[e-criture]

[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)



Cy Jung — [#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[Le prétexte] Gare d’Avignon. Une adolescente tombe dans les bras de sa grand-mère à la descente d’un TGV. Je marche à leurs côtés.
— Je n’ai pas arrêté de t’appeler, Mamie, depuis ce matin.
— Je n’ai pas pris mon téléphone.
— Il est cassé ?
— Non. Je n’en avais pas besoin. Il y a le tien, et celui de ta mère.
L’incompréhension de l’adolescente est palpable.
— Mais, si on doit te joindre ?
— Je suis avec vous, ma puce. Qui peut vouloir m’appeler ?


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Camille est installée au bureau d’Eunice. Elle corrige les fiches de ses élèves. Elle aime travailler à cet endroit avec les éclats de voix de la salle de sport qui troublent le silence. Elle est dans la vie, dans l’amour. Il lui suffit de tourner la tête et Eunice est là. Parfois, un regard les unit. C’est tellement bon ! Cela ne doit pourtant pas la détourner de son travail. Elle a de quoi faire avec ces évaluations. Comme si cela lui était nécessaire pour connaître le niveau de ses élèves ! Elle soupire. Sans doute que les ministres ont besoin d’os à ronger pour se donner une posture gouvernementale. Camille sait que chacun est ici dans son rôle mais elle préférerait occuper son temps à des tâches pédagogiques qui lui paraissent plus essentielles.
Comme quoi ? Découvrir par exemple une enveloppe avec la mention « Pour vous maîtresse ». Et depuis quand découvrir un pli à son nom au milieu de cahiers d’exercices est une « tâche pédagogique » ? Depuis le temps où les enseignants donnent à leurs élèves les outils qui les rendent autonomes dans l’acquisition du savoir et de la connaissance, c’est-à-dire depuis toujours, environ. Ou presque. Camille s’en moque, à l’instant, tant sa curiosité est vive. Elle ouvre l’enveloppe. Elle en sort une liasse de feuillets accompagnée d’une lettre. Ses yeux vont directement à la signature bien qu’elle ait déjà reconnu l’écriture : « Lily ».
Camille sourit. Évidemment Lily.

« Maîtresse, « Quand je serai une grande personne, je voudrais être écrivaine pour écrire des histoires qui se finissent bien. Je vous donne la première que je trouve potable. J’espère qu’elle vous plaira. « Lily ».

Cela vaut toutes les fiches d’évaluation du monde, non ? Camille songe au lot quotidien d’absurdités et autres fantasmes qui font florès dans les médias dès qu’il est question d’enseignement. C’est vrai que le savoir est une bombe : il peut détrôner les puissants, donner le pouvoir aux pauvres, faire briller les yeux des enfants. Elle sourit cette fois. Elle va redoubler d’effort pour que ses élèves en sachent toujours plus, toujours mieux, soient toujours plus grands et plus curieux. Oui, le savoir est une bombe et elle en est la mèche. Qui allume l’étincelle ? Lily, bien sûr ! Lily.
Camille se colle au dos du siège à roulettes et lit l’écriture encore ronde de son élève. Elle dévore. Elle savoure. Elle rit. Elle jubile et repose le texte trop court, si délicieux. Tellement incroyable. Avec cette question qui ne gâche pas son plaisir : comment Lily a-t-elle pu écrire l’histoire avec autant de précision ? Camille relit une seconde fois. Il faut absolument qu’elle partage cela avec Eunice. Quelle heure est-il ? Presque 20 heures, elle n’aura pas beaucoup à attendre. D’ici là, elle remet les feuillets dans l’enveloppe et tente de se concentrer sur ces foutues fiches d’évaluation…
Incroyable !

