[e-criture]

[#14] L’homme qui ne réclame rien (V-01)



Cy Jung — [#14] L'homme qui ne réclame rien (V-01)

[Le prétexte] Je sors de La Poste. Un homme, passé la soixantaine, est assis sur un muret. Il parle fort dans son téléphone portable.
— Si tu veux me donner de l’argent, tu peux. J’ai reçu mes impôts comme tout le monde.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Rosemonde passe la porte de l’office. Elle est essoufflée. Elle va pour retirer son manteau. Son patron l’observe.
— Vous êtes en retard.
Il n’a pas levé la voix. Il ne lève jamais la voix. C’est plus terrible encore.
— Bonjour monsieur. Je suis désolée. Un « incident voyageur » dans le métro.
— Vous devez anticiper ce genre d’incident. Le service de cette maison ne peut pas être suspendu aux penchants suicidaires de la population.
— Oui monsieur. Le petit-déjeuner sera servi dans dix minutes.
L’homme regarde sa montre.
— Je prendrai le mien au bureau.
— Voulez-vous un café dans un thermos ? Ce sera très vite fait.
— Je n’ai guère de temps…
Rosemonde lance déjà la machine à expresso, sort une petite boîte en carton, y met un des croissants qu’elle a apportés, une serviette en papier, le café qui est passé et court jusqu’à la voiture où monsieur s’installe déjà à côté de son chauffeur.
— Voilà monsieur. Bonne journée.
La voiture démarre. Rosemonde rejoint l’intérieur de la maison. Les enfants et leur belle-mère dorment encore. Cela lui laisse une demie-heure pour préparer le petit-déjeuner de chacun, faire un premier tour rapide afin de ramasser vaisselle sale, objets et vêtements abandonnés au gré de leur inutilité et remettre en place chaises, tapis et coussins.
C’est madame qui apparaît en premier.
— Quelle nuit !
— Bonjour madame. Installez-vous, je vous apporte votre thé.
— Il n’a pas l’air de faire bien beau.
— On annonce une journée ensoleillée avec une chaleur raisonnable.
— Peut-être aurons-nous la chance de voir le soleil alors, s’il parvient à passer à travers les vitres, évidemment.
— Je vais m’en occuper, madame.
— J’aimerais surtout ne pas avoir à vous le rappeler.
— Oui, madame.
Rosemonde se replie dans la cuisine. Il n’est pas question qu’elle fasse remarquer à sa patronne que les vitres ont été faites hier. Cela ne servirait à rien. C’est un rituel : refaire ce qui a été fait, surtout quand cela permet de lui rappeler qu’elle est tenue de servir sans discussion. Elle se dit parfois qu’il doit falloir une sacrée dose de souffrance en soi pour renouveler chaque instant répliques et consignes blessantes. Ça, c’est les bons jours. Les mauvais, elle courbe l’échine et s’active dans l’espoir que les heures qui la séparent de ses huit mètres carrés sous pente passent le plus vite possible.
— J’ai faim !
Charly, le plus jeune des trois garçons, est debout dans l’embrasure de la porte.
— Bonjour Charly ! Tu as bien dormi ?
Il ne répond pas.
— Tu veux un croissant avant tes céréales au chocolat ?
Toujours aucune réponse.
— Va t’asseoir avec ta maman. Je t’apporte ça.
Il ne bouge pas. Rosemonde sort un croissant et le lui tend. L’enfant s’en saisit, le secoue en regardant voler les miettes et s’en va, sans un mot. Rosemonde donne un coup de balayette puis le suit de peu avec le thé de madame, les céréales au chocolat pour lui, et tout le nécessaire pour un copieux petit-déjeuner. Madame lève à peine le nez de son magazine.
— Il n’y a pas école aujourd’hui ?
— Joseph et Arthur ont cours à 9 heures. J’irai les lever dans quinze minutes.
Madame reprend sa lecture. Charly tapote sur une tablette dernier cri. Rosemonde retourne dans la cuisine étudier le repas de ce soir afin de faire une proposition à madame, qui va la refuser dans un dialogue immuable.
— Vous ne comptez tout de même pas faire manger des endives au jambon à monsieur !
— Moi, j’en veux ! s’écrie Charly. Et papa mange comme moi.
Madame hausse les épaules.
— Je peux cuisiner autre chose si vous me dites ce qui vous ferait plaisir.
