[e-criture]

[#13] La dame que j’invite à aller courir (V-01)



Cy Jung — [#13] La dame que j'invite à aller courir (V-01)

[Le prétexte]
Je rentre de dérouler. Madame G, une voisine africaine pour qui j’ai beaucoup de tendresse, sort de l’immeuble drapée de noir, foulard compris. Elle est accompagnée de l’une de ses filles, également voilée. On se dit bonjour-comment-ça-va avec affection et :
— Tu es allée courir ?
— Oui, cela fait du bien. Vous venez avec moi demain ?
Elle rit en évacuant ma proposition de la main.
— D’accord. Tu m’appelles ?


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Eunice raccroche le téléphone, excédée.
— Ils sont gentils avec leurs activités périscolaires. Ils ont juste oublié de les financer !
Freddy sourit.
— Tu croyais quoi ? Qu’ils allaient nous payer ?
— Un peu, tout de même !
— Tu n’as aucun sens civique.
Les dix élèves de l’atelier judo du mardi 14 heures 30 passent à cet instant la porte de la salle de sport accompagnés d’un animateur. Eunice donne une tape sur l’épaule de Freddy.
— On pourrait les vendre. Tu as bien quelques couples de copains qui sont prêts à tout pour avoir un enfant ?
— Très drôle ! Allez ! Viens. On va faire notre devoir et transformer cette graine de vauriens en petits scarabées.
Les enfants se présentent un à un sur le tatami. Freddy les prend en charge pour un bon échauffement sur fond d’éducatifs judo. Pendant ce temps, Eunice explique à l’animateur qu’elle va devoir arrêter si la mairie ne paie pas les heures faites. Il ne sait pas quoi lui dire et l’invite à joindre la directrice de l’école. Eunice y va. Son interlocutrice lui suggère d’appeler la mairie.
— C’est ce que je viens de faire, explique Eunice. Ils m’ont répondu qu’un budget rectificatif doit être voté. Je dirige une entreprise, je ne peux pas attendre.
— Vous connaissez quelqu’un au cabinet ?
— Non. J’ai déjà croisé le maire et son adjointe au Sport mais pas plus que ça.
— Je vois ce que je peux faire. Je vous rappelle.
Eunice va donc attendre, encore. Les éclats de voix sur le tatami la ramènent à l’essentiel. Elle salue le portrait imaginaire de Jigoro Kano et tape une fois dans ses mains ; le silence est immédiat.
— Freddy n’a pas dû vous faire travailler dur si vous arrivez encore à parler. Toi…, elle désigne le plus petit de la bande, viens là. J’ai besoin d’un bon Uke.
Le garçonnet gagne cinq centimètres dans l’opération. Eunice présente O goshi, explique, envoie gentiment son partenaire au sol, recommence… et mis deux par deux, les enfants travaillent avec entrain leur judo. Eunice et Freddy passent d’un couple à l’autre, jouant les gros bras sans l’être, les faisant voler en n’amortissant leur chute qu’au tout dernier moment. Un vrai festival de rires et de sensations fortes.
Le cours se termine. Les enfants s’installent pour le salut. Le téléphone sonne à l’instant où Eunice sort du tatami. C’est Firmine, la directrice de l’école, qui lui indique que l’élue en charge des Affaires scolaires doit inaugurer la peinture neuve des portes des toilettes de la maternelle attenante à 16 heures 15.
— Si vous étiez disponible, je vous la présenterai et l’on essaiera de faire avancer le dossier.
Eunice a un cours d’aérobic à cette heure-là mais Freddy peut la remplacer. Elle file sous la douche et rejoint au plus vite son rendez-vous. La gardienne de l’école lui indique que « la dame de la mairie n’est pas arrivée » et lui suggère de rejoindre Firmine dans son bureau. Ce que elle.
— Je… Je vous dérange ?
— Entrez ! Cela me fait plaisir de vous voir ; on se retrouve trop souvent par téléphone. L’élue ne devrait pas tarder. Installez-vous. J’envoie ce mail et je suis à vous.
Dix minutes plus tard, l’élue n’est toujours pas là et trois autres mails sont partis. La directrice se lève.
— Venez ! Nous allons de l’autre côté. Josiane nous offrira bien un café pour patienter.
