[e-criture]

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)



Cy Jung — [#17] La dame qui n'a jamais fait ça (V-01)

[Le prétexte] Je rentre chez moi. Une dame sort du square, un téléphone à l’oreille. Je la remarque car ses talons donnent du pavé. Elle est grande, la quarantaine, une allure « populaire ». Je l’entends rire, d’un rire un peu gêné.
— Je ne sais pas faire ça…
Elle rit encore. D’aucuns diraient peut-être qu’elle glousse.
— Je ne l’ai jamais fait…


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
C’est la Pentecôte. Le temps est au grand beau. Camille et Eunice coulent trois jours heureux dans une petite maison prêtée par Germaine, une amie de Camille, celle grâce à qui elle a rencontré Eunice, grâce à elle et à la Fée Lanmou, bien sûr. Ce sont des perles, cette amie et cette fée ! Camille n’en revient toujours pas de ce bonheur pas plus qu’elle a envie de s’y habituer ; elle veut chaque jour le savourer, en prendre soin, cesser d’avoir peur.
Ce n’est pas si facile de lutter contre la hantise de déplaire, ce d’autant que Camille manque de confiance en elle. Elle le tente, malgré tout. Depuis qu’elle a manqué perdre la vie, rien ne lui est plus précieux que sa propre existence, et le sein qui lui reste, bien sûr. Eunice est comme une cerise sur le gâteau, pas de gâteau, pas de cerise. Elle sourit de sa métaphore. Quand elle est dans ses pensées, elle fanfaronne volontiers mais, face à celle qu’elle aime, c’est une autre affaire même si Eunice n’abuse jamais de sa forte personnalité.
Camille s’allonge un peu plus dans sa chaise longue. Elle respire doucement, conquise par un rayon de soleil qui se joue de la frondaison animée par le souffle d’un vent léger. N’est-ce pas un écureuil qui vient de faire bouger une branche dans le noyer qui trône près de la clôture ? Camille plisse les yeux. Il a été trop rapide pour qu’elle en soit certaine. Elle guette l’endroit. Rien ne se passe. Elle tourne son regard vers Eunice, installée à portée de sourire dans la deuxième chaise longue. Elle semble dormir. Camille sait qu’il n’en est rien. Eunice n’a pas ce visage-là quand elle dort. Elle aime tant la regarder dormir. Elle sait.
— Tu veux une orangeade ?
Eunice acquiesce d’un mouvement de menton, sans ouvrir les yeux. Elle aussi est bien, tout simplement bien et, quoi qu’en pense Camille qui souvent lui prête des sentiments et des qualités un peu exagérés, un tel bonheur ne lui est pas habituel non plus. Sa vie sentimentale n’a jamais été une mince affaire. Quand elle était jeune adulte, les compétitions et la rigueur de l’entraînement l’ont écartée du monde et, en dépit de certains clichés, il n’est pas facile d’être lesbienne sur un tatami.
Le judo est un sport de contact. Combien de fois a-t-elle entendu parler de telle ou telle filles, cette « gouine » dont il fallait se méfier pour ses mains baladeuses ? Fantasme ! Jamais personne ne lui a mis une main aux fesses, à part quelques entraîneurs de sexe masculin dont la suffisance machiste semblait indissociable de leur dévouement sportif. Heureusement, elle n’a jamais eu à en souffrir, pas plus qu’au rejet des lesbiennes. À l’époque, elle n’avait pas le cran d’être « out ». Comme quoi, on peut être championne du monde de judo et une fille peureuse des autres dans la vie.
Après ce foutu accident avec le traîneau du Père Noël qui a stoppé net sa carrière, Eunice a dû renoncer à tant de choses qu’elle a pensé à plusieurs reprises achever ce que cette méchante glissade n’avait pas su faire. À l’instar de Camille, la Fée Lanmou était intervenue, offrant à sa dérive une belle bouée de sauvetage, qui avait coulé dès que s’étaient formées quelques vagues. Depuis, elle avait centré sa vie sur la seule chose qu’elle aimait vraiment : le sport. Cela lui permettait de rencontrer de jolis minois qu’elle ne cherchait jamais à garder. Et puis, Camille était arrivée.