Elle a déjà remis le nez dans son magazine. Charly fait un signe de victoire à Rosemonde. La trêve est passagère. Il s’agit à présent qu’il se prépare pour l’école. C’est une autre affaire.
— J’ai mal au ventre…
Un classique.
— Non chéri, tu n’as pas mal au ventre, tu n’as pas envie d’aller à l’école. Veux-tu que j’appelle ton papa, celui qui aime les endives au jambon, pour lui demander que faire ?
Charly se lève, résigné. Rosemonde le suit et surveille ses préparatifs. Quand il est prêt, elle attrape son cartable qu’elle porte jusque dans la voiture qui l’attend en bas. Elle lui fait un petit signe.
— À ce soir Charly, passe une bonne journée.
Elle revient dans la maison et vaque à ses nombreuses occupations. De temps en temps, on l’interrompt.
— J’ai perdu mon casque ! grogne Joseph dès le saut du lit.
Rosemonde le retrouve à l’intérieur d’un chausson.
— Il n’y a plus de savon ! s’insurge madame depuis la salle de bains.
Rosemonde l’y rejoint, ouvre le placard sous le lavabo et lui tend le savon tant désiré.
— Excusez-moi madame, je pensais l’avoir sorti.
— Vous pensez, maintenant ?
Rosemonde baisse la tête.
— Ma pauvre fille !
Rosemonde quitte la salle de bains avant que cela ne dégénère. Pleurer ou tout casser ? Elle hésite souvent mais sait que l’un et l’autre seraient vains. Un jour, elle s’est plainte à monsieur du comportement de madame et des enfants. Qu’est-ce qu’elle n’avait pas entendu ! Que chacun se comportait normalement et qu’on n’allait tout de même pas lui dispenser des petits câlins pour lui dire les choses qu’elle avait à faire. Il avait ensuite aligné une série d’adjectifs : « sentimentale », « susceptible », « chatouilleuse », « irritable », « hypersensible »… Et la sentence était tombée.
— Vous n’êtes qu’une enfant, Rosemonde. Vous vous laissez guider par vos émotions et si nous n’étions pas là pour mettre un peu d’ordre dans votre petite cervelle, cette maison serait une soue.
Et la vie avait continué. Pour l’heure, les garçons sont à l’école, monsieur au bureau et madame à sa « leçon de tennis », comme elle dit. Personne ne se fait d’illusion sur la nature exacte de son revers, mais il semble que tout le monde s’en accommode. Rosemonde, elle, peine à comprendre ce genre d’attitude. Au moins, a-t-elle la chance que monsieur ne soit pas porté sur la gaudriole ancillaire. Elle aura au moins échappé à ça même si certains visiteurs n’ont pas la même retenue. Jusqu’à présent, elle a réussi à sauver sa vertu et c’est finalement ce qu’elle a de plus précieux. Le reste ?
— Quel connard, ce prof !
Arthur jette son sac au pied de la table à repasser où Rosemonde s’occupe du linge.
— Il a voulu me coller, alors je suis parti.
Elle ne fait aucun commentaire. Cela ne la regarde pas.
— Du coup, j’ai raté la cantine.
Rosemonde débranche le fer et ouvre le réfrigérateur.
— Poulet, mayonnaise, frites ?
— Trop long, les frites.
Rosemonde sort le poulet, la mayonnaise, une tomate et tire du placard un paquet de chips. Arthur s’attable. Elle ajoute un soda.
— Il y a des pots de glace au congélateur.
Elle retourne à son ouvrage. Arthur mange en silence. Quand il a fini, il s’en va sans un mot. Elle nettoie les restes de son repas. Le linge est rangé. Va-t-elle pouvoir passer l’aspirateur dans les pièces du bas ? Avec Arthur dans sa chambre, il n’est pas certain qu’elle le puisse tant le risque est grand qu’il vienne se plaindre du bruit. Elle le tente, en commençant par le plus urgent, la salle à manger.
Il ne faut pas dix minutes à Arthur pour protester.
— Je travaille, moi !
Rosemonde éteint l’aspirateur. Elle a fait le plus gros et l’heure tourne. Les deux plus jeunes garçons vont rentrer de l’école. Elle devra accompagner Joseph au judo, le chauffeur de monsieur étant occupé à cette heure-là à prendre madame au tennis-club tout en emmenant Charly chez l’orthophoniste. Arthur, lui, est assez grand pour rester seul à la maison.
