[e-criture]

[#05] Un gros Petit Jésus, pour la crèche (V-01)



Cy Jung — [e-criture] Un gros Petit Jésus, pour la crèche (V-01)

[Le prétexte]
Je suis dans la boutique d’un ami qui vend, entre autres, toutes sortes de crèches. Un homme d’Église est venu là se choisir des boutons de soutane. Il cherche également un « gros Petit Jésus ». Un dialogue s’engage.
— Gros comment ? Comme ça ? Comme ça ?
Et mon ami d’écarter les mains, paumes ouvertes face à face, comme s’il s’agissait de mesurer la taille d’un pain ou d’une prise de chasse.
— Comme ça !
— Ce qui nous fait dans les cinquante centimètres.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Le boucher se retourne vers sa cliente.
— Et voilà ma petite demoiselle ! Autre chose ?
— Ce sera tout, merci.
Le boucher suspend le gros saucisson à son crochet. Il plie le paquet et rend sa monnaie à Marie. Elle remise les tranches de jésus dans son cabas.
— Bonne journée monsieur Joseph !
— Bonne journée mademoiselle Marie. À demain !
Elle rosit de bonheur, comme à chaque fois qu’il fait référence à sa prochaine visite. Le seul jour où son cœur ne sourit pas, c’est le dimanche, quand il lui dit « À mardi ! » pour cause de fermeture hebdomadaire le lundi. Ce n’est pas très chrétien de ne pas sourire le dimanche. Marie en a conscience. Elle en fait résipiscence mais jamais confession. Il y a des choses qui ne regardent qu’elle et son Dieu, ce d’autant que monsieur le curé est un bavard. Elle regrette néanmoins de ne pouvoir faire humaine confidence de sa peine. Elle n’a pas d’ami pour cela. Elle préfère de toute façon sa solitude, ses prières et ses louanges, ses services à l’église, son tricot et ses confitures pour le marché de Noël et son invariable petit tour, six jours sur sept.
Elle commence par la supérette, juste en bas. Elle n’y achète que son épicerie et son lait. Pour les produits frais, elle préfère le Cours des Halles, même s’il est un peu cher, le crémier d’à côté, la boulangerie au coin près du café et le boucher, bien sûr. Marie va chez Joseph depuis près de vingt ans et jamais elle n’a été déçue, ni par l’homme, ni par sa viande. Le mardi, elle prend une petite escalope de veau. Le mercredi, du foie ou des rognons, de temps en temps du boudin qu’elle grille avec une pomme. Le jeudi, c’est jambon blanc. Le vendredi, elle achète toujours du jésus — son péché mignon — qu’elle garde au frais jusqu’au lundi. Car le vendredi, elle mange du poisson, bien sûr, et il n’est pas question qu’elle se prive de sa visite chez Joseph plus d’une fois la semaine. Le samedi, c’est jour de viande rouge, tournedos, entrecôte ou bif, et le dimanche, elle succombe après la messe à un plat cuisiné par le boucher. Il connaît ses goûts et lui met de côté ce qu’il a de meilleur car à l’heure où elle passe, il n’est jamais dit qu’il reste grand-chose.
Et quand c’est carême, comment fait-elle ? Quarante jours maigres, c’est long ! Il y a le dimanche, bien sûr, où la viande est autorisée et avec elle une visite chez Joseph le boucher. Le reste de la semaine, elle doit se contenter de passer devant la boutique, faire un petit geste à travers la vitrine, et poursuivre son chemin le cœur serré. Quand il n’a pas de client, Joseph sort sur le trottoir lui glisser un bonjour amical. Il a compris depuis bien longtemps que Marie cultive de chaleureux sentiments à son égard. Il trouve cela gentil et s’en accommode tant cette femme discrète paraît seule.
Il s’est toujours demandé pourquoi elle était célibataire sans oser poser la question ni vraiment chercher à savoir. Au café, les versions divergent. D’aucuns disent qu’elle aurait perdu un grand amour — voire un enfant — dans sa jeunesse. D’autres évoquent sa foi. Les troisièmes rapportent une homosexualité refoulée, un physique ingrat, un caractère impossible ; c’est selon. Les derniers, perspicaces, raillent son entichement pour Joseph et ses manières d’adolescente perturbée. À tous, le boucher répond qu’ils ne sont que commères. Il a de l’affection pour Marie. Il la trouve touchante et, si elle devait manquer l’une de ses visites, il en nourrirait forcément quelque inquiétude.
