[e-criture]

[#06] La serveuse d’un restaurant près de Beaubourg (V-01)



Cy Jung — [e-criture] La serveuse d'un restaurant près de Beaubourg (...)

[Le prétexte]
Nous sommes six à table. La serveuse prend nos commandes. Je suis la première à la donner. Une fois le tour terminé, elle revient vers moi.
— Je n’ai pas noté la commande de Cécyle.
« Cécyle » ? La stupeur est générale. Est-ce que je connais cette femme ? A-t-elle entendu mon prénom ? Je n’ose pas lui poser la question. Je ne saurai jamais.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Le commissaire Jean-Baptiste Montainman est perplexe. La nouvelle configuration du carrefour Edgar Quinet va semer la confusion parmi les forces politiques qui se partagent le cœur du marché tous les samedis matin. Côté Tour, la droite, libérale au sud, conservatrice au nord. Côté cimetière, la gauche, communiste sur le versant pharmacie, socialiste à l’emplacement du kiosque disparu. Sur le plot central qui délimitait la voie à contresens, des écologistes la plupart du temps, l’extrême droite, moins souvent. Le plot n’y est plus. Et la file de droite ne roule plus à gauche. Et inversement.
Au moins, l’horloge n’a pas été mise à l’heure. Le quartier serait perdu si l’on mettait cette horloge à l’heure. Le temps ne doit pas passer par ici, surtout quand on modifie le carrefour et que l’on supprime le marchand de journaux. Jean-Baptiste soupire. Le kiosquier en bleu de travail et gouaille garantie lui manque, lui, sa présence, sa poignée de main rugueuse et amène, son abri émeraude ouvert à tous les vents, sa petite table de camping recouverte d’un plastique tenu par un tendeur. « Et ce n’est pas cette sanisette verdâtre dernier cri posée un peu plus bas sur le boulevard qui va compenser cela » songe le commissaire en la morguant chaque matin.
Son rituel est immuable. Il vérifie d’abord qu’aucun message n’a été déposé dans la boîte puis s’installe sur un banc, toujours le même tant qu’il y sera. Il fait un clin d’œil à la Tour, salue deux trois connaissances et renifle l’air, celui du temps qui ne passe pas. Il frissonne. Il fait un peu frais aujourd’hui, assez humide sans pourtant qu’il ne pleuve ni ne bruine. Montainman s’en moque. Sa perplexité dissimule mal son inquiétude. Son téléphone portable sonne pour la troisième fois en moins de dix minutes. Il sait ce que c’est. Il sait qu’il a recommencé et qu’une femme est morte. Il n’a pas envie de répondre. Il n’a pas envie d’y aller. Il va devoir encore affronter du sang, de la souffrance, des larmes et les commentaires convenus et surfaits des uns et des autres.
C’est sans doute le plus difficile. Quel que soit le crime, ils font toujours les mêmes commentaires, comme s’il s’agissait du même crime, comme si la mort était interchangeable. Et ce matin, ce sera pire encore car le tueur en est à son cinquième ouvrage. Le jour et l’heure étaient écrits sur le corps de la précédente victime, ou plus exactement sur le billet de théâtre retrouvé dans son sac à main dont le contenu était demeuré intact. Au moins vingt policiers se sont rendus au spectacle. Cela n’a évidemment pas suffi. L’assassin n’est pas toujours l’éclairagiste, ce d’autant qu’il n’y a plus d’éclairagiste sur scène avec ces consoles programmées à distance. Et la victime n’est pas toujours une inconnue que l’on met des semaines à identifier. Qui est-ce alors ?
Montainman n’est pas si pressé de le savoir. Son téléphone sonne pour la quatrième fois. Il va falloir qu’il se décide car s’il tarde trop, ils auront emporté le corps et il devra se contenter de leurs conclusions hâtives et autres préjugés soi-disant raisonnés. La raison de l’assassin n’est pas celle de la victime ni celle des enquêteurs à l’exception de ceux qui savent dénouer la corde et rejoindre l’équipage.
Jean-Baptiste soupire une nouvelle fois. Il décroche.
— C’est où ?
— Au sommet de la Tour.
— C’est qui ?
— Il y a des caméras partout. On ne peut pas le manquer.
— Je vous parle d’elle ? Qui est-ce ?
— Je ne sais pas.
— Pas de papiers ?
— Non. Ni de sac. Ni de téléphone. Elle est en tenue de sport avec juste des clés dans une poche. Elle…
Son adjoint n’a pas le temps de poursuivre. Le commissaire lui raccroche au nez, hume quelques instants l’air de ce frais matin et rejoint à petits pas le pied de la Tour. Que la victime ne soit pas déjà identifiée l’inquiète. C’est une première. Et si l’assassin sort de sa ligne, il va être bien plus délicat de le cerner.
L’ascenseur le pose à l’étage de la scène de crime, le dernier. L’agitation est à son comble. Montainman passe au travers. Il s’approche du corps recouvert d’un drap. Il le soulève coin après coin. Les blessures infligées à cette femme sont insupportables à regarder autant qu’il l’est d’imaginer ses derniers instants.
— Sale besogne ! Je la connais.
Le voilà rassuré.
— Qui est-ce ?
Le commissaire ignore la question. Son adjoint le laisse venir.
— Vous voulez regarder les vidéos ?
Montainman hausse les épaules. Il sait qu’elles ne révéleront rien. Il doit se concentrer sur la victime et sur ce signe qu’il a laissé en plus du ticket de théâtre que Dango ne va pas tarder à lui donner. Son adjoint l’ignore encore mais l’assassin a franchi un cap. Il ne s’arrêtera plus, pas avant que quelqu’un ne lui barre la route, en tout cas.
