[e-criture]

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)



Cy Jung — [#19] L'aveugle qui attend des amis (V-01)

[Le prétexte] Je traverse la rue de Sèvres. Au coin de l’Inja, je croise un homme avec une canne blanche qui attend au pied du feu pourtant vert pour les piétons.
— Bonjour monsieur, vous avez besoin d’aide pour traverser ?
— Merci madame, j’attends des amis.
Un grand classique ! Je ris, lui explique que je sais qu’il arrive souvent qu’une personne handicapée attende des amis et que des passants bien intentionnés se proposent pour la faire traverser, presque « de force ». Il confirme et rit avec moi. Puis s’inquiète.
— Je me demande tout de même si je ne me suis pas trompé de lieu de rendez-vous.
Cela arrive aussi.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
La Fée Lanmou est embêtée. Ont pris audience aujourd’hui plusieurs couples qui ont des problèmes d’entente. Elle n’a pas su leur refuser un entretien et pourtant, sa spécialité, ce n’est pas la médiation conjugale. Loin de là ! La Fée Lanmou aide l’amour à pénétrer les cœurs malades. Elle n’a ni conseil à donner, ni loi à édicter. L’amour, c’est une prédisposition, une façon d’être à soi, aux autres, au monde ; la manière concrète de le vivre ensuite est si personnelle ! Son rôle se limite à remettre l’énergie dans le bon sens, à donner au cœur l’occasion d’éprouver ce qu’il faut d’émotion, de joie, de don de soi et de désir de recevoir. Elle ne sait pas faire autre chose et ces nouveaux clients lui sont une énigme tant sa culture de fée l’invite à considérer que le couple est justement le pire ennemi de l’amour tant celui-ci est une liberté, ce que l’union, quelle qu’en soit la forme, ne peut que dénaturer.
Sa notoriété soudaine vient de cette écrivaine qui raconte ses interventions dans des nouvelles qu’elle publie sur Internet. Elle les a lues ; ce n’est pas trop mal et rien n’est dit de contraire à ses convictions. Cette femme a même l’air de défendre une vision plutôt libertaire de la relation à deux. Eunice et Camille (ah ! ces deux-là, de sacrés numéros) en sont l’expression : elles s’en sortent de belle manière, sans mièvreries ni romantisme à deux balles. C’est surtout grâce à Eunice que cela fonctionne ainsi, mais Camille semble s’en satisfaire.
C’est donc bien la posture de chacun face à l’amour qui est en jeu. Cela va être compliqué de l’expliquer à ces couples qui attendent de l’autre côté de la porte comme si elle détenait une potion magique qui les sauverait d’eux-mêmes. Ils feraient mieux d’aller chez un psy pour régler leurs problèmes ! Non, ils veulent un philtre, des incantations, de l’occultisme, comme si l’amour se trouvait au fond de son chaudron. Quand elle voit la manière dont ils interprètent les nouvelles de cette écrivaine jusqu’à prendre rendez-vous avec elle en croyant qu’elle va sauver leur couple… Y a du boulot !
La Fée Lanmou boit une dernière gorgée de thé vert au zeste de lime. Il faut qu’elle y aille sinon, elle va se mettre en retard. Elle vérifie que tout est prêt ; cela ne sert pas à grand-chose mais les gens sont sensibles à la scénographie. Elle ne va pas jusqu’à exhiber une boule de cristal ou un gros lézard baveux ; ses visiteurs doivent néanmoins sentir qu’ils sont dans une ambiance enchantée. Sinon, ils n’y croiraient pas, ce qui réduirait ses pouvoirs d’au moins quatre-vingts pour cent.
Elle se lève de son fauteuil en rotin, range la tasse, tamise un peu la lumière et s’en va ouvrir la porte de la salle d’attente. Un couple est là, comme indiqué dans son agenda.
— Bonjour ! Entrez.
