[e-criture]

[#09] La petite fille et son papa (V-01)



Cy Jung — [e-criture] La petite fille et son papa (V-01)

[Le prétexte]
Je m’approche d’un feu piéton que je sais dangereux. Je ralentis. Sont là un homme et une petite fille ; je suppose un père et son enfant. Une dame passe en trombe. Elle traverse.
— Papa ! Tu vois, elle traverse la dame.
— La dame fait ce qu’elle veut, ma chérie. Nous, on attend.
Et moi avec eux.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Lily se lève pour la troisième fois depuis une heure pour aller récupérer sa jumelle dans la petite sacoche en tissu suspendue en fond de classe. C’est la maîtresse qui lui a dit de la laisser là-bas quand elle ne s’en sert pas afin d’être sûre de l’y retrouver et de ne pas la flanquer par terre. Lily sait très bien où elle pose ses affaires et ce n’est jamais elle qui fait rouler jusqu’au sol un stylo ou une règle en fer. Elle n’a pourtant pas contesté la consigne. Elle aime bien se promener dans la classe autant qu’il est vain de contredire les maîtresses, surtout quand au final on en tire quelques privilèges.
Elle en a d’autres, Lily, des privilèges, comme celui de ne pas faire de sport. Lily n’aime pas le sport. Elle aime courir, bien sûr, ou faire du vélo. Elle aime le ping-pong, aussi, seule contre la table à demi relevée. Elle aime jouer au foot avec ses copines, sauter, crier, et piquer le ballon aux garçons. Et l’hiver, elle aime faire du ski avec son papa. Mais le sport, non, elle n’aime pas ça : on doit respecter la règle et viser le résultat. Ce n’est pas que Lily n’aime pas les règles ni obtenir des résultats. Juste, c’est son corps qui n’est pas très performant, moins que son esprit, en tout cas, qui lui aime jouer de tout, donc des règles.
Dans le sport, c’est impossible. Il faut faire comme la maîtresse le dit, suivre les autres, intégrer une équipe, courir dans le sillon tracé sur la piste, ne pas garder la balle, viser, compter les points ou les secondes et faire une performance pour obtenir une bonne note. Le résultat a plus de valeur que le jeu et ça, ce n’est pas dans sa philosophie. Quand Lily joue au foot, par exemple, elle se moque totalement de marquer un but ou que ceux d’en face en marquent plus qu’elle, ce d’autant qu’elle adore organiser des parties où tout le monde joue dans la même équipe. C’est tellement plus drôle ainsi, jouer pour jouer, courir après le ballon, rire, se rouler dans la boue, se donner des accolades, avec des règles qui changent au gré des saisons ; c’est presque le plus drôle, les inventer, puis les contourner encore.
Il est pourtant bien difficile parfois, Lily l’a remarqué, de trouver des joueurs qui partagent sa vision des choses. Sa vision des choses… C’est un petit peu compliqué car, il faut le dire, Lily, le ballon, elle le voit mais… elle ne le voit pas. Oui, c’est compliqué. Disons qu’elle voit bien qu’il y a quelque chose qui fuse mais, savoir ce que c’est et à quel moment cela va arriver ; ça, elle a du mal. Quant au but… oui, il est là-bas. Où exactement ? Mystère. Quelque part entre le bord du terrain et l’endroit où l’herbe a déserté la terre. Alors, quand le ballon arrive trop vite, ou de trop loin, Lily a de fortes chances de le manquer ou de se le prendre en pleine figure.
Elle préfère la première solution, forcément. Ses copines, les vraies — c’est d’ailleurs à cela qu’elle les reconnaît —, se débrouillent pour éviter que le ballon ne se transforme en projectile et font leur maximum pour le lui mettre dans les pieds, considérant que ce n’est pas complètement drôle de frapper la tête. Groggy, Lily est moins bonne camarade et ses copines aiment rire avec elle, même si elles la trouvent un peu bizarre. À l’école, d’ailleurs, la plupart sont moins complaisantes. Quand Lily rate le ballon, elles lui crient volontiers dessus, parce qu’elles ne veulent pas écoper d’une mauvaise note. Lily l’a bien compris. Ce n’est pas contre elle qu’elles en ont ; plutôt contre la maîtresse qui sanctionne quelque chose qui n’est pas de leur fait.
