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[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)



Cy Jung — [[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[Le prétexte] J’entre dans la cuisine. Je remarque une tache sur la porte du réfrigérateur. Je prends une éponge pour nettoyer. Et hop ! La « tache » s’envole. De quoi s’agit-il ? Une bestiole dont j’ignore le genre mais qui ne m’a pas fait peur, peut-être une mite de placard. Je ne sais pas.
Quelques heures plus tard, je revois l’animal. Je comprends qu’il s’agit d’un papillon. Le lendemain, il y est encore. Et le lendemain toujours. Il y sera jusqu’à ce que je l’écrase par accident. J’en ai été triste et n’ai jamais pu répondre à cette question : qui était-il ? [*]

En spéciale dédicace à ma-Jeanine, elle qui était du côté des corneilles.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Pour faire un bon poulet à la basquaise, il faut d’abord choisir avec soin sa volaille. Rénata le sait, et s’y applique. Elle se rend au marché et compare les bêtes du volailler qu’elle a sélectionné au fil du temps. Ils sont trois : un ne vend que des produits industriels qu’il reclasse avec de fausses étiquettes ; le second pratique la promotion à fraîcheur variable ; le troisième, lui, propose de belles bêtes dont la qualité, à label égal, ne se dément jamais. Une fois qu’elle a choisi son poulet viennent les légumes. C’est un peu plus compliqué, les légumes. Il y a le bio qui annonce une production locale, prix prohibitifs à l’appui. Rénata a des doutes. Elle préfère arpenter les étals et choisir selon l’arrivage de chacun.
Ce matin, elle a trouvé de belles tomates qui ont l’air de contenir autre chose que de l’eau. Les poivrons, à cet endroit, avaient une sale tête. Elle tourne encore et découvre un primeur qu’elle ne connaît pas. Elle jauge ses poivrons. Ils sont bien fermes, assez lourds, et le jus coule sous l’ongle. Elle en pose deux verts et deux rouges dans une corbeille en plastique.
— Bonjour madame. Avec ceci ?
— Ce sera tout, merci.
Elle paie sa marchandise et la fourre dans son cabas. Que lui manque-t-il ? Elle a des oignons à la maison, de l’ail, le bouquet garni, le vin blanc. Elle peut rentrer, avec un détour par la boulangerie. Les jours de poulet à la basquaise, c’est aussi jour de pâtisseries. En plus de sa baguette, elle prend un baba au rhum pour Luis, et une tarte aux amandes pour elle. Elle accélère le pas. Il est déjà 10 heures et il faut que le poulet cuise. Son homme aime manger à heure fixe. Il pousse la porte de l’appartement à midi vingt-cinq. À trente, il est à table, mains lavées et serviette sur les genoux.
— Oh ! du poulet à la basquaise. Nous sommes le 22 ?
— Oui.
Ils échangent un sourire. Luis approche son assiette. Rénata y dépose une belle cuisse et prend l’autre. Ils mangeront le haut du poulet demain. Ils n’ont pas vraiment de préférence mais le rituel est ainsi. Elle leur sert à chacun du riz qu’elle couvre de deux belles cuillers de légumes et d’un peu de sauce. Luis attend qu’elle soit servie et rassise pour attaquer sa part de volaille.
— Tu le fais chaque fois meilleur.
Rénata rougit.
— Merci.
— J’ai vu le voisin en arrivant. Le Portugais. Il avait une pétition contre des corneilles.
— Contre des corneilles ?
Le front de Rénata se barre d’une ride d’inquiétude.
— Mon Dieu ! les pauvres bêtes. Que se passe-t-il ?
— Elles attaquent les gens.
— Mais c’est impossible !
— Je sais, mais lui, il avait l’air de penser le contraire.
— J’espère qu’ils ne leur feront pas de mal.
— Ils n’ont pas intérêt !
— C’est étrange, tout de même, que cela arrive justement aujourd’hui…
Luis acquiesce. Il se concentre de nouveau sur le contenu de son assiette. Il ne lui reste plus qu’une demi-heure avant de retourner au travail. Il veut savourer son poulet autant qu’il sait qu’un baba au rhum l’attend avec son café. Rénata le regarde manger. Elle aime le voir se régaler. Il le mérite bien, avec ses dures journées, et la vie, qui ne leur a pas fait de cadeau.
— C’est peut-être un signe, cette histoire.
— Quel genre de signe ?
— Que l’on doit y retourner.
— On risque d’être déçus, tu sais. Il ne faut pas gâcher le souvenir.
Rénata sait. Elle se lève chercher le dessert et le café. Elle ajoute une bouteille de rhum pour que Luis arrose un peu son baba. Elle s’en sert une larme dans le fond de sa tasse encore chaude du café.
— J’y vais.
— Je descends avec toi ; je ferai la vaisselle plus tard.
Luis n’y voit aucun inconvénient ; leur vie est bien réglée. La maison, c’est l’affaire de Rénata. Il ne s’en mêle pas. Arrivé au coin, il l’embrasse sur le front.
