D’un jour à l’autre

Ordinateur ou plume sergent-major ?



Cy Jung —Ordinateur ou plume sergent-major ?

J’ai écrit mon premier texte de fiction (La fée de l’aurore que l’hiver a fait éclore) en 1992 sur un ordinateur : un Amstrad PC1512, commandes sous Dos, disquettes souples, carte disque dur, et (très bel) écran clignotant basse résolution. Ne vous moquez pas ! Seul l’ordinateur me permet de lire au fur et à mesure ce que j’écris car je peux m’approcher et grossir les caractères à ma guise [*]. Avant lui, j’avais une machine à écrire électronique et encore avant, un stylo bille ou plume, et encore avant une plume sergent-major. Serais-je devenue écrivaine si je n’avais disposé que d’une plume sergent-major ? Je ne peux présager de rien mais je ne le crois pas. Écrire sans lire est possible, je suis bien placée pour le savoir, mais écrire sans pouvoir travailler son texte, le raturer, le reprendre… Vu mes premiers jets, je ne peux l’imaginer.
J’ai également écrit sur cet Amstrad L’homme à la crotte gelée, mon premier roman. Pour le suivant, et premier publié, Once upon a poulette, je suis passée sur un Mac LCII, son écran carré de bien meilleure qualité que le précèdent puis ai découvert, sans quitter l’univers Apple, tellement accessible aux malvoyants, les écrans plats avant de travailler aujourd’hui sur un écran vidéo display, zoom au clavier, peu de lumière… Le bonheur pour mes yeux qui en plus d’être amblyopes, fatiguent avec l’âge.
Cette amélioration constante de la qualité des moniteurs a eu une conséquence majeure sur mon écriture : je travaille de plus en plus mes textes à l’écran plutôt qu’à la plume. À la plume ? Oui, une plume accroche le papier ; j’écris ainsi moins vite qu’avec un stylo bille, donc plus lisiblement. J’ai tellement appris à écrire sans lire qu’il faut au moins ça pour que mes pattes de mouche aient un minimum de forme. Car j’ai une écriture assez petite, forcément ; ce serait trop facile, bigleuse que je suis, si je formais correctement mes lettres !
Pour les nouvelles en (e-criture), les billets en Hétéronomie ou de la Cocotte enchantée, je n’imprime plus pour relire sur papier ; je le fais encore pour mes romans car je sais que la relecture papier apporte quelque chose de particulier et permet un travail sur le texte différent. Particulier en quoi ? Différent en quoi ? Je ne saurais pas dire. Je remarque juste que si je relis au format de mon traitement de texte, à celui d’Antidote, mon correcteur préféré, ou sur papier, cela me permet de voir des choses différentes, parce que ces trois modes conditionnent mon attention et ma vitesse de lecture. Plus la lecture est facile, moins je « vois » de choses à corriger, que ce soit dans le registre des coquilles ou dans celui de la structure du texte, sa construction.
Suis-je en train de dire qu’une écriture sur un ordinateur est forcément plus fluide (entendre « facile ») que celle que l’on produit à la plume sergent-major ? Je ne suis pas loin de le penser. En même temps, le confort d’écriture que propose un ordinateur ouvre des perspectives nouvelles au texte tout en lui conférant une « texture » particulière. Rien que l’exercice du « copier-coller », la possibilité d’écrire à tout endroit du texte, les corrections en un clic de deux frappes, … J’imagine volontiers que le cerveau n’est pas sollicité de la même manière que lors d’une écriture manuscrite (au sens littéral du terme).
Est-ce que des études sont menées sur ce sujet ? Je l’ignore. Je remarque juste que le point de départ de cet édito était de vous dire que j’imprime toujours mes textes au seul recto des pages (c’est plus facile à lire ensuite, le texte en verso ne venant pas brouiller l’image en transparence). Je découpe mes brouillons en quatre et les utilise comme des pense-bêtes. J’écris dessus au marqueur, pour qu’ils soient très lisibles et les empilent à ma droite. Je trie la pile tous les matins avant de démarrer ma journée de travail. Une tâche par petit papier. Quand elle est exécutée, je fais une boule et la lance dans la corbeille à mes pieds (c’est important de jeter en faisant une boule, ce n’est pas pareil que de jeter tel quel ou en déchirant).
Parmi ces petits papiers, il y en a un que j’ai écrit début juillet, à l’occasion de ce billet en Hétéronomie (ici) : « Édito pourquoi écrire / La joie ». L’échéance approchant, je l’ai mis en haut de la pile, m’en imprégnant plusieurs matins d’affilée sans trop savoir comment construire mon texte. « Joie », énergie plus que plaisir, ce qui donne à vivre et porte à sourire, l’écriture qui me porte à vivre, mystique de la création littéraire, complicité animiste de la souris… L’échéance approchait encore. J’ai décidé de m’y mettre et suis partie du plus concret : mon pense-bête. Ne fallait-il pas que je vous en explique la formation ? Je ne savais toujours pas structurer mes idées sur le fond. Je me suis dit que le texte venant, il dirait ce qu’il a à dire, quitte à revenir en arrière, couper, reprendre, insérer, remanier. Aurais-je pris un risque identique de « perdre du texte » à la plume sergent-major en déviant de mon sujet initial ? Je ne crois pas.

Cy Jung, 16 septembre 2014

Lire les éditos précédents.


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[* Cy Jung — Tu vois ce que je veux dire Sur les tenants et aboutissants de ma déficience visuelle, je vous renvoie à mon livre témoignage, Tu vois ce que je veux dire, vivre avec un handicap visuel, et au mot-clé « Albinos » de La vie en Hétéronomie.


Information publiée le mardi 16 septembre 2014.

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