— On a trouvé ça sous son épaule droite.
Le commissaire prend le sachet en plastique scellé que lui tend Dango. Le billet correspond à une représentation dans deux jours, dans un théâtre de la rue de la Gaîté, la première d’une comédie de boulevard. Il va falloir accélérer le mouvement.
— Rien d’autre ?
— À part la vidéo, et cette prothèse, rien. C’est qui ?
— J’ai quelque chose à faire.
Il est inutile de lui demander quoi, autant que d’insister pour savoir qui. Dango va devoir trouver seul et il n’aime pas ça. Cela va lui prendre des heures à moins que…
Il se tourne vers la légiste.
— On a des empreintes ?
— Les siennes.
— Cela me suffit.
Car si le commissaire la connaît, il s’agit forcément d’une femme inscrite au fichier. À moins qu’elle n’habite le quartier, bien sûr, ou qu’elle ne fasse partie des connaissances improbables de Montainman. Cet homme est tellement étrange. Et ses fréquentations toujours surprenantes. Dango pense à… Il n’est pas l’heure de réécrire les histoires ! Il doit identifier la victime. Cela semble important.
Il soulève à son tour le drap et prend, avec son mobile, une photo sommaire du visage de cette femme. Il en aura besoin le temps de récupérer les clichés de la scientifique. Il jette un dernier coup d’œil alentour puis quitte l’endroit. Quand il arrive au commissariat, les empreintes l’attendant dans sa boîte mail. Il lance la procédure d’identification.
— Un paquet pour le chef !
— Je prends.
Le gardien de la paix le lui confie. Il a l’habitude. Il n’est jamais là, ce commissaire. Et quand il y est, il semble toujours absent. À croire qu’il résout ses énigmes dans la quatrième dimension, ou quelque chose comme ça. Le policier en tenue quitte le bureau rejoindre l’accueil. Dango ouvre le paquet. Ce sont les vidéos de la nuit du crime. Avant de les visionner, il va se chercher un café à la machine installée sous l’escalier. Montainman est là.
— Vous avez trouvé ?
— Non.
— Vous devez trouver. Vous comprendrez mieux, ensuite.
— C’est un crime raciste ?
— Pourquoi ?
— Elle est Noire.
— Les autres étaient Blanches.
— Africaine ?
— Non ! Aucun intérêt pour lui.
— Ah ?
Dango n’ose pas demander pourquoi. Il sature un peu de toujours passer pour un imbécile bien qu’il sache que le commissaire ne le considère pas comme tel.
— Elle est Guyanaise.
— Comme la garde des Sceaux ?
— Vous avancez, Dango. Vous avancez !
— Et la prothèse, c’est important ?
— Je ne sais pas encore. Cherchez le fabricant. Et ces vidéos ?
— J’y allais.
— Bonne chance !
— Vous partez ?
Bien sûr que Montainman s’en va. Il n’a rien à faire dans ces bureaux. L’assassin n’y est pas et, si par le plus grand des hasards son adjoint trouvait quelque chose, il l’appellerait aussitôt. Qui plus est, il a un rendez-vous. Au cimetière ? Non, ce n’est pas un retour en arrière même si… Il y a ce foutu pied qui semble indiquer une direction. Jean-Baptiste secoue la tête comme pour se convaincre que ce n’est pas la même affaire, ne serait-ce que parce qu’elle a été résolue. Ou presque. Les affaires ne sont jamais vraiment résolues…
— Commissaire !
C’est Violaine Testencours qui barre l’entrée de son corps toujours aussi imposant.
— Les orteils étaient tournés vers la rue de Rennes.
Il n’est pas étonné qu’elle y ait pensé. La rue de Rennes… Bretagne ou Saint-Germain ? C’est trop vague.
— Cela n’a pas de sens.
— Je suis d’accord. Il faudrait voir son appartement.
— Allez-y, Violaine. Je vous fais confiance. Je vais au théâtre. Il y a une répétition. Quelque chose nous échappe.
— Vous aimez le boulevard ?
Montainman sourit. Violaine lui envoie un clin d’œil moqueur. C’est vrai que l’assassin aurait pu choisir la Comédie française. Jean-Baptiste exècre ces pièces où le rire est commandé à chaque tirade. Mais il ne peut pas déléguer cette tâche. Aucun de ses adjoints ne trouvera le signe contenu dans la pièce. Car il y a forcément un signe, comme la dernière fois. « La pucelle au pied nu » ; le titre est à présent si lourd de sens ! Montainman s’en veut de ne pas avoir fait le lien et sauvé cette jeune femme. Tout le ramène à Londres, l’Angleterre… Non. C’est impossible !
Il présente sa carte de police à l’entrée. L’employée appelle le directeur.
— Vous croyez qu’il y a un rapport avec les théâtres de la rue ?
— Non.
— Cinq victimes, cela fait beaucoup.
— Vous pouvez remonter les achats de billets à l’avance ?
— C’est difficile. Les circuits sont multiples et rien n’indique sur le billet où il a été acquitté.
Le commissaire n’en est pas étonné.
— Il me faudrait le texte de la pièce qui sera jouée dans deux jours. Le nom de la prochaine victime s’y trouve.
Le directeur est impressionné. Il l’installe dans la salle. Le commissaire dort bouche grande ouverte quand il dépose à ses côtés, sans oser le réveiller, le texte du « Mariage de Serge et Loïck », le vaudeville en cours de répétition. C’est son portable qui, finalement, le tire d’un mauvais rêve où deux revenants en kimono et ceinture sang disputent un âpre combat au cœur d’un cimetière londonien. Un texto de Dango est arrivé.

