[e-criture]

[#07] L’homme au chapeau de François Mitterrand (V-01)



Cy Jung — L'homme au chapeau de François Mitterrand (V-01)

[Le prétexte]
L’homme, la soixantaine, porte un manteau de laine et un chapeau. Ce pourrait être François Mitterrand, écharpe rouge en moins. Il parle dans son téléphone. J’entends ce qu’il dit. Je comprends qu’il ne connaît pas son interlocuteur car il évoque souvent la personne qui les a mis en contact.
— Je peux venir vous rencontrer en Alsace ou à Barcelone, à votre convenance.
Je suis intriguée. Qu’est-ce qui peut porter cet homme à faire un tel voyage pour rencontrer un inconnu ? Une affaire, je suppose. Une affaire...


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Camille range son mobile dans son sac à dos. Le GPS l’a menée au bon endroit si elle en croit les vélos d’appartement, le rameur et le banc de musculation alignés derrière la large baie vitrée. Aucun appareil n’est occupé mais plus au fond, une femme court sur un tapis pendant que quelques autres exécutent des exercices physiques au sol sous la direction d’un entraîneur aux biceps généreux. Fessiers ou abdos ? Camille n’est pas assez calée pour trancher. Peut-être les deux en même temps… Elle ne s’interroge pas plus et pousse la porte d’entrée de cette salle de sport que lui a recommandée une amie.
— Tu verras, c’est sympa. Ils sont deux à gérer. Un jeune gars, tri-athlète, et une fille plus âgée. Une ancienne internationale de judo, d’après ce que j’ai compris. Elle ne fait pas de chichi. Lui non plus. Il n’y a pas de musique ni de « ma chérie » à tout va. Ils aiment le sport, l’effort et visent le bien-être adapté à chacun. Non, vraiment, ils sont chouettes. Vas-y de ma part. Dis de quoi tu as envie. Ils sauront te proposer le bon programme.
Camille s’essuie les pieds sur le paillasson. Une femme sort d’un bureau attenant. Elle lui tend une main affable.
— Bonjour. Je peux vous aider ?
— Bonjour, je suis une amie de Germaine Pichon. Elle…
— Oui ! Bonjour Camille. Je suis Eunice. J’attendais votre visite.
Cela commence bien.
— Le cours de Freddy se termine dans cinq minutes. Venez vous mettre en tenue. On va regarder de quoi vos muscles rêvent.
D’une bonne sieste, à coup sûr. Camille garde pour elle la boutade. Elle s’est promis de reprendre doucement le sport pour éliminer la chimio et se donner une chance de plus de limiter la récidive. Ce n’est pas le moment de renoncer, ce d’autant que cette femme a tout pour lui plaire. Déjà ? Camille en est elle-même surprise : cela fait si longtemps qu’elle n’a pas ressenti cette petite vibration entre cœur et pubis qui indique que le lobe limbique est entré en action. C’est sans doute un peu précipité, donc assez idiot, mais tant pis ! Elle n’a rien à perdre. Tout ce qu’on lui donne, elle prend.
— Voici le vestiaire. Vous avez apporté quel genre de tenue ?
— Un corsaire et un tee-shirt un peu large. Je… Germaine a dû vous dire ? Je… Je peine encore à assumer mon nouveau look d’Amazone et…
— Ne vous inquiétez pas. On va vous sculpter des pectoraux à faire pâlir une playmate ! Je vous attends sur le tapis.
Quand Camille l’y retrouve, une paire de runnings à la main, le cours précédent se termine. Freddy la salue, échange quelques mots avec Eunice et raccompagne ses élèves jusqu’au vestiaire.
— Je ne savais pas pour les chaussures…
— Vous avez bien fait d’en prendre. C’est plus sûr avec les appareils. Mais on va s’échauffer d’abord. Venez…
Depuis le tapis, Eunice lui tend la main comme pour l’inviter à danser. Camille s’avance, émue. Un peu peureuse aussi. Vingt minutes plus tard, elle n’a déjà plus la force de l’être. Par séries de dix, la judoka réveille une à une ses chaînes musculaires, sans précipitation, alternant musculation et assouplissements. Camille tient la cadence, ce d’autant que dès que son souffle devient court, les mouvements s’adaptent pour une phase de récupération. Puis le rythme s’accélère de nouveau. Enfin, le verdict tombe.
