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Plein d’émotion(s) et d’amour(s)



Cy Jung — Plein d'émotion(s) et d'amour(s)

Ma phrase [*] : Ce samedi 6 février 2010, le prix RDG du roman lesbien a été décerné à Véronique Bréger pour son roman Les chroniques d’Ouranos lors d’une cérémonie pleine d’émotion.

Développement initial (24 février 2010).
Poursuite de la discussion entre Isabelle et Pascale (6 avril 2010).

Isabelle, qui suit les mises en ligne de ce site via le fil RSS, me fait la remarque suivante : « Si la soirée était pleine, n’y a-t-il pas un s à émotion ? » Je me rue aussitôt sur Antidote pour corriger la faute si besoin.

Pour Antidote, l’« émotion », c’est d’une part un « Trouble, agitation qui est momentanée, souvent impulsive, provoquée par un intense sentiment de… » (s’en suit une longue liste de sentiments possibles) et d’autre part un « Mouvement de la sensibilité provoqué par une impression esthétique ». Dans le premier cas, il est indiqué que si le sentiment est la frayeur ou l’inquiétude, un usage familier de « émotions » est avéré au pluriel avec cet exemple « un voyage plein d’émotions ». Dans la seconde définition, on trouve par contre au singulier « un discours plein d’émotion ».
Une question s’impose : le singulier ou le pluriel sur « émotion » serait-il alors déterminé par le sens ? Le Petit Robert ne propose pas l’expression « plein d’émotion » mais revient sur l’usage familier du terme au pluriel dans le même sens qu’Antidote, tous les autres usages étant au singulier. Je ne trouve rien de significatif et me tourne vers le Grevisse afin de vérifier que ce ne serait pas la locution « plein de » qui déterminerait le singulier ou le pluriel. Il n’en est rien.

Alors ?
Je reviens à Antidote qui m’indique que « plein de » est un déterminant familier et, dans ses exemples, utilise le singulier ou le pluriel selon la nature de ce qui est en grande quantité : les « petites attentions » sont au pluriel ; le « sable » au singulier. Ce me semble assez logique. Le Petit Robert, dans on article sur « plein » me confirme cette idée que c’est le sens que je vais donner à « émotion » qui va déterminer le singulier ou le pluriel.

Alors ?
Je penche toujours vers le singulier, car ce « pleine d’émotion » ne me semble pas la somme d’une bonne quantité d’émotions (pluriel) mais bien de l’émotion pure… Mais cela se discute, ne serait-ce que parce qu’il n’y avait pas qu’une seule forme d’émotion. Je me gratte la tête, comme souvent quand je ne sais trancher. Cela ne m’avance guère.
Allez ! Va pour le singulier, jusqu’à ce que je change d’avis.

Le commentaire de Pascale.

Je ne mettrais pas de pluriel à « émotion » dans ce cas de figure.
Dans ce cas précis, il s’agit de savoir si tu considères les émotions comme une chose bassement matérielle, auquel cas rien n’empêche de mettre un pluriel, soit tu considères que l’émotion est quelque chose d’abstrait genre un concept, auquel cas, tu laisses le singulier.
Dans Antidote, c’est l’expression « plein de » suivie d’un terme abstrait qui est considérée comme d’un usage familier. En langue plus soutenue, on dirait plutôt « une soirée riche en émotion, chargée d’émotion »… C’est un peu l’équivalent d’un adverbe qui donnerait « émotionnellement riche ». Si tu regardes bien le Petit Robert, tu verras que les expressions où « émotion » est utilisé au pluriel sont catégorisées comme familières (« tu nous as donné des émotions », « que d’émotions ! »)
Plus linguistiquement parlant, on en revient ici encore aux noms comptables et non comptables. Les états d’âme (émotion, amour, joie, haine et compagnie), par définition, ne sont pas comptables, donc, on ne peut pas les mettre au pluriel. Lorsqu’ils sont employés dans un sens concret, donc dans un emploi familier, ils peuvent devenir comptables.
Pour conclure, je poserai cette question à Isabelle : mettrait-elle un pluriel à amour dans l’expression « une soirée pleine d’amour(s) ». Je crois que là, elle verra parfaitement la différence de sens, mais aussi la différence concrète, en lui souhaitant d’avoir une soirée pleine des deux !

