[e-criture]

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)



Cy Jung — [e-criture] [#20] L'homme qui n'est pas Jeanine (V-01)

[Le prétexte] Je compose le numéro du portable de Jeanine qui n’est pas enregistré dans mon fixe. À la troisième sonnerie, un homme décroche.
— Allô ?
Il a la voix grave et posée, une voix agréable.
— Bonjour monsieur. J’appelais Jeanine. Je pense que j’ai dû me tromper de numéro.
Sa voix sourit.

— J’ignore en effet qui est Jeanine mais ce n’est pas moi.
— Excusez-moi de vous avoir dérangé monsieur. Bonne journée !
Il me souhaite également une bonne journée, tout sourire.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Lily est dépitée. Elle qui aime tant l’école, elle sent que l’année va être difficile. Camille n’est plus sa maîtresse. La nouvelle s’appelle Hortense. C’est une vieille maîtresse, pas forcément plus âgée que Camille mais elle fait vieille. Elle a l’air tout le temps fatigué. Elle crie pour un rien. Et puis elle donne beaucoup de devoirs. Lily sait que c’est interdit et que les maîtresses en donnent pour faire plaisir aux parents. Peut-être qu’elle devrait en parler à Camille ? Le plus urgent n’est pas là. L’enseignante de la maison des handicapés est venue ce matin, comme chaque début d’année, « pour faire le point ». Sale histoire !
Lily s’en sortait très bien avant son intervention. Elle n’avait même rien dit à la nouvelle maîtresse de sa déficience visuelle et celle-ci n’avait, à l’évidence, rien remarqué. C’était agréable de se dire qu’elle était comme les autres et d’échapper aux sempiternelles explications. Les gens ne se rendent pas bien compte de ce qu’elle voit ou ne voit pas. Comme elle se déplace toute seule, ne se cogne pas dans les poteaux, ne tombe pas dans les escaliers, mange proprement, raconte aller au théâtre et au cinéma avec ses parents, dit bonjour à tous en souriant et ne s’assoit jamais à côté de sa chaise, il lui est facile de se faire passer pour moins bigleuse qu’elle ne l’est. C’est quand elle lit ou écrit que c’est plus compliqué et les gens ne comprennent pas comment on peut à la fois jouer à chat à la récréation et ne pas lire son cahier à plus de dix centimètres.
Lily, elle-même, a du mal à expliquer. C’est comme ça. Camille, elle, avait à peu près compris. Elle n’avait jamais posé de questions trop idiotes comme « Tu me vois ? » ou « Tu vois des formes alors ? » Il lui avait fallu quelques semaines pour se caler, arrêter de penser que Lily avait mal aux yeux quand elle s’approchait près de sa page, mais cela fonctionnait. Avec la nouvelle maîtresse, Lily avait été convaincue dès le premier regard que son amblyopie allait poser un problème sans identifier exactement de quelle nature il serait. À l’appel de son nom, quand elle avait levé la main, Hortense avait ri.
— Tiens, une petite Suédoise ! C’est rare dans le quartier.
Lily avait tiqué, jouant la prudence et la dissimulation. Elle faisait attention à ne pas trop se coucher sur sa table pour écrire, quitte à ce que ses lettres soient mal formées. Pour lire, elle montait le livre devant ses yeux à l’instar d’une élève débonnaire. La maîtresse n’y avait vu que du feu et tout se passait très bien jusqu’à ce que cette foutue enseignante de la maison des handicapés passe par là. Elle était censée lui faciliter la vie, pas la lui pourrir ! Elle venait de tout gâcher. Pour dire, en dix jours, Lily s’était tellement bien débrouillée qu’elle n’avait même pas eu besoin du monoculaire. Elle avait tendu l’oreille et sa copine Jamila lui copiait en cachette les choses compliquées. Voilà tout.
— Alors comme ça, tu es malvoyante ?
Lily fait la lippe.
— Tu es une menteuse surtout ! Les malvoyants, cela porte des lunettes avec des verres très épais et cela fréquente des écoles spécialisées. J’en ai connu, au début de ma carrière. Je sais de quoi je parle. J’ignore comment tu as pu embobiner les autres mais avec moi, cela ne marche pas. Ne compte pas avoir des privilèges.