Josiane ? « Mon homologue de la maternelle », précise Firmine. Eunice ne la connaît pas. C’était une erreur ; son café est délicieux et la part de cake qui l’accompagne tout autant. Entre deux bouchées, les trois femmes devisent de l’aménagement du temps scolaire, les bons aspects, les ratés, comme le paiement des prestataires extérieurs.
— Vous n’êtes pas la seule à nous menacer d’arrêter, indique Josiane. La professeure de danse a d’ailleurs donné son dernier cours hier ; je ne sais pas comment l’on va pouvoir résoudre ce problème. Et que faire des enfants ?
— On pourrait les accompagner à la mairie et les lâcher dans les couloirs, suggère Eunice.
— Quelle bonne idée ! s’emballe Firmine.
— Mais juste avant d’entrer, on leur donne à chacun une barre chocolatée, de la compote et des ballons ! renchérit Josiane.
— Quelle fiesta !
Les trois femmes éclatent de rire, imaginant une horde d’enfants jouant au ballon les mains pleines de compote et de chocolat dans le bureau capitonné du maire. Cela n’arrivera pas mais cela leur fait du bien de se détendre. Une seconde tournée de café-cake achève de les détacher de leurs obligations et, quand elle passe la porte de l’école avec trente minutes de retard, l’élue, accompagnée de deux employés de mairie, les trouve attablées en train de se raconter les derniers potins de cours de récré.
— Je vous dérange ?
Un peu ; mais elles n’en diront rien. Josiane lui tend la main.
— Nous vous attendions.
— J’ai eu un contretemps et mon téléphone est déchargé.
— Oui, oui, votre téléphone… Venez.
La petite troupe se dirige vers le bloc WC qui trône au milieu de la cour. Les portes ont été repeintes chacune d’une couleur différente. L’effet est saisissant.
— C’est très gai ! s’exclame l’élue.
— Ça pour être gay, ricane Eunice, c’est gay. Il y a tout de même quatre couleurs de trop… Non ?
Les deux directrices rient de bon cœur. L’élue semble ne pas comprendre.
— Vous pensez ? C’est important d’éduquer les enfants à la couleur.
— Surtout quand ils vont aux toilettes, ne peut se retenir d’ajouter Eunice.
— Ah ?
— S’ils faisaient pipi rouge ou caca vert, il serait important qu’ils en aient conscience afin de prévenir un adulte.
— Nous avons d’ailleurs pensé organiser un atelier sur ces questions. « Dis-moi la couleur et je te dirai ce que c’est », se gausse Josiane. Qu’en pensez-vous ?
— Ce serait magnifique ! s’enthousiasme l’élue. J’en parle au maire dès ce soir ; je suis sûre qu’il sera enchanté !
— Et vous pensez trouver un financement ? s’enquiert Firmine qui veut se mêler au bal.
— C’est compliqué, vous savez, les budgets publics…
— Oui, nous savons. Et d’ailleurs cette jeune femme qui est là accueille dans sa salle de sport les activités de judo et n’a pas été payée pour le service rendu. Comme je ne peux pas lui garantir qu’elle le sera, je vais être contrainte de lui demander d’arrêter d’accueillir les enfants. Reste à savoir alors ce que j’en ferai.
— C’est que…
L’élue encaisse. Eunice, Firmine et Josiane forment un cercle autour d’elle. Les deux hommes qui l’accompagnaient se sont volatilisés.
— Ce n’est pas moi qui décide, reprend-elle après un long silence. Il faut que le budget soit voté en conseil et…
— C’est pourtant vous qui avez sollicité ma salle de sport, suggère Eunice.
— Nous avons sollicité tant de monde… Cette réforme est une bonne réforme ! Laissez-nous le temps de la mettre en place.
— Soit, mais comment je fais tourner mon entreprise si vous ne nous payez pas ?
L’élue vire au rouge.
— Je trouve vos méthodes scandaleuses, m’attirer dans cette cour pour me soutirer des fonds publics !
— C’est moi qui ai invité Eunice à se joindre à cette inauguration que vous m’avez demandée, par écrit, s’il vous plaît ! s’emballe Josiane. Vous n’avez donc rien de mieux à faire que d’inaugurer des portes de chiottes ? Car nous avons d’autres besoins que ceux-là et les potiches, ce n’est pas dans notre philosophie.
— Je vous interdis de me parler sur ce ton !
