[e-criture]

[#11] La voix qui filtre à travers la porte (V-01)



Cy Jung — [e-criture] La voix qui filtre à travers la porte (V-01)

[Le prétexte]
Je vais déjeuner chez un ami. Il habite au troisième étage. Je monte à pied par l’escalier de bois recouvert d’une épaisse moquette. Je passe le premier. Des éclats de voix me font tendre l’oreille. J’arrive au deuxième et, le temps que je franchisse le palier en prenant soin de bien étouffer mon pas, j’entends à travers une porte cette phrase prononcée par une voix d’homme au ton professoral.
— C’est une autre forme de violence que de changer le sens des mots.
Quelqu’un lui répond. Je ne distingue déjà plus ce qui se dit.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Camille bougonne ce matin et les trente minutes de vélo d’appartement qui s’annoncent n’y sont pour rien. Au contraire ! Elle espère profiter de l’exercice pour transpirer son humeur chagrine jusqu’à recouvrer sérénité et joie. Trente minutes ? À l’aune de sa morosité, cela risque de ne pas être suffisant. Elle va devoir s’en satisfaire. La classe commence dans moins de deux heures et, même en prenant son petit déjeuner dans le métro, elle n’a pas le loisir de prolonger sa séance.
Tout va trop vite. Camille voudrait pouvoir se poser, être suffisamment apaisée pour faire la part des choses et profiter de cette journée. Elle se sent démunie. Et si gourde ! Elle aurait dû prévoir que cela arriverait un jour mais, depuis qu’elle a mis le pied dans cette salle de sport, il y a quatre mois, elle est sur un petit nuage. C’était trop beau, sans doute, et ce début de dispute est la preuve qu’elle aurait mieux fait de se mettre sur la réserve. Non ?
Non ! Camille déglutit. Le mot « dispute » lui paraît si fort. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il [*] s’agit. Elle soupire. Elle voudrait se mettre des claques tant elle porte l’entière responsabilité de ce qui s’est passé. Eunice ne lui pardonnera pas sa lâcheté. Eunice… Une boule se forme dans l’œsophage de Camille. Ses yeux se plissent pour comprimer ses glandes lacrymales. Elle appuie un peu plus sur les pédales. Freddy s’avance.
— Ne force pas trop ! Si tu veux dépenser plus, descends la résistance d’un cran et augmente la fréquence. Et n’oublie pas de respirer !
Camille le remercie et s’exécute. Elle tente de se concentrer sur son effort. Rien n’y fait. Ses pensées délétères prospèrent sans que la vitesse de roulement ne les emporte. Au contraire, son accablement grimpe, avec un mélange de colère et de dépit. Elle éprouve comme un besoin irrépressible de cogner dans quelque chose de dur comme si elle voulait tout casser et ressentir physiquement le mal qu’elle a fait.
Y aurait-il péril en la demeure ? Mais non ! Camille ne doit pas laisser l’inquiétude la miner. Il n’y a pas de quoi. Elle respire un grand coup. Elle s’accroche au guidon. Elle compte ses tours de pédalier pour sortir son esprit de la spirale du dépit. Ses cuisses souffrent. Elle accentue son effort. Un filet de sueur coule derrière son oreille. Une larme prend le relais au coin de son œil. Non ! Camille ne veut pas pleurer. Pas ici ! Pas maintenant !
Le chronomètre indique qu’il lui reste trois minutes. Elle cherche à se propulser ailleurs, loin, revenir dans le giron, oublier qu’elle a elle-même provoqué l’implosion en cinq mots, juste cinq mots de trop et une réplique en retour qu’elle n’avait pas volée. Et plutôt que de s’expliquer, elle a plongé le nez dans son thé, espérant que le temps apaiserait le malentendu. Foutu temps ! Il n’apaise rien et le non-dit consume petit à petit ses certitudes. Aimer. N’est-on jamais sûr d’aimer et qu’on l’est assez pour que les blessures que l’on cause cicatrisent aussi vite que le coup de lame qui les a provoquées.
Si au moins elle savait ce qu’il en était, vraiment. Elle ne sait pas. Les conséquences de ce qu’elle a déclenché lui ont semblé sur le coup si fatales qu’elle n’a pas cherché à savoir. Et maintenant qu’Eunice donne son cours d’aérobic, elle ne peut que supputer. Chaque seconde qui passe corrompt ce qui était simple il y a encore deux heures. Elle a si peur à présent, tellement peur ! Elle n’arrivera jamais jusqu’à ce soir. Comment tenir ?