Poursuite de la discussion entre Isabelle et Pascale (6 avril 2010)
Réponse d’Isabelle à Pascale

Je maintiendrais le pluriel à « une soirée pleine d’émotions » car il y avait des émotions très diverses : inquiétude, attente, espoir, joie, ... mais pas de la part de tout le monde ; il y avait des personnes qui étaient juste là en spectatrices. De plus, à l’annonce du résultat, il y a eu de la joie d’un côté, mais peut-être de la déception de l’autre (par exemple les proches d’une nommée non élue !).
En revanche, pour ce matin [Isabelle assistait à une cérémonie funéraire, NDCy], je mettrais le singulier : l’émotion des cent et quelques personnes était partagée, elle était quelque chose d’en soi « palpable ».
Enfin, à la question de savoir si je mettrais un pluriel à « amour » dans l’expression « une soirée pleine d’amour(s) », tout dépend du contexte ! Déjà, « pleine d’amours » me fait tout de suite penser à une salle remplie d’angelots grassouillets : argh !!! Quelle horreur ! Je pourrais mettre « pleine d’amour » (singulier) s’il y a vraiment pour chacun une émotion similaire, partagée...
Il y a une nuance de taille entre amours et émotions : on peut ressentir des émotions diverses alors que tout le monde ressent de l’amour. Donc, deux personnes peuvent ressentir des émotions différentes et ressentir de l’amour (pas forcément l’une pour l’autre, ce qui peut expliquer les émotions différentes !). Donc le pluriel de « amour » ne nous renvoie pas à l’amour mais à l’objet de l’amour (« tu es un amour », « tu es mon amour », « mes enfants : mes amours », « j’ai deux amours... »)... Il y a donc le concret vs l’abstrait, mais contrairement en cas d’émotion, les deux ne se recoupent pas.
Je ne sais pas si c’est clair. En tous les cas, je n’ai pas assez ressenti d’émotion pour la soirée au Troisième lieu pour me retrouver dans le singulier !

Le commentaire de Pascale à la réponse d’Isabelle

Je n’ai pas grand-chose à dire, si ce n’est constater que dans le principe nous sommes d’accord. Ce qui nous partage, c’est notre interprétation de ce que tu veux dire par cette phrase.
Isabelle était sur place, et a perçu diverses émotions pas toutes très louables. Dans ce cas, effectivement, le pluriel s’impose. Moi, j’ai lu ta phrase comme si tu voulais dire que l’auteure avait fait l’unanimité. D’où, j’envisage l’émotion dont tu parles comme quelque chose d’abstrait, une chaleur enthousiaste qui se dégage du public.
Si dans ta phrase tu mets « émotions » au pluriel, tout de suite, ça abaisse les prétentions. Ça n’invite pas le lecteur à adhérer totalement puisque les émotions sont partagées.
Bref, on en revient toujours au même point. Tu es seule à savoir ce que tu mets dans cette phrase… et d’un point de vue grammatical, les deux restent corrects.

Quant au fait que « amour » et « émotion » ne soient pas sur le même plan, je n’en suis pas si convaincue, parce que justement, soit tu te places sur un plan concret, soit tu te places sur un plan plus élevé.

La conclusion (finale ?) de Cy Jung

J’étais du côté de Véronique Bréger que j’étais venue très officiellement soutenir. J’étais donc du côté de l’émotion, au singulier et, sans doute plus impliquée qu’Isabelle — j’avais été dans la position de celle qui reçoit le prix — pour sentir les émotions divergentes. Et comme je veux que l’on retienne le bonheur de Véronique Bréger à recevoir cette récompense, je garde mon singulier.
Un grand merci à vous deux, Isabelle et Pascale, pour cette belle leçon en sentiments. Elle va bien au-delà de la grammaire et nous rappelle que celle-ci, bien maîtrisée, permet de dire du plus justement possible ce que l’on souhaite dire.


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[*Phrase extraite de « Véronique Bréger, prix RDG du roman lesbien 2009 ! », News du site de Cy Jung, 6 février 2010


Information publiée le mardi 6 avril 2010.

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