Ils se regardent d’abord, l’air surpris. La Fée Lanmou a l’habitude. Elle n’a jamais ressemblé à une fée telle que les livres pour enfants les représentent. Elle n’est ni extraordinairement belle, ni passablement difforme ou infirme. Son nez n’est pas crochu, ses ongles sont courts, comme ses cheveux qui ne sont ni roux, ni blonds, plutôt châtain un peu clair. Elle ne porte pas de jupe large ni de chapeau extravagant. Non, la Fée Lanmou est une femme qui pourrait passer pour n’importe qui dans la rue s’il n’émanait pas d’elle une force particulière, quelque chose qui attire invariablement les humains, qu’il s’agisse de l’aimer ou de la haïr.
— Entrez ! Entrez !
Ils se lèvent enfin. L’homme passe en premier, la femme le suit à petits pas, à l’évidence peu rassurée. La Fée Lanmou leur désigne un siège.
— Qu’est-ce qui vous amène ?
Silence. Ils se regardent, chacun invitant l’autre à parler.
— Je vous écoute…
Silence. Chacun baisse les yeux sur ses chaussures.
— Excusez-moi mais je n’ai pas le pouvoir de lire dans vos pensées. Il va falloir me parler si vous souhaitez que je vous aide.
Silence. La femme se lève.
— Excusez-moi, je crois que l’on s’est trompés d’endroit.
L’homme tend le bras pour la retenir.
— Chérie. S’il te plaît…
Elle reste debout. L’homme se tourne vers la Fée Lanmou.
— C’est difficile à expliquer. Pardonnez à ma femme ; nous avons essayé tant de choses. Nous sommes au bout du rouleau. Vous êtes notre dernière chance.
— Ma secrétaire a noté que vous preniez rendez-vous pour un problème conjugal. Ce n’est pas ma spécialité. Je…
La femme la coupe.
— Je t’avais dit que c’était inutile. Je n’en peux plus !
Elle se dirige vers la porte et sort. L’homme reste assis, terrassé par le désespoir. La Fée Lanmou l’observe, chargeant son regard de toute la bienveillance dont elle est capable, récitant mentalement des sortes de mantras qui lui sont personnels. L’homme pleure, doucement, sans sanglots. Il ne fait rien pour retenir ses larmes.
— Moi, je me suis fait une raison mais ma femme y tient tellement. Plus rien d’autre n’existe. C’est comme si sa vie en dépendait.
La Fée Lanmou ne comprend pas de quoi il parle. Ce couple semble en perdition, avec une cause réelle de discorde. Il s’agit maintenant de trouver laquelle. Elle hésite. Doit-elle poser des questions ? Directes ou indirectes ? Ou laisser l’homme dire ? Mais pourquoi ne sont-ils pas allés voir un psychologue ? Faire parler les gens n’est pas le métier d’une fée !
— Vous avez consulté ?
— Nous avons vu tout ce que la planète comporte de spécialités médicales, fait tous les examens, tenté toutes les techniques ; rien ne vient ! Et pourtant, nous sommes aptes tous les deux. Personne ne comprend.
— Vous avez vu un psychologue ?
— Oui, bien sûr. Nous suivons une thérapie familiale et ma femme voit un psychiatre. Elle est en dépression. Elle a besoin de médicaments.
La Fée Lanmou se gratte la cuisse. Il lui manque une clé.
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Une amie de ma femme a lu sur Internet que vous saviez guérir les morsures de crabe-fantôme. J’ai pensé que vous sauriez intercéder auprès de la Lune.
— La Lune ?
— Oui, nous avons fait des recherches ; c’est la plus grande force de fécondité qui soit. Le cycle féminin lui obéit d’ailleurs. Si la médecine est impuissante alors que les corps sont prêts, la Lune peut nous aider, j’en suis sûr. Je lui parle dès que je la vois ; elle ne semble pas m’entendre ; mais vous, vous devez savoir vous adresser à elle, lui dire que ma femme et moi avons besoin de la médiation. S’il vous plaît… Je ne veux pas perdre ma femme !
La Fée Lanmou craint de trop bien comprendre. Elle a envie de partir en courant. Elle se cramponne à son fauteuil tout en se promettant d’aller dire deux mots à cette écrivaine qui relate ses soi-disant exploits sur Internet. C’est bien joli de parler de ses pouvoirs et d’en faire la championne de la magie de l’amour ; mais après, qui est-ce qui se cogne les déboutés de la procréation ?
— Si la Lune n’entend pas votre demande, peut-être est-ce parce qu’elle considère qu’elle n’est pas adaptée.