Elle saute du vélo, attrape la serviette posée sur la selle de celui d’à côté, s’en couvre le visage et fonce noyer ses larmes sous la douche. Là, au moins, son malaise ne se verra pas et, si elle se dépêche, elle sera partie avant qu’Eunice ait terminé son cours et ne sera pas obligée d’aller lui dire au revoir.
En quelques minutes, elle est dehors. Elle rédigera un texto dans le métro en racontant qu’elle était en retard. Ce n’est pas beau de mentir à son amoureuse. De toute façon, Camille n’est plus belle depuis ce matin. Elle se sent lâche. Elle se sent moche. L’angoisse d’avoir tout perdu la ronge et elle se hait à être obligée de fuir celle qu’elle aime pour ne pas lui offrir sa couardise en pâture.
Mais de quoi s’agit-il ? Camille ne serait-elle pas capable de s’excuser, de dire à Eunice qu’elle l’aime et que sa phrase n’était pas sa pensée ? Eh bien ! non. Elle ne s’en sent pas capable. Elle a trop peur de s’entendre confirmer ce qu’elle a compris d’emblée, de… Non ! Camille essuie ses yeux. Ce n’est pas possible que cela se termine ainsi, si vite, si… Tout avait si bien commencé ! Et pour une fois qu’elle y croyait. Pour de vrai.
Elle s’engouffre dans la rame. Elle ne sent pas tous ces gens qui la pressent tant elle est plongée dans sa souffrance. Elle étouffe, mais ils n’y sont pour rien. Elle voudrait remonter le temps d’avant sa défilade. Eunice… Eunice… Plus jamais elle ne voudra la voir ! Plus jamais elle ne voudra lui parler ! Plus jamais, elle… Camille sait que tout est fini. Ses larmes ont atteint le cœur. Elle se vide du fin fond de la chair. Déjà, elle n’existe plus. L’espoir se meurt et elle ne va pas tarder à suivre.
Elle cherche au fond de son âme une ultime ressource pour inverser le cours des choses. Le sursaut ne vient pas. Les doutes sont les plus forts. Les questions s’enchaînent, les pires qui soient. Comment a-t-elle pu croire qu’il y avait un amour possible après la maladie ? Chacun sait qu’il n’y a de rémission qu’à l’aube de la mort. Camille dérape. Elle s’accroche d’un geste réflexe à la barre centrale. Le flot des voyageurs la porte sur le quai. Elle les suit jusqu’à la sortie.
Elle n’est plus dans ce monde. Elle marche pourtant jusqu’à l’école. Une dame de service la salue, deux collègues. Elle va directement dans sa classe. Il lui reste vingt minutes avant de faire l’appel. Va-t-elle tenir le coup ? Quelle drôle d’idée ! Il lui faut plus qu’une rupture amoureuse pour renoncer à exercer dignement son métier. Elle vérifie qu’elle a le nécessaire pour assurer ses leçons du matin, distribue les cahiers corrigés hier, et descend chercher son rang avec un crochet par les toilettes où elle se rafraîchit le visage.
Ses élèves montent en silence, ou presque. Chacun s’installe. Celui de service fait l’appel. Français pour commencer. Une récitation. Une petite dictée. Une conjugaison. Mathématiques. Récréation. Camille descend prendre l’air dans la cour. Elle bavarde avec un collègue. Ses yeux sont aussi secs à présent que son cœur. Elle a juste l’air d’avoir mal dormi. Fin de la récréation. Leçon d’histoire. Travail en autonomie pour finir la matinée.
Camille regarde ses élèves sortir de sa classe. Tout s’est bien passé. Elle peine à s’en réjouir. Elle est si triste. Elle le sait : tout est fini. L’idée de retrouver ses collègues dans la salle des maîtres lui est insupportable. Elle n’a de toute façon pas faim. Plus jamais elle n’aura faim. Son cœur est brisé, tout ça parce qu’elle n’est pas foutue d’affronter le regard d’Eunice, d’entendre sa colère. Elle l’a blessée. Elle ne peut pas se rattraper.
Camille se sent si conne ! Et si pleutre ! Elle attrape son manteau, son sac et son écharpe puis se dirige vers la sortie. Elle a besoin de marcher. Elle traverse le hall de l’école sans croiser personne. C’est déjà ça de gagné. Elle sort. Elle entoure sa tête dans son écharpe, jusqu’en haut des joues.