C’est arrivé une fois, un hiver plus froid que les autres. Marie n’est pas venue quatre jours durant. Quelqu’un s’en est-il alarmé ? Le curé, pas si mauvais bougre que confesseur, s’est enquis de sa santé après ne pas l’avoir vue ni à la messe du samedi, ni à celle du dimanche. Il est allé sonner à sa porte et l’a trouvée alitée avec une forte fièvre. Elle n’a émis qu’un souhait : que monsieur le curé aille voir Joseph le boucher pour le rassurer. Ce qu’il fit le mardi qui suivit. À cette annonce, Joseph avait hésité à lui faire livrer quelques tranches de jésus. Il n’aurait pas voulu se montrer indélicat. Il avait donc attendu qu’elle revînt. Cela avait duré trois jours de plus. Et comme c’était un vendredi, il lui avait offert son emplette.
— Oh ! non, monsieur Joseph. Vous me gênez.
— Ne le soyez pas, mademoiselle Marie. Vous nous avez fait peur.
— Ah ?
La surprise n’était pas feinte et la faiblesse de Marie aurait pu, à cette annonce, la porter à s’évanouir. Elle s’était accrochée au comptoir, avait pris son paquet de jésus tranché, et filé plus vite qu’elle ne l’aurait voulu.
— À demain monsieur Joseph !
— À demain mademoiselle Marie. Reposez-vous bien.
La phrase lui avait aussitôt redonné des couleurs. Et la vie avait repris son cours, escalope de veau le mardi, foie ou rognons le mercredi, jambon blanc le jeudi, jésus le vendredi, viande rouge le samedi, plat cuisiné le dimanche et triste journée le lundi. La vie, que peut Marie en espérer de plus ? Elle aime le rythme des jours qui passent, les uns après les autres, avec Dieu en point de mire, Dieu. Personne d’autre ? Non, personne. Et Joseph ? Ce n’est pas pareil, Joseph…
Marie sait combien cet homme lui est précieux, son sourire, son œil malin, cette sorte de fraternité simple qui se dégage de ses gestes. Et si on lui posait la question — à l’exception de monsieur le curé, bien sûr —, elle avouerait volontiers qu’elle l’aime, mais pas de cet amour vicieux qui fait la une des magazines. Non, Marie aime Joseph comme son prochain, comme elle aime l’humanité que Dieu a faite, parce qu’il incarne ce que Dieu a fait. De là à conclure que Joseph serait une part de Dieu, il n’y a qu’un pas que Marie veut bien franchir, surtout quand elle l’observe sur sa machine en train de découper les quelques tranches de jésus qu’il lui destine. Il est la vie. Il est l’amour. Et, dans ses prières, Marie en dit toujours le double pour lui.
La seule chose qui l’embête, un peu, c’est de ne pas éprouver ce même sentiment pour d’autres personnes. Tous sont les enfants de Dieu. Mais tous ne sont pas aimables. Voilà où le bât blesse et Marie s’en trouve affolée. Elle ne veut pas aimer Joseph plus qu’un autre. Elle veut l’aimer comme tout autre sauf à considérer que Dieu aurait ses élus. Et ça, Marie ne peut pas l’accepter. Elle pense que nous sommes tous des enfants à l’identique, que Dieu ne distingue nos talents que pour mieux nous en honorer, que le péché lui-même ne produit pas de parias, juste des pécheurs qui ont particulièrement besoin de l’amour du Père et de ses serviteurs.
Cela fait des années que cette question taraude la foi de Marie, pourtant si impérissable, des années qu’elle espère que Dieu mettra sur sa route ce pêcheur si impur qu’Il serait le seul à pouvoir s’en considérer le fier artisan face à une société qui ne saurait que rejeter ce que ce pauvre d’homme serait. Sera-t-elle capable de l’aimer avec la même joie qu’elle aime Joseph ? Saura-t-elle éprouver dans cet amour sa foi et…
— Cathos fachos !
Mais, que se passe-t-il ?
