Un nez de clown abandonné au pied d’un lit. Eunice le ramasse.
— Il est à toi ?
L’enfant fait non de la tête. Un tube obstrue sa gorge. L’arceau de lit qui soulève le drap au niveau de ses jambes indique un traumatisme important. Eunice place le nez de clown au creux de sa main.
— Tiens. Garde-le.
Elle l’embrasse spontanément et file. Des larmes, déjà, perlent à ses yeux. Elle fait quelques pas encore. Une sensation étrange l’envahit. Ses jambes soudain semblent ne plus la porter et la hotte… Où est la hotte ?
— Madame ! Madame ! Vous m’entendez ?
Eunice ouvre les yeux. Qui est-ce encore ? Un autre Père Noël ? Celui-là est habillé de blanc. Il n’a pas de barbe.
— Tout va bien, madame. On s’occupe de vous. Vous êtes à l’hôpital.
— Pas l’hôpital… J’aime si peu les enfants…



Cy Jung, 3 avril 2013®.

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