« L’attaque du crabe-fantôme, une nouvelle de Lily l’albinos. « Il était une fois dans une ville lumière un crabe-fantôme. Il était tout poilu, très très laid avec plein de pattes et de la bave qui sortait de ses oreilles, mais ce n’était pas grave, car on ne le voyait jamais. Par contre, les gens en parlaient tout le temps ! Ils en avaient si peur. Alors, c’était comme s’il était là. Et il y était ! Il attendait le bon jour en se frottant les pattes pleines de poils tout noirs. Quel affreux méchant ! « Dans la ville, il y avait aussi une judoka Tori qui habitait dans le sud et une institutrice Uke qui habitait tout au nord. Tori ne prenait jamais le métro. Elle préférait rester dans sa salle de sport et marcher dans son quartier. Uke allait dans le sud pour venir à l’école mais c’était tout. Elle avait beaucoup de travail et, en plus, elle n’aimait pas le sport. Il n’y avait donc aucune raison que Tori et Uke se rencontrent pour se rouler ensemble sur un tatami. Et pourtant, elles vont se rencontrer, grâce au crabe-fantôme qui ne pouvait pas tout le temps être si affreux méchant. « Un matin, alors qu’elle sortait de la douche, Uke le vit pour la première fois. Il était là, sous le lavabo. Il était entré pendant la nuit quand elle dormait. Cela faisait plusieurs semaines qu’il était caché, mais c’est ce jour-là qu’elle l’a vu. En fait, elle ne le voyait pas vraiment. Elle sentait qu’il y était. C’était tout. Souvent, on dit voir quelque chose alors qu’on ne le voit pas avec ses yeux. Et là, c’était ça. Le crabe-fantôme était dans la salle de bains. Il la menaçait. Uke avait très peur. Elle tremblait. Elle s’habilla très vite et sortit en espérant qu’il ne la suivrait pas. « Mais il courait vite ! Quand Uke était arrivée à l’école, il était toujours sur ses traces. En plus, elle ne savait pas lui parler pour lui dire de la laisser tranquille. Elle pensait que l’on ne parle pas avec ce que l’on ne voit pas parce que si on ne le voit pas, cela n’existe pas. Il y était pourtant, le crabe-fantôme ! Des fois, les maîtresses, cela ne sait pas tout. Il ne faut pas le dire aux enfants, car ce n’est pas si grave, mais aujourd’hui, cela l’était. Il fallait absolument que Uke chasse le crabe-fantôme ; il allait l’attaquer ! Et peut-être allait-il aussi attaquer les élèves et les autres maîtresses ? « Uke avait de plus en plus peur. Elle donna sa classe à la directrice et courut voir le magnétiseur du quartier qui l’envoya aussitôt chez un radiesthésiste qui la fit aller chez un rebouteux réputé du grand hôpital. Il parla avec Uke et se gratta longtemps derrière l’oreille. Il était inquiet. « — C’est grave, madame Uke. Mais nous allons nous battre ! Et nous allons gagner  ! « Avec l’aide de la Fée Lanmou, une grande spécialiste, il lui fit boire des potions très amères en plus de lui donner plein de cachets. Après, il fit venir une lumière très forte sur sa peau, plus forte encore que la lumière du soleil. Cela la brûlait et la potion lui tordait le ventre. Elle avait très mal. Elle ne pleurait pas. Les maîtresses, cela ne pleure jamais. C’est ce que l’on raconte mais même les petites filles comme moi racontent parfois des histoires de n’importe quoi ! « Pendant ce temps, Tori la judoka enseignait le judo et la gymnastique dans sa salle de sport. Elle avait rencontré la Fée Lanmou quand on lui avait coupé son pied après un accident avec le traîneau du Père Noël. Elle l’avait aidée à supporter les enfants et à marcher avec un seul pied. Le plus dur, cela avait été les enfants, mais Tori était courageuse. Elle était championne du monde de judo ! Alors, elle s’était habituée à vivre sur une jambe avec des enfants dans les pattes. « Un jour, elle a vu arriver dans la salle de sport Uke. Le crabe-fantôme lui avait fait très peur et très mal. Elle avait passé du temps à l’hôpital, elle aussi. La Fée Lanmou lui avait dit que le crabe-fantôme était vaincu mais qu’il pouvait revenir. C’était elle qui lui avait dit d’aller voir Tori pour faire du sport. Car il n’y a pas mieux que le sport pour se battre contre le crabe-fantôme ; il n’aime pas trop les efforts et quand on transpire beaucoup, il glisse dans le caniveau. Uke avait de nouveau peur. Le rebouteux lui avait enlevé un sein et ce n’était pas très pratique pour faire des sourires d’avoir un seul sein. « Mais Tori savait la vérité. Elle parlait aux fées et aux seins que l’on avait coupés. Elle avait appris tout ça avec son pied. Quand elle a vu Uke, elle lui a pris la main pour la rassurer. Elle lui a prêté un kimono et l’a emmenée sur le tatami pour faire des randoris surtout au sol, car Tori avait du mal à faire de bonnes prises debout. Maintenant, Uke dort chez Tori car elles ont besoin de faire des randoris tous les jours pour que le crabe-fantôme voie bien qu’elles sont deux contre lui et qu’il ne fera pas le poids ! « Voilà la fin de l’histoire. C’est dommage que Uke ne parle pas à ce qu’elle ne voit pas. Elle aurait pu remercier la Fée Lanmou de son aide et traiter le crabe-fantôme d’affreux méchant ! Moi, imaginez, si je faisais pareil, je ne parlerais à personne ! Cela ne l’empêche pas d’être la meilleure des maîtresses ! Mais quand même. »
« Fin ! »