— Les curés au bûcher !
— Jésus ! Nique ton pape !
— L’homophobie tue ! Le cléricalisme pue !
Marie se fige. Ces slogans sont bien blasphématoires et une forte tension électrise l’air au point de faire battre en retraite l’ensemble des paroissiens. Elle hésite à se réfugier dans l’église avec eux, ne comprenant pas trop ce que veut cette petite foule massée à la sortie de la messe.
— Catho ! Sodome aura ta peau !
Mais que veulent ces gens ?
— Restez avec nous, mademoiselle Marie. Ce sont des sauvages !
Des sauvages ? Marie ne comprend décidément pas. Ils ont l’air tous bien blancs et aucun ne porte de pagne en plumes. Au contraire ! Ils sont là, avec des poussettes et des enfants, des cravates et des foulards comme l’on en voit tous les jours à la sortie de l’école Sainte Babeth de Béthanie.
— Marie ! Venez ! Ils vont vous tuer !
La tuer ? Et puis quoi encore ? Marie ne bouge pas. D’autres avant eux ont tué le fils de Dieu. Il n’en est pas mort pour autant. Et elle veut comprendre ce qui se passe.
Las, monsieur le curé ferme les portes derrière elle, l’abandonnant sans scrupules à cette violence obscène. Une sirène de police sonne au loin. Les cloches, à la volée, lui font écho. Est-ce la guerre ? Marie s’avance vers la petite foule. Elle ne s’écarte pas. Au contraire.
— Salope !
— Tu as vu sa gueule de grenouille de bénitier ? On va…
— … lui coller son chapelet dans le cul !
Marie sent une main l’agripper. Une autre la tire à l’opposé, avec force et bienveillance. Son intuition l’invite à se soumettre à la seconde.
— Ça suffit ! Laissez-la tranquille !
— Tu es qui toi pour nous donner des ordres ? Laisse-nous faire la peau de ces bigots. Y en a marre que l’on nous agresse sans que l’on ne réagisse !
— Et tu crois que tes injures et ta violence y changeront quelque chose ?
— Tu es comme eux, tu tends l’autre joue ! Judas !
— Crois-tu ?
Eunice — chacun l’aura déjà reconnue — place Marie dans son dos. Devant elle, deux militants montrent les poings. Autour, quelques autres arrêtent leurs imprécations pour observer la scène. Marie entre en prière, le plus discrètement possible.
— Écarte-toi. On doit faire un exemple !
— Un exemple ? Deux grands gaillards contre une vieille dame. Quel courage !
— C’est une garce !
— Ni plus ni moins que toi !
Mais pourquoi Eunice a-t-elle dit cela ? Elle en est désolée. Elle n’a pas pu se retenir. La conséquence est immédiate. L’homme lance son poing — il en rêvait depuis si longtemps… Eunice détourne son bras d’un geste sûr et serein, attrape son poignet et hop ! o soto gari. Il s’étale sur le dos. Le second vient à la rescousse, tête la première. Eunice sait que le pauvre garçon ne survivrait pas à morote. Elle choisit un simple kubi nage et l’envoie valser sur son camarade qui lui sert avantageusement de tatami. Marie est à deux doigts de défaillir. Eunice revient sur ses appuis. Y a-t-il d’autres candidats au massacre ?
Les deux au sol grognent sans oser se relever. Aucun des spectateurs ne bouge. Ce petit bout de femme a l’air de savoir se battre et les deux ne l’ont pas volé ! Ils sont venus pour un simple happening devant l’église ; il n’était pas question de faire œuvre de violence, ni contre une petite dame de plus de soixante-dix ans, ni contre Eunice, connue de tous pour son engagement pour l’égalité des droits. L’affaire est entendue. Le crissement des pneus de la première voiture de police déclenche une volée de moineaux. Eunice se tourne vers Marie.
— Venez, il est temps de partir.
Marie se laisse faire. Eunice l’accompagne jusqu’au café. Elle l’installe à une table.
— Ça va ?
— Oui, merci. S’il vous plaît, dites-moi. Qui était ces gens ?
— Des homosexuels, madame. Et des idiots, aussi.
— Et moi qui croyais que seule ma paroisse renfermait son lot d’imbéciles…



Cy Jung, 6 mai 2013®.

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