— Je vous parle sur le ton de vos pratiques politiques, madame ! Et puisque vous le prenez comme ça, eh bien sachez que depuis cet instant, vous êtes séquestrée dans cette école. J’ai dix-sept gamins à garder jusqu’à 18 heures et personne pour le faire. Ils sont à vous !
Incroyable !
Josiane attrape la main de l’élue, la traîne jusqu’au réfectoire, la pousse à l’intérieur, demande aux deux animatrices présentes de sortir et ferme la porte derrière elles. Un grand silence se fait, suivi d’une étrange clameur, comme dix-sept enfants qui babillent de concert. L’élue tente d’ouvrir la porte. Josiane l’en empêche en tirant le verrou.
— Juste une heure, madame ! Vous verrez, ils sont adorables !
Eunice rit sous cape. Firmine itou. À travers le vitrage, elles surveillent ce qui se passe à l’intérieur.
— Je crains que vous n’ayez jamais votre argent, s’excuse Josiane, mais elle m’a agacée.
— Ne vous inquiétez pas. Cela ne dépend de toute façon pas d’elle. Par contre, votre école risque d’en pâtir.
— Au point où nous en sommes !
Dans le réfectoire, l’élue semble particulièrement énervée contre son téléphone qui a pourtant retrouvé des batteries pour l’occasion pendant qu’une demi-douzaine d’enfants tirent sur sa jupe et s’accrochent à son manteau. Les autres jouent de-ci, de-là, un pleure dans un coin, les derniers sont debout. Ils ne font rien. Et soudain, ce qui devait arriver arriva : une petite fille, toute mignonne dans robe rose à pompons blancs, réussit à attirer l’attention de l’élue. Elle s’accroupit. Ce que lui dit la petite fille semble l’effrayer. D’expérience, les deux directrices et Eunice connaissent la suite. Vont-elles intervenir ?
Personne n’est en danger et elles ont déjà suffisamment bafoué le droit et la déontologie que ce n’est pas un pipi qui va y changer quelque chose ! Un pipi ? Ce serait un trop petit cadeau pour cette élue venue inaugurer des toilettes si gaies… Ce sera donc un caca, que la petite fille, très bien éduquée, prendra soin de déposer sur une feuille de Canson destinée initialement au dessin. Puis elle tend la feuille à bout de bras à l’élue, comme pour la lui offrir. La jeune femme se bouche le nez. Josiane ouvre la porte, récupère le présent, la petite fille et ressort.
— Vous n’allez pas me laiss…
— Mais ce sont des enfants. C’est gentil, les enfants. Non ? Et vous avez déclaré dans la presse qu’il n’est pas besoin de tant de personnes pour s’en occuper. Montrez-nous !
La porte se referme. La directrice accompagne la petite fille aux toilettes, s’excuse auprès d’elle pour les circonstances de son caca et la ramène au réfectoire. L’élue est toujours debout. Sa jupe pend un peu. Les enfants courent dans tous les sens à présent.
— S’il vous plaît, geint l’élue. Aidez-moi !
— Désolée madame, nous sommes hors de nos heures de travail. Nous allons demander des crédits et, si nous les obtenons, on vous enverra un animateur vous aider.
Et elle reclôt la porte.
— Il lui reste quarante-six minutes.
C’est le moment que choisit Police secours pour faire irruption dans l’enceinte de l’école. Josiane les accueille pendant qu’Eunice et Firmine surveillent de loin le réfectoire.
— Il y a un problème chez vous ? Nous avons reçu un appel d’une femme se disant séquestrée avec des enfants.
— Il n’y a rien de cela ici. Je suis la directrice, nos élèves sont dans le réfectoire sous la surveillance d’une élue de la République et nous sommes là, deux enseignantes et moi.
Le policier jette un œil rapide. Il repart vers ses collègues restés près du portail.
— Tout va bien. On pistera l’appel. J’ai horreur que l’on se moque de moi !
Les trois femmes sourient. À l’intérieur du réfectoire, les cris s’intensifient. Josiane regarde l’horloge dans la cour.
— Trente-sept minutes.



Cy Jung, 4 janvier 2014®.

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[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

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