Mais qu’est-ce qu’elle y peut, Lily, si elle ne voit pas arriver la balle ? Elle trouve dans cette affaire que la maîtresse agit de manière injuste, et humiliante. Alors, elle ne fait pas de sport. C’est plus simple. Elle dit que c’est parce qu’elle n’y voit pas et chacun s’en accommode. C’est tellement plus confortable de la laisser sur le bord du terrain plutôt que de lui faire une place à l’intérieur. On ne va tout de même pas changer les règles du sport pour une seule petite fille… Tout de même pas.
— Retourne t’asseoir, Lily, tu n’as pas besoin de ta jumelle. Je ne vais pas écrire au tableau.
Pour cette fois, Lily renonce. Elle se rassoit. Dans son dos, elle entend une fille rire. Ce n’est sans doute pas pour elle, mais comment savoir ? En dehors du terrain de foot, ce n’est pas rare que l’on se moque d’elle, toujours d’un peu loin (elle a le coup de poing facile). On raille sa myopie… Ils n’ont que ce mot-là à disposition de leur petite cervelle, « myopie », alors qu’elle est amblyope. « Am-bly-ope » ! Ce n’est pourtant pas si compliqué ! Lily ne comprend pas pourquoi les autres refusent d’utiliser le bon mot. Ils disent qu’ils oublient et que c’est la même chose. Ils sont si bêtes, pour certains. Méchants aussi. Mais pas tous.
La maîtresse est dos à son bureau, les mains jointes devant le ventre, comme quand elle a une importante déclaration à faire.
— On va arrêter de travailler pour ce matin. Nous allons recevoir une très grande championne de judo. Elle a gagné de nombreuses médailles. Et, si je l’ai invitée à vous rencontrer, c’est parce qu’après les vacances, celle et ceux qui le souhaitent pourront m’accompagner dans son dojo pour pratiquer ce sport.
— Moi, du judo, j’en fais déjà !
— C’est bien Farid. D’autres avec toi ?
— Mon grand frère !
— Eh bien Dorothée, si tu as envie, tu pourras faire comme ton grand frère.
— Il dit que ce n’est pas un sport de filles.
— Et toi, qu’en penses-tu ?
Dorothée se concentre. Elle n’a pas de réponse. Lily prend la relève.
— Il a peur de ne pas être le plus fort.
La maîtresse sourit. Elle ne relève pas. Lily est son élève préférée mais elle sait qu’elle ne doit pas le montrer. Cette gamine n’a pas besoin de cela pour savoir qu’elle n’est pas comme les autres.
— Tu voudrais faire du judo, Lily ?
— Je ne sais pas. Il faudrait demander à maman, comme je ne vois pas clair, peut-être…
« Tiens donc ? »
Qui a pensé cela sans le dire ? La maîtresse ? Ce n’est pas son genre de mettre en cause la bonne foi d’une petite fille malvoyante ; elle trouverait cela déplacé. Lily alors ? Ce pourrait bien tant elle sait parfaitement quand elle se défile. Quelqu’un d’autre dans la classe ? Ses camarades n’ont jamais rien compris à son état. Qui, alors ? Eunice peut-être… Elle toque au chambranle de la porte ouverte.
— Bonjour Eunice ! Entre. Les enfants, je vous présente Eunice, notre championne.
— Bonjour !
Lily incline la tête pour bien fixer la personne qui vient d’entrer. Elle ne saurait pas dire pourquoi mais elle lui plaît, avec l’idée qu’il va bien être difficile de la berner. Elle sourit ; elle aime les adultes à qui on ne la fait pas ; ceux-là lui permettent d’apprendre et de grandir même si, parfois, cela lui complique un peu la vie.
— Alors, Eunice, présente-nous ce sport qui t’a permis de gagner tant de médailles…
Eunice rougit. Ce rappel, toujours, la flatte. Elle commence par parler doucement, impressionnée d’être devant des enfants. Elle porte une attention particulière à cette petite fille toute blonde qui est au premier rang. Sa réplique sur « ne pas voir clair » l’intrigue. Camille l’avait prévenue qu’une de ses élèves était albinos mais elle n’a pas l’air si handicapée que son amie l’a présentée. Eunice insiste sur les valeurs du judo, des valeurs qui aident à grandir et à se sentir plus fort.
— Mais attention ! Tout ce que je vous apprendrai, vous n’aurez pas le droit de l’utiliser en dehors du tatami.
— Mon frère, des fois, il m’étrangle.
— Il fait du judo ?
Dorothée opine.
— Sache que c’est interdit. Tu pourras le lui dire de ma part.
Dorothée ne prendra pas ce risque. Eunice le lit sur son visage. Elle n’insiste pas et clôt son propos en expliquant qu’il n’est pas besoin d’avoir un kimono, qu’ils seront prêtés par le club.