Lily n’en demande jamais. Simplement, elle a parfois besoin d’un peu d’aide. Elle vient de comprendre que non seulement Hortense ne lui en accorderait aucune mais, en plus, elle allait lui mettre des bâtons dans les roues. C’était bien la première fois qu’elle regrettait ses efforts pour ne pas paraître trop bigleuse.
— Lecture silencieuse jusqu’à la sortie.
Chacun prend son livre de lecture, Lily comme les autres.
— Toi, la menteuse, viens ici.
La maîtresse lui tend un petit illustré.
— Tu as jusqu’à demain pour le lire. Tu nous diras après l’appel de quoi il parle.
Revenue à sa place, Lily découvre qu’il est écrit beaucoup plus petit que les livres dont elle a l’habitude. Elle blêmit. Il va lui falloir sortir ses lunettes, celles qu’elle ne met jamais car elle trouve que c’est encombrant pour pas grand-chose. Si elle les sort, c’est la raillerie garantie sans certitude qu’elle arrivera vraiment à lire tant leur efficacité reste à démontrer. Lily décide de faire semblant de lire en attendant de trouver une meilleure solution. Un quart d’heure passe. La cloche sonne. Chacun rassemble ses affaires et sort. Lily montre le livre à Jamila.
— C’est écrit vachement petit ! Comment tu vas faire ?
— Tu me le lirais ?
— Ce soir ? Maman m’attend pour aller acheter des fournitures. Je suis désolée, tu sais ; si je pouvais…
Lily sait. Jamila est une vraie copine.
— Y a quand même un truc bizarre. Si elle pense que tu n’es pas bigleuse, pourquoi te mettre au défi avec ce livre écrit minuscule ?
Lily n’y avait pas pensé. Elle reste un instant debout, le livre à bout de bras. La remarque de son amie la laisse songeuse. Des élèves qui sortent d’une classe la bousculent. Elle suit le mouvement et passe la porte de l’école. Elle a le droit, cette année, de rentrer seule. Elle a promis de regarder à trois fois quand elle doit traverser et d’utiliser le feu sonore.
Arrivée à la maison, son père est là. Elle tient toujours le livre à bout de bras. Il le prend.
— Eh bien, ma fille, c’est écrit petit ! Tu arrives à lire ?
Elle fait non de la tête.
— C’est la maîtresse qui te l’a donné ?
— Oui, et je dois le lire pour demain.
— Il va falloir que j’aille lui parler. Tu as ton carnet, je vais lui mettre un mot.
Lily dit qu’elle l’a oublié en classe. Son papa soupire.
— Viens, on va faire ça ensemble.
Le lendemain, après l’appel, Lily raconte fièrement l’histoire à toute la classe. La maîtresse ne la félicite pas. Elle a même l’air un peu contrarié.
— En plus d’être une menteuse, tu es une tricheuse ! Les deux vont si bien ensemble…
De quoi parle-t-elle ? Décidément, Lily ne comprend rien à cette maîtresse. Elle s’assoit à sa table. La matinée passe sans incident. À la rentrée de l’après-midi, la classe se retrouve dans le gymnase pour faire du sport. Le professeur de la Ville est absent, c’est Hortense qui s’en charge. Elle constitue quatre équipes, distribue des chasubles de couleur et divise le terrain en deux. Elle sort des ballons de handball.
— Les bleus et les jaunes à droite, les rouges et les verts à gauche. Stéphane, Mamadou, Rosa et Lily, dans les buts.
Une clameur soulève l’équipe des rouges à laquelle appartient Lily. Pourquoi la maîtresse la met dans les buts, ils vont perdre !
— Pas de discussion, votre camarade est tout à fait capable d’arrêter un ballon ! Allez ! C’est parti.
Un grand coup de sifflet retentit. Les verts s’en donnent à cœur joie. Au troisième but en moins de cinq minutes, Lily songe qu’elle doit faire quelque chose si elle ne veut pas se fâcher avec tous ses camarades. Elle chope Jamila qui joue dans l’équipe adverse.
— Tu vas m’envoyer le ballon très fort dans la figure. Il faut que je saigne du nez.
— T’es sûre ?
Lily opine. Jamila, dès qu’elle a la balle, s’exécute. Son tir est parfait. Après avoir percuté Lily de plein fouet, le ballon s’écrase au fond des filets. Lily est tombée au sol. La maîtresse s’approche.
— Allez, debout, petite menteuse !
En fière judoka, Lily se relève. Son nez saigne fort. La maîtresse soupire.
— Bien joué ! Jamila, accompagne ta camarade jusque chez la directrice.
Les deux petites filles sortent en courant.
— Ça va, s’inquiète Jamila.