La salle de sport n’est pas très loin. Pour le plus grand désespoir de monsieur, Joseph s’est entiché d’une ancienne championne du monde venue faire une démonstration à Sainte-Élisabeth plutôt que d’aller au club que fréquentent ses amis. Il trouve l’endroit « minable » mais Joseph sait se faire entendre de son père. Rosemonde en est ravie. Ses deux visites hebdomadaires lui sont comme une respiration.
— Bonjour madame Eunice !
— Bonjour Rosemonde ! Je vous ai dit, pas de madame entre nous.
Elle rougit.
— Venez vous asseoir dans mon bureau. Je vous ai préparé un thé et quelques gourmandises qui devraient vous plaire.
Rosemonde vire au carmin.
— Vous êtes trop gentille, mad… Eunice. Il ne faut pas…
— Et pourquoi non ?
Rosemonde ne sait pas dire. Elle va dans le bureau pendant qu’Eunice prend en charge ses élèves. Elle suit le cours à travers la vitre en sirotant son thé et en savourant les biscuits. Elle ne sait pas trop pourquoi cette grande championne lui porte tant d’attention. Mais c’est agréable ; ici, elle a le sentiment d’être une personne.
On toque au chambranle du bureau. Une jolie jeune femme entre.
— Bonjour ! Vous êtes Rosemonde ?
— Oui, répond-elle, timide. Bonjour…
— Je suis Camille, l’amie d’Eunice. Je peux m’installer avec vous ?
— Oh ! oui.
Rosemonde se lève pour lui laisser sa place.
— Ne bougez pas ! Je vais m’asseoir sur le siège d’Eunice. Je peux vous prendre un croquant ?
Rosemonde opine. Elle n’en croit pas ses oreilles. Cette femme a l’air de très bien connaître la professeure de judo et elle agit comme si elle devait lui demander à elle l’autorisation de prendre un de ces gâteaux.
— Ces biscuits sont à vous ! Prenez du thé aussi, je…
— À moi ? Mais Eunice les a faits pour vous ! Et je lui avais même promis de ne pas vous en chiper. Pardonnez-moi de ne pas avoir su résister. Ils sont si bons.
Rosemonde sent monter des larmes. Il y a bien deux mondes en ce monde et elle voudrait tant que celui-ci soit son quotidien. Elle sait que c’est impossible.
— Pourquoi êtes-vous si gentilles ? Vous… Madame Eunice…
Camille sourit. Avant qu’elle ne puisse répondre, Rosemonde poursuit.
— Il ne faut pas ! Vous comprenez, ce n’est pas ordinaire. Et je ne dois pas m’habituer à votre gentillesse.
— Pourquoi non ?
— Parce que la vie serait trop dure alors. On ne se rend pas bien compte quand on ne peut pas comparer ; mais quand on sait…
Sa voix se perd dans le calice. Camille lui prend les mains.
— Je suis désolée, Rosemonde. Je ne connais pas votre vie. Je sais juste qu’Eunice tient à vous et que vous ne l’empêcherez pas de vous témoigner son affection. Elle est comme ça, Eunice, elle aime et elle le dit. Je comprends que ce soit difficile quand on n’a pas l’habitude d’une telle douceur autant que cela fait ressortir la violence du monde. Mais vous ne la changerez pas, sauf à lui donner plus encore envie d’être présente à chacun.
— Ne croyez pas que je le lui reproche, c’est juste que…
— Je sais, Rosemonde. J’ai eu le même problème. Mais vous verrez, c’est un ange, et les anges, cela fait des miracles.
Rosemonde retient encore ses sanglots. Camille laisse passer un long silence. Les larmes ne jaillissent pas. Petit à petit, les yeux de Rosemonde se vident de sa peine pour laisser percer un regard empreint d’une colère venue de si loin qu’elle la transcende. Sur le pas de la porte, Joseph l’observe. Il ne lui connaît pas cette expression-là. Il en est touché, d’abord, impressionné, puis, d’un coup, cela lui devient insupportable.
— Allez la bonne ! C’est fini !
Rosemonde fait un bond. Camille ouvre la bouche. Eunice, arrivée juste après lui, prend les devants. Elle pose ses deux mains sur ses épaules.
— Tu te trompes, mon garçon, cela vient juste de commencer.



Cy Jung, 8 février 2014®.

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[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

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