— Alors, qui a envie de venir ?
Six doigts se lèvent. Camille, la maîtresse, en espérait plus. Eunice, de son côté, regrette que cette petite fille au premier rang ne soit pas partante. Comment s’appelle-t-elle ? Elle la désigne de la main.
— Et toi, tu n’es pas tentée ?
Lily ne bronche pas. Forcément, la main, elle ne la voit pas et ignore que la judoka s’adresse à elle. Eunice s’approche. Elle appuie son geste et son regard. Camille vient à son secours bien qu’elle trouve l’entreprise hasardeuse.
— Lily, tu n’as pas envie de faire du judo ?
Message reçu.
— Je ne peux pas en faire.
— Et pourquoi ? demande Eunice.
— Parce que je ne vois pas clair.
Eunice s’approche et sourit.
— La belle affaire ! Il va falloir trouver autre chose ma belle. Car des malvoyants et des aveugles, il y en a plein les tatamis.
Lily se cabre. Elle n’a pas l’habitude qu’on la renvoie ainsi dans ses buts. Va-t-elle grogner ? Devant elle, le large sourire d’Eunice autant que ses résultats au plan mondial la font réfléchir.
— Je n’aime pas le sport.
— Tu sais pourquoi ?
— On se moque toujours de moi parce que je n’y vois pas et j’ai des mauvaises notes, même quand j’essaie de bien faire.
L’aveu brise le cœur de Camille. Comment a-t-elle pu être aveugle à ce point ? « Aveugle ? » Sa pensée achève de la plonger dans la culpabilité.
— Et toi, tu ne te moques jamais de celles et ceux qui n’y arrivent pas en lecture ou en mathématiques ? enchaîne Eunice.
— Non. J’essaie de les aider mais ils ne veulent pas. Ils disent que je suis myope et, comme je ne peux pas lire sur leur cahier, ils m’envoient balader.
Eunice la croit. Elle jette un œil vers son amie Camille. Il est temps de clore cette conversation.
— Bien. Je laisse votre maîtresse relever les noms de celles et ceux qui veulent essayer. Et si vous n’avez rien à faire ce mercredi, le club est ouvert à 14 heures. Venez me voir.
— Merci Eunice. Qui avait levé le doigt ?
La maîtresse note les noms. La cloche sonne. Elle donne le signal de la fin de la classe. Lily ramasse ses affaires en traînant des pieds. Eunice la rejoint.
— Tu ne me laisserais pas une petite chance ?
Lily l’observe en silence.
— Je suis sûre que l’on va bien s’entendre et le premier qui se moque de toi, il aura affaire à moi. Quant aux notes, il n’y en pas.
Lily tourne des yeux interrogateurs vers la maîtresse.
— Si tu as envie d’essayer, tu ne dois pas hésiter. Je suis sûre que ta maman sera d’accord.
— J’ai envie mais… Je crois que j’ai peur.
Et Lily fond en sanglots. Eunice s’agenouille devant elle. Elle la serre fort dans ses bras. Ses yeux y perdent quelques larmes. Camille retient du plus fort qu’elle peut les siennes. Lily s’apaise petit à petit. Eunice lui prend la main.
— Si ta maman est d’accord, tu viendrais demain avec ta maîtresse ? Je te prêterai ma ceinture noire et je resterai toujours avec toi.
Lily hoche la tête, pas complètement rassurée mais incapable de reculer.
— À demain Lily. Je suis très fière de toi.
Eunice se relève.
— Allez file ! On a eu assez d’émotions pour aujourd’hui.
Lily sourit. Elle lui saute au cou, l’embrasse, attrape son cartable et quitte la classe en courant sans que la chaise mal rangée qui entrave son chemin ne l’arrête. Camille se tourne vers Eunice.
— Ouh là là ! Quinze secondes de plus et je m’effondrais.
— Et moi donc !
— Tu crois que ça va marcher ?
— J’en suis sûre, Camille. Le plus dur, ça va être pour toi !
Cachée derrière le chambranle, Lily ne rate rien de leur éclat de rire. Elle lui plaît cette Eunice. Elle a l’air aussi de plaire à la maîtresse. Chouette ! Elle en saura plus demain.



Cy Jung, 6 septembre 2013®.

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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

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[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

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[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

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