Ah ! Camille. Eunice sourit. Sa seule évocation suffit à l’assoiffer. Elle est si différente de la femme idéale qu’elle avait imaginée, si différente et pourtant si proche. C’est étrange, tout cela. Eunice se sent protégée, comme si ce qui lui était arrivé dans la vie était des étapes qui devaient l’amener à Camille dans une relation où le désir serait roi. Camille… Camille… Comment a-t-elle senti qu’elle avait soif ? Eunice l’entend préparer leur boisson dans la cuisine. Quand elle revient, Eunice n’a pas bougé. Elle pose les deux verres au pied de la chaise longue puis sa main sur son avant-bras. Eunice soulève doucement les paupières. Elle sourit.
— Je t’aime.
Camille rougit comme si c’était la première fois qu’Eunice lui faisait une telle déclaration. C’est loin d’être la première fois, bien sûr, mais son « Je t’aime » était empreint de tant de… de… Elle ne sait même pas dire. Les mots lui manquent pour exprimer le bonheur de cette rencontre avec Eunice, et la joie de la relation qu’elles construisent jour après jour. Ah ! le bonheur. La joie. Ils existent donc bien même si les filles comme Eunice ne doivent pas courir les rues… et celles comme Camille non plus ! Quant aux deux ensembles… On nage en plein conte de fées, mais comme on a la preuve désormais de l’existence d’au moins une d’entre elles, pourquoi ne pas y croire ? La vie mérite bien ça.
Eunice attrape un verre, le soulève comme pour trinquer. Camille l’imite. Elles trinquent.
— J’aime beaucoup ta façon de préparer l’orangeade. Merci ! Tu me donneras ton secret ?
— Bien sûr que non. J’ai envie que tu aies besoin de moi.
Eunice sourit encore.
— Il reste du gâteau au chocolat ?
— Non, on a tout mangé.
— J’ai faim !
— Tu veux que je nous fasse des crêpes ?
— C’est de toi que j’ai faim.
Camille sent son ventre brasiller en même temps que ses yeux brillent.
— Que veux-tu de moi ?
— Tout !
Eunice n’a pas lâché son verre. Elle ferme à nouveau les yeux. Elle ne semble pas près de bouger. Camille s’installe dans sa chaise longue, orangeade en main, résolue à deviser aussi longtemps que l’une et l’autre pourront contenir les papillonnages de leur chair.
— Tout, c’est beaucoup. Tu crois que tu auras assez faim pour cela ?
— Oui. Mais j’imagine que tu ne vas pas me croire sur parole.
— En effet.
Eunice soupire.
— Au début de notre relation, tu ne doutais jamais de mes propos.
— C’est que… J’essaie de me convaincre, même si c’est particulièrement saugrenu, que tu ne serais pas irréprochable en dépit de ces qualités humaines que tu tiens de ta noblesse de judoka.
— C’est saugrenu, en effet. Mais je vais m’y faire… Où veux-tu que je te mange ? Ici ?
— La chaise longue ne va pas tenir.
— Qu’importe ! Le pré est à nous.
— Avec toutes ces bêtes, ces cailloux, cette terre humide…
— Tu n’es pas très romantique !
— Pourquoi le romantisme devrait-il faire fi d’un minimum de confort ?
— Tu as raison. Vive un bon lit, ses oreillers, ses draps dont on s’enveloppe et tous ses jouets sexuels cachés en dessous dans une boîte de chocolats !
Sans que Camille ne sache comment elle a pu se déplacer aussi vite, Eunice est accroupie à ses côtés. Elle la soulève de sa chaise longue et l’entraîne dans un roulé-boulé sur l’herbe. Elle a plaqué une main sur son ventre, l’autre entoure son épaule rendant toute sortie impossible. Camille adore quand Eunice l’attrape ainsi ; elle n’a pas besoin de la serrer pour qu’elle se sente transportée, aimée, désirée.
Eunice arrête la galipette à un cheveu de l’allée pavée de larges pierres plates. Elle se relève, Camille toujours dans ses bras, et l’emporte à l’intérieur de la maison. Qu’est-ce qu’ils sont bons, ces bras aussi tendres qu’audacieux ! Camille se demande comment on peut être amoureuse de quelqu’un qui n’aurait jamais remporté un championnat du monde de judo et ne saurait donc pas porter plus lourd que son poids en lui donnant la légèreté d’une plume.
