Les engagements de Cy Jung

Référence — « Perce-voir » & « Extension d’exposition »



Cy Jung — Référence — « Perce-voir » & « Extension d'exposition » ; Sofi (...)

En mars 2013, Cy Jung a reçu le mail d’une jeune étudiante en Master design graphique à Toulouse, Sofi Azaïs, qui initiait un travail de recherche consistant « à expérimenter et à concevoir un projet de graphisme partageable entre voyants et malvoyants ». Après la lecture de Tu vois ce que je veux dire, vivre avec un handicap visuel, elle souhaitait que Cy Jung rédigeât la préface de son mémoire.

Cy Jung — Tu vois ce que je veux dire Cy Jung — PhotocritureCy Jung a fort volontiers accepté d’écrire cette préface, émue aussi que son écriture sur sa déficience visuelle puisse intéresser une jeune graphiste dans une perspective de partage entre voyants et malvoyants. Petit à petit, des échanges se sont noués et Sofi Azaïs a proposé à Sarah Budki et Cy Jung, pour son diplôme, un travail sur leurs Photocriture, travail qui a donné lieu à une exposition fictive et une « Extension d’exposition ».
Ce sont ces travaux qui vous sont présentés ci-dessous.

* « Perce-voir », le mémoire de Sofi Azaïs et la préface de Cy Jung, ici.
* « Extension d’exposition », le travail de Sofi Azaïs sur les Photocriture de Sarah Budki et Cy Jung, .

Sofi Azaïs a envoyé son travail à Cy Jung. Son mémoire et son exposition fictive des Photocriture donnent lieu à de magnifiques objets qui portent à l’admiration. Cy Jung et Sarah Budki les ont manipulés avec beaucoup d’émotion. Elles remercient chaleureusement Sofi Azaïs d’avoir souhaité cette collaboration à distance et d’avoir su s’approprier textes et photographies pour une mise en valeur de grande qualité graphique et artistique.
Le site de Sofi Azaïs est ici. Régalez-vous !

« Perce-voir », le mémoire de Sofi Azaïs et la préface de Cy Jung

Présentation de son mémoire par Sofi Azaïs.

Cy Jung — Sofi Azaïs® "Perce-voir"

« La mise en page du mémoire a été pensée dans l’objectif que le contenu puisse être lu par la majorité des personnes ayant la capacité de voir, autant malvoyantes que voyantes. Pour cela, la couverture se déplie telle une affiche et ainsi la totalité du contenu textuel du mémoire y est présent en petits corps de caractère, elle est destinée aux personnes ayant une vision tubulaire ou aux voyants préférant lire l’ensemble sur affiche. La typographie choisie (la minion pro) est donc une typographie à empattements, plus lisible en petits caractères. À l’inverse, l’intérieur du mémoire est écrit en gros caractères destinés à la majorité des malvoyants, la typographie est La Tiresias, typographie créée pour les personnes malvoyantes, sans empattements pour une meilleure lisibilité.
« À noter : ce n’est pas moi qui ai créé ces typographies, même s’il a été question que j’en dessine une pour mon diplôme, mais cela a été un échec, je n’ai pas la patiente d’un typographe !
« J’ai décidé d’intituler mon mémoire : PERCE-VOIR.
« Aussi, au cours de celui-ci, je m’efforce de montrer que le regard est quelque chose de complexe qui exige un temps nécessaire de lecture, une interprétation parfois, une envie, et un échange entre différentes visions du monde. D’où le jeu de mots : PERCE-VOIR : regarder plus, plus loin, différemment et pourquoi pas ne pas s’enrichir de la manière de regarder des personnes malvoyantes pour justement retrouver, en tant que voyant, ce plaisir de regarder. »
Sofi Azaïs, 18 septembre 2013.

Ce mémoire, objet graphique, est à découvrir ici.


La préface de Cy Jung.