— Merci pour le poulet. On va réfléchir savoir si on y retourne. On se fait vieux. Peut-être qu’il est temps d’aller remercier le Ciel.
Perchée sur le candélabre, une corneille craille. Son cri sonne comme une alerte. Rénata frissonne.
— Tu as peur ?
— Non. C’est toujours impressionnant, leur cri, même si ce sont des amies. Et je pense à lui.
L’oiseau s’envole, tourne une fois près d’eux et s’éloigne. Luis prend le chemin du métro, Rénata celui de la pharmacie. Une dame du quartier y entre juste derrière elle.
— Je vous ai vue, avec votre mari. Elle vous a attaqué aussi ?
— Qui ?
— La corneille, pardi ! Je l’ai vue vous tourner autour.
— Les corneilles n’attaquent pas, madame. Elles nous protègent.
La dame du quartier pince les lèvres et hausse les épaules, contrariée.
— Nous protègent ? Et puis quoi encore ? Ce n’est pas parce qu’elles crient comme des négresses qu’elles font le marabout !
Elle rit. Rénata se fige. Elle ne sait pas quoi répondre. La bêtise l’a toujours rendue muette. Elle détourne le regard et croise celui d’Eunice, la femme qui tient la salle de sport. Elle lui sourit, comme pour s’excuser des propos de cette voisine. Eunice lui retourne un sourire en le chargeant de bienveillance. Dans leur dos, la dame du quartier bavasse avec une autre. Elle raconte comment les corneilles attaquent, oiseaux de mauvais augure.
— Elle a colleté son chien puis piqué deux fois ses jambes. Elle est tombée. Il a fallu l’emmener à l’hôpital. C’était dans le journal !
— Mon Dieu !
— Et même cette dame, qui est là, je l’ai vue se faire prendre ! La corneille a piqué sa tête et celle de son mari, il y a quelques minutes à peine.
Rénata n’y tient plus.
— Taisez-vous ! Vous n’avez rien vu. La corneille est venue nous saluer. C’était une amie de celles qui ont sauvé mon fils.
La dame du quartier ne comprend pas.
— Votre fils ? Il a été attaqué aussi ?
— Au contraire ! Il a été sauvé par des oiseaux mais ça, c’est sans doute trop difficile à comprendre pour vous.
— Sauvé par des oiseaux ? Aussi noirs que nos corneilles, pardi !
Son rire est de plus en plus gras.
— Oui ! Les noirs peuvent aussi sauver les blancs même quand ce sont des oiseaux.
— Vous êtes folle !
— Et vous raciste ! C’est insupportable !
Rénata s’approche. La colère a rosi ses joues. Son cœur bat la chamade. Le pharmacien sort de derrière son comptoir et s’interpose. Eunice sourit toujours. Cette histoire est vraiment étrange. Elle veut en savoir plus. Rénata vacille sur ses jambes. Eunice lui porte secours et l’assoit sur une chaise avec l’aide d’une pharmacienne arrivée en renfort.
— Vous voulez un verre d’eau ?
— Je veux bien…
La dame du quartier, pressée par le pharmacien, s’éloigne. Eunice s’accroupit près de Rénata.
— Vous me racontez ?
— Mon fils…
Une larme coule sur sa joue.
— Mon fils était marin. Avec mon mari, nous allions le voir à son escale de Calais. Nous déjeunions dans un petit restaurant. On prenait toujours la même chose. Puis on allait se promener sur le môle. Il y avait du vent, ce jour-là. Beaucoup de vent. Une rafale m’a fait perdre l’équilibre. Mon fils m’a rattrapée puis est tombé à la mer.
La pharmacienne est revenue. Elle lui tend le verre d’eau. Rénata boit une gorgée.
— Il avait beau être marin, il ne savait pas nager. Mon mari non plus. J’ai hurlé et il s’est produit un miracle.
Eunice et la pharmacienne sont suspendues à ses lèvres ; la dame du quartier s’est de nouveau approchée. Rénata la foudroie et attend qu’elle ait quitté les lieux avant de poursuivre.
— On le voyait se débattre dans la houle. On ne pouvait rien faire d’autre que crier. Alors, un oiseau est arrivé, une mouette. Puis une autre, et un autre oiseau encore, noir cette fois, peut-être une corneille. Et en moins de trente secondes, il y avait comme un nuage, avec des dizaines d’oiseaux de toutes les couleurs. Ils sont descendus en une seule vague près de mon fils. Une déferlante l’a soulevé et mis à plat ventre. Les oiseaux ont tous planté en même temps leur bec dans ses vêtements, l’ont sorti de l’eau et transporté jusqu’au pied du môle. C’était incroyable.
Incroyable !
Rénata boit encore une gorgée. Elle regarde Eunice et la pharmacienne qui l’écoutent, fascinées.
— Vous ne me croyez pas ?
— Bien sûr que l’on vous croit. C’est une si belle histoire. Et votre fils ?
— Mon mari est descendu le chercher. Il l’a porté dans ses bras. Il ne respirait plus. Mais il était là, près de nous. Les oiseaux l’ont sauvé en nous donnant son corps. Ils l’ont sauvé… Combien de marins ne sont jamais revenus ? Combien de mères n’ont pas pu les enterrer ? Les oiseaux l’ont pris à l’océan et nous l’ont rendu.