— Pourquoi tu m’aimes ?
Eunice s’arrête, le regard inquiet.
— Pourquoi ? Mais parce que c’est toi. Faut-il une autre raison ?
— C’est que je ne suis pas capable de te transporter ainsi.
— Peut-être pas au sens propre, mais au sens figuré, n’aies aucun doute !
— Pardon, je…
Camille fait la lippe. Elle sait que ses doutes n’ont pas de sens, pas d’objet. Elle craint, si elle n’arrive pas à passer outre, qu’Eunice ne se lasse. Eunice gobe sa lippe d’un long baiser puis bascule Camille sur son épaule pour la renverser une pièce plus loin sur leur lit. Camille l’entraîne avec elle. Ne sait-elle pas qu’il faut toujours lâcher Tori au revers afin de ne pas lui donner l’avantage de la chute ? Non, elle ne sait pas. Elle n’est pas judoka, ni championne du monde de quoi que ce soit, à part des crêpes, peut-être. Cela va-t-il suffire à lui donner la confiance nécessaire pour montrer d’emblée à Eunice de quel désir son sexe se chauffe ?
Oui, elle peut prendre les choses en main. Elle le tente de plus en plus souvent et se révèle d’une délicieuse imagination. C’est au moins ce qu’Eunice en pense, ravie de voir la femme timide qui a poussé il y a un an la porte de sa salle de sport révéler un caractère d’Amazone, exhibant son sein coupé aussi fièrement que l’autre, bandant sa langue, ses doigts et tout ce que sexe veut avec assurance, et décochant des flèches à en faire rugir de plaisir les chairs les plus secrètes, du haut du crâne jusqu’au tendon d’Achille. Ah ! l’amour. C’est si bon quand cela fait des miracles.
Camille entoure la tête d’Eunice des deux avant-bras, le ventre bien à plat sur le sien. Quel scénario aujourd’hui sera ce cheval de Troie qui passera les remparts et portera leur jouissance jusqu’au centre de leur cœur ?
— Excuse-moi, je suis un peu nouille parfois. Je doute et je ne devrais pas.
Eunice ouvre la bouche pour répondre. Camille ne lui en laisse pas le temps. Elle pose ses lèvres sur les siennes, sort tout en douceur la langue et fouit en sa bouche, ni trop vite, ni trop lentement, prenant soin de mouiller leurs lèvres, de laisser la salive et les chairs buccales transmettre de corps à corps aise et volupté. Le baiser dure, s’interrompt, reprend. Les paumes d’Eunice épousent les fesses de Camille. Elles semblent mues par la même respiration. Les ventres se creusent. Les sexes…
— Pipi !
Et voilà Camille envolée. Eunice sourit. C’est pareil à chaque fois. Elle ne bouge pas. Elle n’est pas pressée. Camille va revenir, à coup sûr plus pressante. Elle la soupçonne même parfois d’aller aux toilettes rien que pour se donner le temps de réfléchir à la suite. Faut-il vraiment « réfléchir à une suite » pour donner au désir le plaisir qu’il réclame ? Tant que l’on n’est pas obligé de prendre des notes et de s’y référer, ce peut être une bonne idée. L’imaginaire à tant d’importance pour que fonde la chair. Et les mots aussi.
— Je t’aime.
Ça, ce sont les plus romantiques. Y en a-t-il d’une autre nature ? Eunice et Camille préfèrent ces mots-là. Elles réservent la crudité à leurs gestes, à leurs baisers et à leurs postures aussi.
— Tourne-toi.
Quand cela commence comme ça, c’est signe que Camille va prendre son temps, attiser chaque pore de la peau, aiguiser la chair jusqu’à ce que le moindre lambeau frissonne et frise, roucoule puis se rebiffe avant de succomber à moins, bien sûr, que quelque chose d’imprévu ne se produise, quelque chose de rapide, même pas préparé, improvisé en quelque sorte, quelque chose d’inconnu pour l’une, ou l’autre, quelque chose dont on a rêvé, que l’on n’a jamais osé, ou quelque chose que l’on connaît bien mais que l’on n’a pas encore partagé, quelque chose de périlleux ou d’impudique mais dont la lascivité est garantie, quelque chose de tendre, de joyeux, de… Quelque chose.
— Donne-moi ta main.
— Mais qu’est-ce que tu fais ?
— Tu verras bien…
Et nous, on peut savoir ?
Tss…