— C’est bien. Je vous trouve en forme. Nous allons faire quelques étirements.
Dix minutes passent encore, dans toutes les positions et les plus inimaginables. Quelques-unes sont suffisamment suggestives pour que Camille sente de nouveau la vibration sextonique animer ses nymphes. Eunice a-t-elle conscience de ce qu’elle provoque ? Camille n’en a pas le moindre doute mais hésite sur ses mobiles, personnels ou commerciaux. Les exercices se terminent. Eunice l’installe sur un vélo.
— Je le règle pour que vous n’ayez aucun effort à faire. Vous moulinez tranquille et l’on discute. Voilà… C’est parti ! Je vous laisse deux minutes. Je reviens avec votre Passeport forme. C’est un petit carnet maison où l’on compile vos activités, vos envies, vos objectifs. Cela vous aidera à tenir la distance. Le souci, c’est toujours de maintenir l’activité dans la durée. Pédalez moins vite. Vous êtes en promenade, pour l’instant.
« Pour l’instant »… Camille est convaincue que cette tranquillité est toute provisoire tant cette femme semble capable d’entendre ce dont son corps a besoin. La petite vibration est de plus en plus prégnante, insistante. C’est délicieux. Camille se concentre pourtant sur la rotation de ses jambes et les suggestions d’Eunice : en plus d’un accès à la salle à volonté avec un programme sur vélo — le rameur, ce sera pour plus tard —, elle lui propose un cours d’aérobic, un autre de renforcement musculaire et la participation à la randonnée du dimanche matin, « une autre façon de bouger », précise-t-elle. Et… ? Camille veut bien bouger autrement. Mais encore… ? Elle ne peut s’empêcher de rougir, troublée par ses pensées vagabondes.
— Cela vous convient ?
Le sourire d’Eunice a gagné en sagacité.
— Oui ! Bien sûr.
— N’en faites pas trop, au début. Votre corps a besoin de s’habituer doucement.
Ne pas trop en faire… Eunice a raison et Camille profite de l’arrivée d’un jeune homme pour descendre de son vélo et rejoindre le vestiaire. Elle trouve près de son sac une serviette de toilette qui sent bon la lavande. Elle prend une douche rapide. Freddy est dans le bureau quand elle en sort.
— Je vais vous régler mon abonnement.
— Non, les deux premières semaines sont gratuites. Si vous êtes bien chez nous, on fera affaire. Vous avez un certificat médical ?
Camille le lui tend.
— C’est parfait. À demain pour la gym !
— Merci. Vous pourrez saluer Eunice de ma part, je ne la vois pas…
— Elle prend le soleil dans le square, à gauche en sortant.
Camille la trouve en effet assise sur un banc. Elle l’invite à s’asseoir à ses côtés.
— Vous avez des projets pour cette fin d’après-midi ?
C’est direct ! Camille adore. Eunice prend sa main. Elle l’entraîne vers la salle de sport. Une petite porte permet d’accéder à un logement situé au-dessus. Eunice la précède dans l’escalier. Arrivée sur le palier, elle pose ses mains sur ses hanches.
— Ne croyez surtout pas que j’ai pour habitude de boire le thé avec mes clientes. C’est même la première fois que je succombe ainsi à la soif. C’est à se demander de quelle substance illicite votre sourire est imprégné.
Elle s’approche encore. La tête de Camille roule dans le creux de son cou. Elle s’y repose quelques secondes, humant à plein nez les chauds effluves de ce corps inconnu. D’un mouvement presque brusque, elle se ravise.
— Non ! Je suis… Ne croyez pas que… Excusez-moi. Je suis très gênée. Cette ablation de… Je ne suis même pas capable de le dire ! Et… Je suis désolée, je dois partir.
Elle se dégage et amorce un demi-tour. Eunice la retient. Elle plante ses yeux dans ses pupilles devenues subitement si tristes.
— Embrasse-moi.
Camille ne bouge pas. Elle a envie de pleurer. Elle ne peut croire à tout ça. Eunice serre un peu plus fort la main qu’elle a prise, y mettant tout ce qu’elle sait de désir et de reconnaissance. Sa voix se fait si douce, et si décidée à la fois.
— Embrasse-moi.