« La victime est absente des fichiers. »

Évidemment ! Mais son adjoint ne pouvait pas le savoir. C’est un bon enquêteur bien qu’il observe toujours à la va-vite. Il ne prend pas le temps de recoller les morceaux. Un deuxième texto arrive.

« Rien sur les images. »

C’est aussi une évidence. Il est temps que le commissaire rejoigne le bureau afin de donner quelques consignes à Dango. Il va finir par s’égarer.
Il quitte discrètement son siège, le texte de la pièce sous le bras. Il la lira cette nuit. Il répond à son adjoint de l’attendre, qu’il arrive. Il n’en est pas fâché. Il ne sait plus dans quel sens orienter ses recherches.
— Violaine est chez la victime.
— Pourquoi me laissez-vous chercher ?
— Vous vous y connaissez en judo ?
En judo ? Le commissaire serait-il en train de suggérer à son adjoint que la victime serait… serait… Non ! La prothèse de pied. La couleur de peau. Et le judo maintenant ? Non ! C’est impossible ! Pas elle ! Pas si jeune ! Pas si vite ! Pas maintenant ! S’il vous plaît… Pas…
Mais non, ne craignez rien. Ce n’est pas Eunice. Le commissaire Jean-Baptiste Montainman ignore jusqu’à son existence. Le pauvre… Et la victime avait les deux pieds intacts.
Ouf !



Cy Jung, 4 juin 2013®.

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