Cy Jung, 3 juin 2014®.

Version imprimable de cet article Version imprimable


Ce texte est susceptible d'être retravaillé par Cy Jung. Si vous souhaitez lui signaler une coquille ou faire un commentaire de nature à nourrir son écriture, vous pouvez lui écrire, ici.



Rappel

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.




Nouvelle précédente / Nouvelle suivante
Retour à toutes les nouvelles en [e-criture]


Les vingt derniers articles publiés sur le site de Cy Jung sont ici




Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.

Toutes les nouvelles en [e-criture]


[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)

[#04] L’homme qui titube dans l’Escalator (V-01)

[#05] Un gros Petit Jésus, pour la crèche (V-01)

[#06] La serveuse d’un restaurant près de Beaubourg (V-01)

[#07] L’homme au chapeau de François Mitterrand (V-01)

[#08] Le démarcheur qui ne babote pas (V-01)

[#09] La petite fille et son papa (V-01)

[#10] Le couple qui ne se parle pas (V-01)

[#11] La voix qui filtre à travers la porte (V-01)

[#12] L’homme qui perd son pantalon (V-01)

[#13] La dame que j’invite à aller courir (V-01)

[#14] L’homme qui ne réclame rien (V-01)

[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)

[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

[#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)

[#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)

[#25] Le garçon qui veut lui faire une profondeur (V-01)

[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)

[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)

[#31] Les lombaires qui se prennent pour de longs baisers (V-01)

[#17] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)

[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)

[#34] L’homme qui veut tuer quelqu’un pour moi (V-01)

[#35] L’ouvrier qui a des allergies (V-01)

[#36] Le junkie qui me rend mon sourire (V-01)

[#37] L’éditrice qui me souhaite de bonnes vacances (V-01)

[#38] La maman qui trouve des solutions (V-01)

[#39] L’homme qui regrette son achat (V-01)

[#40] La femme qui est propre sans être vierge (V-01)

[#41] L’amie qui a des couilles dans le ventre (V-01)

[#42] Les jeunes gens qui ont peur de moi (V-01)

[#43] Le soutien-gorge abandonné dans le métro (V-01)

[#44] Le fêtard qui rentre du réveillon (V-01)

[#45] La corneille qui déroule avec moi (V-01)

La jeune fille qui ne veut pas se faire couper en morceaux (V-01)

[#47] La dame qui a l’odorat très développé (V-01)

[#48] L’ambassadrice de tri qui sonne à la porte (V-01)

[#49] La vieille dame qui doit rester chez elle (V-01)

[#50] La maman qui a mal au cœur (V-01)

[# 51] L’homme qui ne répond pas au téléphone (V-01)

[#52] Les judokas qui font des têtanus (V-01)