— Pas adaptée ?
— Oui, le monde est organisé selon des équilibres auxquels nous n’avons pas accès. Ce qui nous est permis ou non, à chacun, nous définit au-delà de notre entendement ; il nous appartient de nous construire avec ce que la vie noue donne.
— On ne peut pas forcer le destin ?
— Non. On peut simplement se donner la force de vivre ce qui vient et de tirer avantage de tout, bons et mauvais augures.
— Pourtant, vous avez sauvé des gens ?
— Non, je n’ai sauvé personne. Celles et ceux qui ont résisté au crabe-fantôme, par exemple, devaient y résister. Je n’ai fait que leur révéler cette vérité et permettre à leur cœur d’oser l’amour.
L’homme relève la tête. Il ne pleure plus. La Fée Lanmou lit de la colère dans ses yeux.
— Vous êtes en train de me dire que si l’on n’arrive pas à avoir d’enfant, avec ma femme, c’est que l’on ne doit pas en avoir ?
— En quelque sorte.
— Mais qui décide de cela ? Qui décide à ma place ? Dieu ?
— Je ne crois pas en Dieu, monsieur.
— Qui alors ?
— Personne.
L’homme est abasourdi. À l’évidence, il ne comprend pas.
— On doit se résigner, c’est cela ?
— Non. Vous devez apprendre à vivre avec cet enfant qui ne vient pas. Être heureux, avec cette vie qui est la vôtre.
— Mais, c’est injuste !
— Injuste ?
— Oui, nous avons droit à cet enfant, comme tout le monde !
La Fée Lanmou fait la lippe. Comment cette femme et cet homme peuvent-ils considérer qu’un enfant est un « droit » ? C’est une opportunité, ni plus ni moins. Elle se sent dépassée. Leur obsession ne la touche pas. Elle relève d’une toute-puissance qui ne peut mener qu’à une profonde souffrance. Comment expliquer cela à cet homme sans le blesser un peu plus ?
— Je vous l’ai dit, monsieur, ce n’est pas de ma compétence.
— Vous mentez ! C’est parce que nous sommes hétérosexuels qui vous nous refusez votre aide ?
— Monsieur…
Il s’est levé, menaçant, cette fois.
— Vous avec le pouvoir de parler à la Lune, je le sais. Vous devez nous aider.
Avant que la Fée Lanmou n’ait le temps de réagir, il est déjà près d’elle. Il l’attrape par le cou et la soulève de son siège. Va-t-il l’étrangler ?
— Si vous refusez, je vous tue !
— Sacrifier une fée ne réglera pas votre problème.
— Il faut bien que je tue quelqu’un !
Ses mains serrent un peu plus le cou de la Fée Lanmou. Elle sent chacun de ses doigts prendre empreinte dans sa chair. Elle suffoque. Il serre encore. La Fée Lanmou décide qu’il est temps de mettre fin à cette agression qui ne mène nulle part. Elle se saisit de ses poignets, lance un violent coup de genou dans ses parties intimes. Il lâche prise dans un cri rauque. Elle le tient toujours, se retourne et l’envoie valser au sol. Il chute lourdement.
Attirée par le bruit, sa femme entre dans le cabinet. Elle s’agenouille près de son mari, étourdi mais conscient.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
— Une séance spéciale de juji-fertilité.
— Ah ?
La Fée Lanmou reprend son souffle. L’homme s’assoit.
— Écoutez-moi bien, vous deux. Vous êtes prêts à tuer, à vous déchirer, à dilapider votre temps, votre argent, votre énergie pour avoir un enfant. On n’attire pas la fécondité avec des actes stériles imbus de toute-puissance. La vie a besoin d’humilité pour exister.
L’homme se remet debout avec l’aide de sa femme.
— Excusez-moi, je…
D’un geste sans appel, elle leur désigne la porte. Ils s’en vont sans rien tenter d’autre. La Fée Lanmou s’assoit dans son grand fauteuil. Elle est épuisée. Ces gens sont fous. Elle a été bien bonne de leur donner la solution. L’ont-ils entendue ? Elle soupire. Elle va se faire un thé et joindre cette foutue écrivaine pour lui dicter une histoire qui fasse fuir les visiteurs. Si elle ne veut pas entendre raison, elle lui enverra Eunice. Elle sait être convaincante, Eunice…



Cy Jung, 5 août 2014®.

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