[e-criture]

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)



Cy Jung — [#16] Le gars en vélo qui dit « Je t'aime ! » (V-01)

[Le prétexte] Je déroule sur la piste cyclable depuis une quarantaine de minutes. Je suis concentrée sur ma course.
— Je t’aime !
Chouette ! Qui ?
Je regarde autour de moi. Un jeune gars arrive en vélo. Il conduit d’une main, son portable est dans l’autre. Alors qu’il me croise, je l’entends encore, sur un ton empreint de désespoir.
— Je t’aime ! Je t’aime !
Il est tellement convaincant. Entre deux foulées, je pense à haute voix.
— Vas-y, mon gars ! Va !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Sonia sort de la chambre. Elle tire la valise avion près de la porte. Il y a déjà là un sac de sport, son cartable et son sac à main. Elle se concentre un instant pour récapituler le contenu de ses bagages. Elle semble ne rien avoir oublié. Jacques la rejoint dans le vestibule.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je m’en vais, Jacques.
— Tu t’en vas ?
— Oui, c’est fini.
— Fini ?
— Oui, toi, moi, c’est fini.
— Mais je t’aime !
Sonia va dans la cuisine. Elle boit les dernières gorgées de son café. Il est froid. Jacques l’a suivie. Il l’observe, l’air ahuri. Elle regarde l’heure sur son téléphone.
— Ton café est prêt. Je ne vais pas tarder. Je te dirai où m’envoyer mes affaires quand j’aurai trouvé un point de chute. J’ai fait quelques cartons que j’ai mis dans la cave.
— Il y a quelqu’un d’autre, c’est ça ?
— Non.
Jacques s’assoit. Sonia dépose sur la table un bol, une cuiller, deux morceaux de sucre et le pot de café, sans le servir.
— Sonia, s’il te plaît. On peut se parler, quand même ?
— C’est trop tard, Jacques. Je ne changerai pas d’avis. Je te laisse tout, les meubles, l’appartement, la voiture…
— Mais où vas-tu ?
— Je ne sais pas. Je m’en vais, c’est tout.
— Pourquoi tu mens ?
Elle soupire.
— Pourquoi tu penses que je mens ? Tu penses toujours que je mens, quoi que je dise.
— Non, Sonia. Tu interprètes de travers. Je pose juste une question. Je t’aime. Je ne veux pas que tu t’en ailles. On est bien ensemble.
— Moi, je ne suis pas bien. Je ne suis plus heureuse avec toi. Je préfère partir avant que cela ne dégénère. Je m’en vais. C’est fini. Tu comprends ?
Jacques s’effondre sur sa chaise. Il a l’air sincèrement abattu. Il l’est, sans doute, mais Sonia ne veut pas se laisser attendrir. Elle porte sa tasse dans l’évier, la rince. Le reste de la vaisselle sèche dans l’égouttoir.
— J’y vais.
— Non !
Jacques a crié. Il se lève d’un bond et attrape le bras de Sonia.
— Lâche-moi !
Il la lâche.
— Excuse-moi…
Elle fait un pas. Il se rassoit et se sert un café. Elle le regarde mettre les sucres dans le liquide, prendre la cuiller, touiller, la lécher, la reposer, la face convexe contre la table. Elle pourrait décrire les yeux fermés sa manière de touiller le café. Comment a-t-elle pu en arriver là ?
Elle s’approche de nouveau pour remettre le café au chaud ; mais pourquoi fait-elle ça ? Une fatigue soudaine lui coupe les jambes, la contraignant à s’asseoir. Elle s’était promis de partir sans se retourner, en en disant le minimum. C’est râpé. Ce n’est pas si simple. Onze ans de vie commune ne s’effacent pas ainsi. Elle regrette de ne pas être partie alors qu’il était au travail en lui laissant un mot. Elle a voulu faire les choses « proprement ». Elle ne sait plus trop ce que cela veut dire.
Jacques trempe ses lèvres dans le café, boit, donne un coup de langue.
— Il est bon. Je ne vais pas être capable de faire si bien.
— Je ne suis donc bonne qu’à faire le café ?
— Sonia, ce n’est pas ce que je dis. Toujours tu interprètes. Tu deviens agressive et me prêtes des mots que je n’ai pas.
— Je dois partir. Je ne suis pas bien.
— Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
— Rien, Jacques. Tu n’as rien fait. C’est juste la vie qui nous prend, l’amour qui s’échappe. On vieillit. Ce qui nous plaisait hier devient lourd. On reste là par habitude et l’on s’ennuie.