Sa voix se perd. Elle se lève d’un bond, repousse Eunice et la pharmacienne du bras, renonce à ses achats et part presque en courant. Eunice lui emboîte le pas. Elle la rattrape.
— Laissez-moi vous raccompagner.
— Vous croyez en Dieu ?
— Plus ou moins ; mais je crois aux oiseaux qui sauvent les fils.
— Et aux corneilles qui attaquent les gens ?
— Pas trop.
— Nous ne sommes jamais retournés là-bas. On mange juste un poulet à la basquaise, avec un gâteau, chaque mois, le jour anniversaire. On se sent proche de notre fils. Il est enterré à Calais. On n’avait pas l’argent pour le ramener ici. Maintenant, on a peur d’y aller, peur d’être submergés par les émotions. Alors, quand je vois voler un oiseau, je le remercie, même si ce n’est pas lui qui l’a sauvé ; je sais qu’il peut voler jusque là-bas pour porter mes baisers à mon fils comme d’autres ont porté son corps sur la rive.
— Je comprends.
Rénata sent que cette femme ne ment pas. Elles sont arrivées au pied de son immeuble. Une corneille vient se poser sur l’épaule d’Eunice. Aucune ne l’a vue venir mais, étrangement, elles n’ont pas peur. La corneille craille. Elle tend la tête comme un chat le ferait. Rénata pose sa main pour une furtive caresse.
— Merci l’oiseau. Prends soin de mon fils.
La corneille hoche la tête et décolle. La dame du quartier arrive en courant.
— Cette fois, je l’ai bien vue, elle vous a attaquée !
Eunice sourit, Rénata un peu moins.
— Taisez-vous. Vous êtes une vipère ! Les oiseaux sont nos amis, nos protecteurs ! Ils m’ont rendu mon fils.
La dame du quartier va pour ouvrir la bouche. Une autre corneille approche, à moins que ce ne soit la même. Eunice tend le bras. L’oiseau se pose sur le tranchant de sa main. Elle le porte à hauteur de visage. La dame du quartier pousse un petit cri. La corneille lui répond d’un craillement inamical. Eunice calme le jeu.
— Ça va la corneille. Madame voit bien que tu n’es pas méchante, contrairement à elle.
La dame est à l’évidence terrifiée. La corneille s’en amuse et craille de nouveau. Un autre oiseau arrive. Il se pose tout en douceur sur l’épaule de Rénata. Un petit attroupement se forme. On y croise des regards amusés, d’autres plus inquiets, les troisièmes intrigués. L’oiseau sur l’épaule de Rénata roule sa tête contre sa joue en prenant soin de ne pas la piquer.
— Merci l’oiseau. Merci pour mon fils.
Doucement, une larme coule sur sa joue. L’oiseau l’efface d’un savant coup de plume. Il s’envole. Celui sur la main d’Eunice le suit. Ils forment une petite ronde. Eunice et Rénata leur envoient des baisers. D’autres passants les imitent. La dame du quartier est à bout de souffle.
— Vous êtes des sorcières !
Rénata n’entend pas. Elle vole avec les oiseaux. Eunice lui prend le bras.
— Venez, c’est l’heure de boire notre philtre contre la haine ordinaire. Thé ? Pastis ?
— Champagne ! [**]



Cy Jung, 1er juillet 2014®.

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[*Un récit plus complet de l’histoire du papillon est disponible ici et .

[**Vous trouverez plus de détails sur cette affaire de corneille ici.



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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)

[#04] L’homme qui titube dans l’Escalator (V-01)

[#05] Un gros Petit Jésus, pour la crèche (V-01)

[#06] La serveuse d’un restaurant près de Beaubourg (V-01)

[#07] L’homme au chapeau de François Mitterrand (V-01)

[#08] Le démarcheur qui ne babote pas (V-01)

[#09] La petite fille et son papa (V-01)

[#10] Le couple qui ne se parle pas (V-01)

[#11] La voix qui filtre à travers la porte (V-01)

[#12] L’homme qui perd son pantalon (V-01)

[#13] La dame que j’invite à aller courir (V-01)

[#14] L’homme qui ne réclame rien (V-01)

[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)

[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

[#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)

[#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)

[#25] Le garçon qui veut lui faire une profondeur (V-01)

[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)

[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)

[#31] Les lombaires qui se prennent pour de longs baisers (V-01)

[#17] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)

[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)

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[#36] Le junkie qui me rend mon sourire (V-01)

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