— Tu ne m’embrasses plus ?
Eunice. Mais que fait-elle là ?
Camille se fige. Ses yeux se remplissent de larmes. Eunice lui sourit et prend sa main.
— Viens. J’ai des excuses à te faire.
— Des excuses ? Mais c’est moi qui…
— Non, Camille. Je t’ai mal répondu parce que je n’ai pas voulu entendre ta surprise. Je m’en excuse. Si tu veux bien… et je t’aime.
— Eunice ! Tu es… Dis-moi encore que tu m’aimes !
— Je t’aime, Camille. Je t’aime.
— Oh ! Eunice…
Camille s’abandonne à ses pleurs. Eunice la cueille dans ses bras. Ses sanglots secouent son corps. Eunice caresse doucement sa nuque, glissant des mots d’amour au creux de ses oreilles. Petit à petit, Camille s’apaise. Elle sort le nez du cou d’Eunice. Ses yeux sont rouges, ses joues aussi. Elle renifle. Eunice lui tend un mouchoir. Camille s’écarte quelques instants puis colle à nouveau son ventre contre celui de celle qu’elle aime.
— Pardon, Eunice, je suis désolée.
— Désolée ?
— Oui, j’ai eu peur, et je n’aurais pas dû.
— Peur ?
— De t’avoir perdue.
Eunice cravate de l’extrémité de l’index une larme qui coulait le long de sa joue. Elle pose un petit baiser sur ses lèvres.
— Tu vas te faire gronder !
— Je sais. Je t’aime Eunice et je ne nous ai pas fait confiance. J’ai toujours eu du mal avec les disputes. Je voudrais que l’on ne se fasse que du bien…
— On peut essayer mais on ne peut pas tout éviter. Quant à nous faire confiance… On réglera ça ce soir !
Le sourire d’Eunice en dit long sur ses intentions coquines. Camille rougit. Eunice serre plus fort sa main.
— Allez viens. On va déjeuner. Je t’invite. Le végétarien ?
Camille opine. Elle essuie une nouvelle fois ses yeux, mouche son nez et…
— Mais, qu’est-ce que tu fais là, toi ? Tu n’es pas à la cantine ?
Lily sourit comme une petite fille qui sait qu’elle est en faute mais qui a une bonne raison de l’être.
— Vous avez oublié votre bonnet et il fait si froid…
— Lily !
Camille remercie son élève tout en la grondant, pour la forme. Elle la raccompagne à l’intérieur de l’école, la confie à une dame de service en s’assurant que l’on va lui donner quelque chose à manger sans la punir de son retard, retourne près d’Eunice qui prend son bras et l’entraîne vers ce végétarien où elles aiment déjeuner ensemble quand leurs plannings respectifs le permettent.
— Je t’aime.
— Moi aussi, je t’aime.
— Plus jamais, on…
— Plus jamais.
Un baiser s’en ensuit, un long baiser, un qui coupe le souffle à toutes les façades des immeubles alentour pourtant habituées aux baisers langoureux. Pauvre Lily obligée de retourner à la cantine et qui a raté ce baiser-là ! Elle ne devrait pas en être si contrariée, même si quelqu’un venait à le lui dire. Pensez ! Il y avait des frites au déjeuner. Cela vaut tous les baisers du monde, les frites. Non ? En particulier pour les petites filles. Quoi que. Elles aiment tant les belles histoires de princesses surtout quand ce sont elles qui ont le loisir de les écrire…

« Il était une fois, dans une Ville lumière, une judoka et une institutrice. La première, Eunice, avait le pied coupé ; la seconde, Camille, c’était le sein qu’on lui avait ôté. Elles habituaient presque aux deux extrémités de la grande ville et rien ne les prédestinait à se rencontrer. La distance, le métier, le morceau de corps qui leur manquait… Rien. Mais un jour, un si joli jour comme seul le destin savait les faire, Camille…  »


— Lily ! Qu’est-ce que tu fais encore ? Viens déjeuner !
Lily soupire. Elle cache son cahier dans le tiroir de son bureau et file. Il ne faudrait pas que quelqu’un lui volât l’histoire. Il ne faudrait pas.



Cy Jung, 5 novembre 2013®.

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[*Ce « que » était originairement un « dont » et fait l’objet d’un article du LexCy(que), ici.



Ce texte est susceptible d'être retravaillé par Cy Jung. Si vous souhaitez lui signaler une coquille ou faire un commentaire de nature à nourrir son écriture, vous pouvez lui écrire, ici.



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