— Comment peux-tu dire ça ? Tu te plains toujours que l’on n’a jamais le temps de se poser ?
— Un dimanche chez tes parents, le suivant chez les miens, le troisième à la campagne, le quatrième à la maison. L’été, cinq semaines à Palavas, l’hiver, huit jours au Maroc. Et la semaine, c’est pire. Un théâtre, un ciné, un dîner. Télé les autres soirs. On est réglés comme du papier à musique ! Mais ce n’est pas vraiment le problème, finalement…
— C’est quoi ?
— Le désir. Je n’ai plus de désir, ni de plaisir.
— C’est toi qui refuses le sexe !
— Je ne te parle pas de sexe, mais de joie.
— C’est parce qu’on n’a pas eu d’enfants ?
Sonia hausse les épaules, résignée. Comment peut-elle espérer que Jacques comprenne ? Il n’a jamais vraiment compris. Elle quitte sa chaise. Un vertige la force à s’appuyer sur le dossier. Elle emplit d’air ses poumons. Elle ne doit pas flancher.
— J’y vais.
— Assieds-toi, Sonia. Nous devons parler encore.
— Je m’en vais.
— Ne fais pas ça.
— Pourquoi ?
— Parce que je t’aime !
Jacques est debout. Sonia ne l’a pas vu se lever. Il tend la main au-dessus de la table.
— Viens, assieds-toi.
Elle tourne les talons et se dirige vers la porte.
— Ne m’oblige pas à… Sonia !
Elle se retourne encore.
— À quoi ?
Il soupire, se rassoit, la tête dans les bras. Dans l’entrée, elle enfile son imper, met son sac à main en bandoulière. Elle a oublié son téléphone dans la cuisine. Elle va le chercher. Jacques est prostré. Elle prend son téléphone, sans se retourner cette fois. Elle ouvre la porte de l’entrée, laissant ses clés dans la coupelle où elle les range. Elle attrape d’une main la valise, de l’autre son sac de sport et son cartable. Elle relève la tête. Jacques s’est glissé dans l’embrasure de la porte.
— Laisse-moi passer.
— Non, je veux qu’on parle.
— Et moi, je ne veux pas.
Sonia s’avance pour forcer le passage. Jacques ne bouge pas.
— Laisse-moi passer !
— Je t’aime.
Elle avance encore. Jacques la repousse d’une main ferme.
— Je t’interdis de me toucher !
Il sourit. Cette fois, c’est une gifle qui part, la première qu’il ne lui ait jamais donnée.
— Jacques !
Sonia n’a pas reculé. Dans le dos de Jacques, la porte palière d’en face s’ouvre. Le voisin sort et appuie sur le bouton de l’ascenseur.
— Bonjour, madame, monsieur.
Sonia profite de la diversion pour se glisser près de lui.
— Bonjour monsieur Robert.
— Vous partez en vacances ?
— En quelque sorte.
Sonia sent encore sur sa joue le feu de la main de Jacques. Le voisin lui ouvre la porte, l’aide à porter ses bagages. Jacques ne bouge pas. L’ascenseur descend. Jacques court dans l’escalier. Sonia est déjà sur le trottoir en quête d’un taxi. Le voisin est parti. Jacques attrape le bras de Sonia.
— Viens !
— Pour que tu me frappes encore ?
— Excuse-moi, Sonia. Je t’en prie. Je ne voulais pas. Je ne veux pas que tu partes.
Sonia dégage son bras. Elle le défie du regard. Jacques répond d’un coup de poing si bien ajusté qu’il la sonne. Elle tombe dans ses bras. Il la porte jusqu’à l’intérieur de l’immeuble. Il la dépose au pied de l’escalier le temps de récupérer ses bagages restés sur le trottoir. Sonia s’est assise, encore sous le choc.
— Qu’est-ce que tu fais, Jacques ?
— Je te ramène à la maison.
Elle se lève, vacille, se rattrape à la rampe.
— Tu ne tiens pas debout.
— Tu m’as frappée, Jacques.
— Je m’en excuse. Je t’aime. Tu dois rester avec moi.
Sonia se dirige vers ses valises. Jacques l’arrête. Il tente de l’embrasser. Elle se dégage, tombe au sol. Il tend la main pour l’aider à se relever.
— Viens Sonia. Rentrons.
Elle se met debout sans son aide, lui fait face.
— Non Jacques, je ne rentre pas. Je m’en vais. Tu es devenu fou ; je ne veux plus te voir.
— Qui c’est ?
— Qui c’est quoi ?
— Ton amant.
Elle éclate de rire.
— Mais tu ne comprends rien ! Je n’ai personne. Je te quitte, c’est tout.
— Tu n’as pas le droit !