« Existe-t-il une manière juste de voir ? » demande d’emblée Sofi Azaïs dans son travail de recherche. Voilà une question d’une rare espièglerie comme je les aime et je la rapporte fort volontiers à la manière dont j’apprécie ma déficience visuelle. « Une manière juste de voir » ? Oui, forcément, il y en a une. La mienne donc. Forcément. Et la vôtre, tout autant. Mais vous et moi ne voyons pas la même chose, vous voyant, moi malvoyante, et vous entre voyants et moi entre malvoyants tant voir est un acte cognitif qui jongle entre ce qui est et ce que nous sommes. Alors, comment fait-on pour définir le « juste » quand nos perceptions sont si intrinsèquement différentes ? Comment fait-on pour voir chacun ce que l’autre ne voit pas tout en voyant quelque chose de suffisamment commun pour nous permettre d’avoir la sensation de voir peu ou prou la même chose ?
« Jacques Lacan disait d’aimer qu’il s’agit de « donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». N’est-il pas un peu la même énigme de voir, un partage impossible qui néamoins fonctionne ? Parce que je suis du côté de ceux qui voient « mal », je mesure à chaque instant combien le « partage de vue » oblige à renoncer à une part de ce que nous percevons pour aller vers ce que l’autre veut nous donner à voir. Je le mesure, car il m’appartient le plus souvent de faire ce chemin-là, de jouer de la représentation, de trouver le code juste, de renoncer à mes bévues pour aller vers le « bien vu ».
« Mais il est si dommage de renoncer… J’y consacre mon écriture, à ne point le faire, à voir donc, car le texte permet de toucher l’image dans la zone sensible. Et parce que Sofi Azaïs nous suggère dans son introduction que c’est par le plaisir de voir que nous sortirons de l’illusion de la perfection de ce qui serait vu, je ne peux que vous inviter au partage non pas d’une image entendue — le voir entendu, n’est-ce pas le pire ? — mais de ce que d’ordinaire l’académisme et le conformisme rendent inaudible. En d’autres termes, je vous invite à regarder le monde en forçant votre imaginaire, à perfectionner la bévue, à passer au-delà de l’image pour en quérir le sens le plus enfoui, celui qui porte d’emblée à en jouir car ce qu’il dit de notre humanité est le plus délicieux.
« Ah ! ce qui est délicieux… On le sent à l’instant même où cela passe la glotte avant qu’il ne soit irrémédiablement englouti dans l’estomac. Trop vite ! l’image est indigeste. Ne la laissez pas passer en un clin d’œil. Sachez l’écouter d’abord. Il y a comme un bruissement, un cri, une douceur ou un tintamarre. Vous pouvez alors la prendre au creux d’une main, vous en caresser la peau ou la pétrir, la faire rouler ou l’envelopper de vos ardeurs. Portez-la ensuite en bouche en vous arrêtant à l’orée du nez. Le goût n’est rien sans la flaveur. Inspirez. Sucez. Croquez !
« Et cette question. Vous voyez quoi, là ? »
Cy Jung, 8 avril 2013.

« Extension d’exposition », le travail de Sofi Azaïs sur les Photocriture de Sarah Budki et Cy Jung,

Présentation de ce travail par Sofi Azaïs.

Cy Jung — Sofi Azaïs® "Extension d'exposition"

« J’ai décidé, pour mon diplôme, de mettre en place une exposition fictive de vos Photocritures. Cela m’a permis de réaliser une affiche (que vous pouvez voir en photo sur mon site internet). Celle-ci est en trois dimensions, incitant le spectateur à tourner autour de l’affiche, à s’en rapprocher, à se situer à des endroits précis pour lire les informations. Mon but n’était pas de travailler autour d’une lisibilité parfaite (puisque comment satisfaire tous les regards ?) mais de travailler autour de la manière de regarder, et surtout de l’importance non plus du système optique uniquement mais de l’ensemble du corps. J’ai nommé ça : un regard physique.
« Les flyers reprennent tout simplement ce principe grâce à du gaufrage (qui comme vous allez pouvoir le sentir, n’est pas vraiment réussi, puisqu’il a été fait à la main… mais on va dire que c’est l’idée qui compte !)
« La mise en place de cette exposition fictive m’a permis de réaliser un projet d’« Extension d’exposition ». C’est-à-dire l’ajout de mon regard de graphiste à celui de l’auteure et de la photographe.
« Le catalogue, ou plutôt l’édition extension d’exposition expose vos Photocriture sous un autre œil. J’ai pensé la mise en page par rapport à votre manière de travailler que vous m’aviez contée ainsi qu’en réponse aux analyses photographiques des personnes malvoyantes que j’avais réalisées en début d’année (et dont je vous avais parlé).
« La mise en page en paysage reprend le scroll de votre ordinateur lorsque vous écrivez sur une photographie de Sarah, la fin du texte n’est alors pas lisible avec la photo, laissant naître une part d’imagination dans l’écriture mais aussi dans la lecture. La typographie est la Frutiger, connue pour sa lisibilité en gros corps. L’histoire dans son ensemble est une empreinte de la photographie, ce qui entraîne des parties de texte plus ou moins visible et ainsi demande au lecteur une immersion complète dans le catalogue.
« J’ai ensuite repris le jeu de filtres que j’avais mis en place dans mes analyses photographiques. En fonction de vos textes, j’ai donc sélectionné la couleur de chaque photographie qui me paraissait être la plus parlante par rapport à votre histoire. La photographie et le texte sont alors liés par la couleur, et la photographie en monochrome met forme et couleur sur le principe d’un filtre de décryptage. «  Enfin, au cours de la lecture, la mise en page demande au lecteur de changer physiquement son regard. Puisque si le catalogue est lu linéairement celui-ci implique un tour complet de l’édition. Au début la lecture se fait en paysage mais à la fin (sans presque s’en rendre compte) le lecteur sera devant une mise en page en portrait, une métaphore d’un regard autre. »
Sofi Azaïs, 18 septembre 2013.

Cette exposition virtuelle est visible ici.
Et les originaux des Photocriture sont .

Information publiée le jeudi 24 octobre 2013.

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