— Eh bien ! s’enthousiasme Eunice. C’est magnifique !
— Et incroyable, non ?
— Pourquoi ?
— Elle semble tout connaître de nous, notre rencontre, nos peurs…
— C’est surtout toi qu’elle connaît bien !
— Tu crois qu’elle m’espionne ?
— Je crois plutôt qu’elle te montre la voie…
— Me montre la voie ? Mais de quoi parles-tu ?
— De cette zone d’échanges qui échappe à notre savoir conscient. Comme dirait Lily, de ce que tu ne vois pas mais qui existe quand même.
Camille fronce les sourcils. Elle sent de quoi il est question mais elle ne veut pas en entendre parler. Elle ne croit ni aux crabes-fantômes, ni aux Fées Lanmou, et encore moins à la lumière plus forte que le soleil, même si, bien sûr, elle lit son horoscope tous les matins et ne passe jamais sous les échelles. Eunice insiste ; elle aimerait que Camille s’ouvre un peu à ce qui sort de la rationalité ordinaire.
— Disons, si tu préfères, qu’elle est avec nous, même si elle n’y est pas. On n’a parfois besoin de rien de matériel pour se joindre…
— Je ne préfère pas.
— Comment expliques-tu, alors, ce que tu trouves incroyable ?
— Je n’explique pas, justement !
Eunice sourit. Camille ne va pas tenir longtemps à ne pas comprendre.
— Quand on est équilibré dans sa tête, on appelle ça le hasard.
— Tu me trouves si folle ?
— Non !
Un baiser s’en ensuit. Puis un autre.
— Excuse-moi Eunice, mais ça me fait peur tous ces machins…
— Ces « machins » ?
— Oui. Ces énergies, ces forces venues d’on ne sait où, ces croyances… Je ne sais même pas comment les nommer ! Je ne suis pas croyante et, si tu veux bien, je préfère que ce soit toi qui gères la part occulte de notre relation.
Eunice éclate de rire.
— C’est donc moi la sorcière !
— Eunice…
Le souffle de Camille s’est arrêté. Elle a pris conscience trop tard de ce que sa proposition pouvait avoir de blessant. Elle a envie de pleurer. Eunice l’attire contre elle et la serre très fort dans ces bras.
— Ne t’inquiète pas. J’aime jouer à la sorcière et te tenir au chaud dans mon grand chaudron le temps que tu sois à température. Quant à ces forces auxquelles tu ne crois pas, je n’en sais guère plus que toi à part que j’ai toujours trouvé plus raisonnable de me dire que cela pouvait exister et tenter d’en tirer des bienfaits plutôt que de les affronter en rentrant les épaules. Elles n’évitent ni la souffrance, ni la mort mais je crois qu’elles peuvent ouvrir à l’amour. Et ta Lily, c’est un ange.
— Elle est si intelligente… et si fragile.
— Sensible plutôt.
— Tu crois que c’est parce qu’elle est albinos ?
— Qui sait ?
— Toi, tu sais.
— Oui, Camille. Je sais. Et je sais aussi que je t’aime. Viens. J’ai quelque chose pour toi.
— Quoi ?
— Un truc magique…
— Tu me fais peur !
— Un baiser…
— Encore.
— Mes mains.
— Eunice…
— Tu as toujours peur ?
— Plus jamais.



Cy Jung, 3 avril 2014®.

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