Sonia se baisse pour attraper la poignée de la valise. Jacques se sent démuni. Il la frappe au visage, une fois, deux fois, trois fois. Elle tombe. Elle ne crie pas, elle ne pleure pas. Elle sait déjà ce qui va se passer. Elle l’a toujours su. Mais pourquoi n’est-elle pas partie pendant qu’il n’était pas là ? C’est sa dernière pensée avant de perdre connaissance sous les coups. Jacques se déchaîne. C’est comme s’il était enfin celui qu’il avait toujours rêvé d’être, fort, puissant, inflexible. Et ce n’est pas cette garce qui va décider de sa vie.
Il s’arrête plusieurs fois pour observer le corps inerte de Sonia. Il sourit. Non, cette petite pute ne partira pas. Elle lui doit tout. Il lance encore deux ou trois coups de pied.
— Allez, viens. On rentre.
Il se dirige vers l’escalier. Sonia ne bouge pas.
— Viens, je te dis.
Sonia ne bouge toujours pas. N’a-t-elle pas compris ? Jacques s’approche, pose un genou à terre, lui met une petite claque sur la joue. Sa tête roule de l’autre côté. Que se passe-t-il ? Il la soulève par les épaules.
— Sonia ?
Elle ne répond pas. Un filet de sang sort de sa bouche. Il la secoue encore. C’est tout un flot qui se déverse.
— Sonia !
L’ascenseur se met en branle. Jacques comprend qu’il doit faire quelque chose. Il attrape l’imper de Sonia au niveau des épaules et la tire au sol jusqu’au renfoncement qui mène au local à poubelles. Il revient dans le hall. La porte de l’ascenseur s’ouvre.
— Madame.
— Monsieur.
Il a de la chance. Ce n’est pas une bavarde. L’ascenseur repart. Jacques se précipite là où il a laissé Sonia, ouvre le local à poubelles, la soulève et la bascule dans le premier conteneur dont il referme aussitôt le couvercle. Il entend l’ascenseur s’ouvrir, un pas se diriger vers lui. Il se tourne face à la porte.
— Bonjour Simone. Donnez-moi votre sac, je m’en charge. Le premier bac est plein.
— Vous êtes trop gentil Jacques. Sonia va bien ?
— Très bien Simone. Elle part quelques jours chez sa mère. Je l’attends pour la conduire à la gare.
— Embrassez-la pour moi.
— Je n’y manquerai pas ! Bonne journée Simone.
— Bonne journée !
Qui sera le prochain ? Jacques récupère les bagages dans le hall, les vide par-dessus le corps de Sonia. Il ajoute des poubelles qu’il prend ça et là dans les autres conteneurs. Ni vu, ni connu. L’homme de ménage entre.
— J’ai mis du lourd dans le premier bac. Je vais vous aider à le sortir.
Une fois dans la rue, Jacques vérifie que le corps de Sonia est invisible. Il entend le camion passer le coin de la rue. Il hésite à rester ou rentrer. Il préfère rentrer. Le camion avance de porte en porte. Quand il arrive au 18, Jacques est déjà chez lui. Il se sert un café. Les deux éboueurs ouvrent les conteneurs avant de les présenter au mécanisme de levage. Et d’un. Et de deux. Les hommes agissent en automate, sans regarder. Et de…
Au moment où le troisième bac verse dans la benne, un bras humain en sort et fouette le visage de l’éboueur. D’un geste réflexe, il actionne la sécurité puis s’évanouit.
— Mon Dieu !
Une femme se précipite. Elle a vu l’éboueur perdre connaissance. Elle voit à présent le bras qui sort du conteneur, et le corps inerte de la femme à qui appartient ce bras. Le deuxième éboueur est comme pétrifié. Le chauffeur du camion arrive. Il s’empare de son téléphone. L’éboueur revient à lui. Eunice l’aide à s’asseoir.
— Elle… elle… Elle est morte ?
— Je ne sais pas.
Eunice se glisse de manière à prendre le pouls de la femme.
— Elle est vivante ! Reposez ce bac au sol ! Vite ! Et appelez le Samu !
L’éboueur sourit.
— Vivante…
Et Jacques ?
On s’en fout de Jacques. On s’en fout.
Pour l’instant.



Cy Jung, 5 mai 2014®.

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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)

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[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)

[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

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