— T’inquiète, ce n’est que du sang.
— Qu’est-ce qu’elle te veut la maîtresse ? Elle ne te lâche pas.
— Je ne sais pas…
Elles toquent à la porte entr’ouverte du bureau de la directrice.
— Plus tard ! Je suis occupée.
— C’est Lily, elle est blessée ! crie Jamila.
La directrice sort aussitôt. Elle les fait entrer. Une femme est là.
— Bonjour Lily ! C’est Eunice. Ouh là ! qu’est-ce que tu as fait ?
Alors qu’elle avait tenu jusque ici, Lily sent des larmes couler sur ses joues. Elle essaie de les contenir. La directrice lui colle une compresse sous le nez.
— Appuie fort sur le côté. Tu as buté dans quelque chose ?
Les larmes de Lily redoublent. Jamila prend la suite.
— Non, c’est la maîtresse, elle l’a mise dans les buts.
La directrice et Eunice se regardent, surprises.
— Dans les buts ? Mais Lily ne voit pas le ballon.
— Ça nous, on le sait, mais la maîtresse ne veut pas la croire. Elle la traite de menteuse et de tricheuse. Hier, elle lui a même donné un livre si petit à lire que même moi, j’aurais eu du mal.
— Mais c’est quoi, cette histoire ?
La directrice est effarée. Eunice semble plus calme. Elle ne met pas en doute ce que dit Jamila mais elle connaît Lily. Aurait-elle provoqué la maîtresse ? Elle en est capable, orgueilleuse comme elle est. Elle fait un clin d’œil à la directrice. Celle-ci comprend le message. Elle sait que la professeure de judo saura détricoter l’histoire.
— Je raccompagne Jamila dans sa classe ? Je vous confie Lily.
Eunice prend la petite fille sur ses genoux. Ses pleurs se sont apaisés.
— Raconte-moi, ma puce. C’est important. Je veux bien croire que la maîtresse a mal agi mais je veux savoir pourquoi.
— C’est à cause de l’enseignante de la maison des handicapés. Elle est venue dire que je ne vois pas.
— Tu ne l’avais pas fait ?
— Non. J’ai pensé que ce n’était pas la peine. Je m’en sortais bien.
— Et ta maîtresse n’a rien remarqué ?
— Ben non. Tu sais comment c’est. Les gens ils ne remarquent jamais. Alors après, quand je le leur dis, ils pensent que je mens.
— C’est ce qui s’est passé ?
— Je ne sais pas trop. Elle est bizarre. Elle m’a donné ce livre que je ne pouvais pas lire et m’a mise dans les buts. Pour le livre, c’est papa qui me l’a lu. Et j’ai dit à Jamila de me mettre le ballon dans le nez pour sortir du terrain. C’était ça ou l’équipe n’avait aucune chance !
— Lily…
Eunice soupire. Elle est à la fois fière de son élève et tellement contrariée.
— Je comprends que tu aimes bien faire semblant de voir, Lily, que c’est usant de toujours expliquer. Mais tu n’as pas le choix. Il faut dire la vérité sinon, tu t’exposes à des situations trop compliquées. Ta maîtresse, elle a dû être un peu fâchée que tu te sois moquée d’elle. Alors, elle veut t’obliger à avouer ton mensonge.
— Elle est méchante !
— Je ne peux pas te dire le contraire Lily, mais tu l’as cherché, non ? Cela n’excuse pas son attitude. Il va falloir pourtant que tu t’excuses de la tienne.
— Ce n’est quand même pas si grave de ne pas dire que je ne vois rien !
— Bien sûr que non mais si tu fais ce choix-là, il faut que tu en acceptes les conséquences. Tu ne trouves pas que c’est assez difficile comme ça d’être une petite fille albinos ? Tu crois vraiment que tu dois en rajouter ?
Les larmes de Lily coulent de nouveau. Eunice la serre très fort contre elle. La directrice entre.
— Je vais appeler ta maman qu’elle vienne te chercher.
— Elle est à son travail…
— Je l’appelle quand même, nous devons régler cette histoire.
Eunice remet Lily debout. Elle l’invite à sortir dans le couloir et, en quelques phrases, résume la situation à la directrice.
— Sacrée gamine ! Il va falloir que je m’explique avec sa maîtresse. Elle n’aurait pas dû réagir ainsi. C’est elle, l’adulte !
— Lily n’oubliera pas la leçon, je pense.
— C’est quand même cher payé ! Cette petite a déjà pas mal de souffrances à gérer !
— Vous croyez ?



Cy Jung, 4 septembre 2014®.

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[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

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