Camille cesse la lutte. Elle plonge, des lèvres, de la langue, de la chair entière, ses deux paumes autour de la nuque d’Eunice. Le souffle bientôt lui manque. Eunice épouse ses hanches, de la malice plein le regard.
— Si je te dis qu’il me manque un pied, tu en conclus que je ne vais pas le prendre ?
Camille éclate de rire. Eunice cueille sa langue au passage. Et le baiser reprend de plus belle. Le baiser ? Un autre encore. Et ces mains qui s’en mêlent. Ces doigts. Tout y concourt. Les ventres se soudent. Les fesses basculent dans un canapé qui a l’obligeance de se trouver au bon endroit. Les jambes s’y croisent, appuyant chacune là où l’entrecuisse réclame un soutien. Les mains fouillent les vêtements. Les doigts en défont les boutons et autres fermetures. Les bouches toujours se dévorent. Les peaux se découvrent. Les tétins pointent. Les sexes s’enduisent de cyprine. Un clitoris crie famine. Lequel ? C’est celui d’Eunice, à ce qu’il semble. Celui de Camille préfère toujours venir en second, quand le vagin est plein de doigts qui fouissent. Mais cela, Eunice ne l’a pas encore découvert. Et c’est une bonne chose, sans doute. Cela viendra. On l’espère. Et…
— Excuse-moi. Je peux faire pipi ?
Eunice saute hors du canapé pour laisser Camille en descendre. Cela lui fait du bien aussi de reprendre ses esprits. Tant de désir est si rare ! Elle ne veut rien manquer de ces chairs qui se déroulent. Elle accompagne Camille jusqu’aux toilettes, lance une bouilloire pour le thé, deux tasses, du sucre et un plateau. Camille la rejoint dans la cuisine, le pantalon rajusté mais le chemisier en bataille. Un nouveau baiser s’en ensuit. Puis Eunice l’abandonne à son tour quelques minutes. Le thé est prêt. Elle le sert au pied du lit. Camille s’y allonge. Elle retire d’emblée son pantalon. Eunice l’imite.
— C’était donc vrai, pour ton pied ? J’ai cru que c’était pour m’encourager.
— Non, c’est bien vrai. Et ce sein ?
Camille se remet debout face à Eunice. Elle retire son chemisier. Elle tremble. Eunice dégrafe le soutien-gorge en posant ses lèvres sur sa bouche. Camille sent de nouveau les larmes monter. Eunice cueille la première au coin de son œil, pose une main sur son sein intact, l’autre à l’endroit de la cicatrice.
— Ils sont sous ma protection, les deux. Celui qui est. Et celui qui manque. Et tu n’as plus le droit d’en dire du mal.
Comment résister à des mots pareils ? Camille ne résiste pas. Elle bascule dans le mitan, Eunice à sa suite. Elle sent sa langue sur toute sa poitrine. Et trois doigts qui tirent sur l’élastique de sa culotte. Les deux vont si bien ensemble ! Son sexe est liquide. D’un petit coup de reins, elle indique la marche à suivre. L’index obéit, ravi de la consigne. Elle se cambre. Sa culotte prend la tangente. Celle d’Eunice ne défend pas longtemps sa position. Camille est déjà au bord de la rupture. Elle rompt sans s’y appesantir. Elle sait qu’elle est à deux doigts de jouir encore mais elle veut d’abord s’accorder la plus douce des friandises. Elle fonce tête baissée entre les cuisses d’Eunice. Ouh là là ! Qu’est-ce que c’est bon ! Qu’est-ce que c’est doux ! Qu’est-ce que c’est chaud ! Eunice elle-même n’en revient pas d’un tel assaut. C’était donc cela qu’elle avait lu dans les yeux de Camille dès son entrée dans la salle de sport ? Cet appétit ? Cette fringale ? Cette impérieuse gourmandise ? Tout y passe. Camille la dévore. Dans un dernier instant de lucidité, Eunice pointe deux doigts vers qui veut les prendre. Le vagin de Camille les absorbe et, d’un commun désir, leur plaisir les emporte. Eunice pousse un cri, long, presque lugubre. Camille joue sur l’octave supérieure. Leurs chairs fondent. Un baiser les reconstitue.
Le thé est froid. Camille plonge son regard dans celui d’Eunice. Elle a envie de dire merci. Elle sait qu’elle ne doit pas. Eunice l’enlace. Elle la serre si fort qu’elle craint de manquer d’air. Il n’en est rien. Elle vient justement de réapprendre à respirer.



Cy Jung, 2 juillet 2013®.

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