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[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)



Cy Jung — [#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[Le prétexte] Une femme avance vers moi. La voix d’une petite fille venue des étages d’un immeuble l’interpelle.
— Maman ! Maman !
— Je suis là ma chérie. Je t’aime !
Je ne comprends pas bien ce que dit la petite fille. La maman continue en marchant toujours vers moi. Elle a un téléphone à la main.
— Je t’aime ma chérie ! Je t’aime ! À tout à l’heure.
— Tu m’aimes ? Mais tu ne me regardes pas.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Eiffel est soucieuse. Pourtant, le ciel est au grand beau, la triangulation du matin était vivificatrice et même les particules PM10 en recrudescence depuis quelques jours n’arrivent pas à entraver la bonne circulation des énergies. Les humains courent dans tous les sens, ignorant pour la plupart que les tours veillent et assurent une protection des cœurs sans laquelle l’humanité imploserait. Ce n’est pas si important qu’ils aient compris la nécessité de l’entretien perpétuel d’une concorde dans l’intervalle de l’intangible. L’amour en chacun, quelles que soient sa force et son expression, sait être le vecteur qui leur permet de profiter des bienfaits de l’onction conjuguée de ce qu’ils considèrent comme des objets inanimés dépourvus de souffle. Eiffel, Montparnasse, la grue SNCF, Saint-Jacques, Jussieu, les flèches de Notre Dame, et au sol Petit Mouton, la Rosace et Caddie, pour ne citer que les plus célèbres, sont là : ils abritent, soutiennent, accordent, protégeant même les plus sceptiques, ceux qui croient que les dieux sont tombés sur la tête dès qu’un corps est malade ou mourant ou qu’une assiette se brise alors que l’harmonie ne vise que les cœurs, les âmes, les esprits ; chacun choisit le terme qu’il préfère.
Le Bambara [*] qui vend à la sauvette au pied d’Eiffel ses fausses amulettes entre deux souvenirs importés de Chine le sait, lui, que les esprits ne peuvent rien aux événements, que c’est leur enchaînement qui donne le sens, la manière dont on les appréhende qui apaise ou non le cœur. Il le sait, lui, issu qu’il est d’une belle lignée de féticheurs dont on remonte la généalogie bien avant la guerre sainte des Peuls, bien avant le fléau de la capture, bien avant. Et pourtant, Eiffel n’arrive pas à le joindre. Elle a un message pour lui : il est en danger. Lui craint tant pour sa sécurité matérielle qu’il en oublie l’essentiel, se protéger de l’ombre, celle qui contraint les humains dans la peur quand ils oublient qu’ils doivent chercher le sens sans se soucier des embûches.
Il faut dire que la société des hommes ne lui fait pas de cadeau, comme si les souffrances infligées à son peuple devaient perdurer au-delà du temps et au-delà des mers, se reproduire, en quelque sorte. Est-ce pour cela que Siga a renoncé à ses grigris et caché ses tatouages, considérant qu’il voulait échapper au destin de ses ancêtres tant il lui est devenu insupportable de payer le tribut d’un forfait qui n’est pas le sien ? S’il écoutait Eiffel, il saurait qu’il n’a rien à payer, que les peuples ont tous leurs souffrances et leurs joies, qu’aucun n’est mieux loti que l’autre, que si chaque chose découle de la précédente, elle peut produire autant de bienfaits que de méfaits et qu’il appartient à chacun d’en tirer le meilleur. Mais non, il n’écoute pas, en dépit de la mobilisation des relais d’Eiffel et de ce ciel de plus en plus bleu.
Que faire ?
— Parle-lui dans sa langue, suggère le dôme du tombeau de Napoléon qui, même passé dans l’intangible, conserve une vision très raciste du genre humain.
— Sa langue, c’est celle des cœurs qui cherchent l’apaisement ! s’agace Saint-Jacques. Il n’y a bien que toi, l’esclavagiste, pour ne pas avoir compris que la langue de l’intangible est universelle.
— Là est notre force, renchérit Eiffel, être au-delà du temps, au-delà de l’espace, au-delà de l’histoire des humains, ces petits agités qui ne comprennent rien à rien !
— Ne sois pas si sévère, Eiffel, l’apaise Montparnasse. Ils ont compris que seule leur vie matérielle est contrainte. Ils ont peur, c’est tout, peur que leur âme ne s’égare, peur de souffrir quand le corps passera à trépas au point de gâcher l’amour présent.
— C’est qu’il m’agace, le Bambara ! Il perd son identité et se met au service des mécréants qui l’ont jeté dans la misère.
— Ne t’inquiète pas, il va y revenir, même s’il doit mourir pour cela.
— Mourir, c’est quoi ? demande Petit Mouton, le plus pur des purs, si pur qu’il ignore tout des souffrances de la chair et du sang.
— C’est… c’est quand tu perds le ballon, Petit Mouton, et que tu ne le retrouves plus, tente Jussieu, l’intellectuelle du lot.
— C’est pas foooottttttt ! s’exclame Petit Mouton, à deux doigts de découvrir les larmes.
— Mais si, intervient Caddie qui sait que tant de pureté doit être préservée. Regarde ! Il y a des ballons partout. On en perd un ; un autre apparaît.
Petit Mouton bat de l’étiquette.
— Allez viens ! conclut Caddie. Les courgettes nous attendent.
Eiffel sourit. Cette candeur virginale, si attendrissante soit-elle, ne règle pas son problème mais au moins, Petit Mouton n’a pas pleuré. La concorde demeure. Reste ce foutu Bambara…
Que faire ?
Elle l’observe qui surveille du coin de l’œil l’arrivée inopinée de la police. Il doit prendre garde. Sa marchandise est précieuse. Il l’a payée déjà, et pas encore vendue. Les touristes ne veulent plus d’amulettes ni de tours en plastique. Ils veulent des cadenas pour sceller leur amour aux ponts de Paris. Siga sait que l’amour ce n’est pas cette ligature stérile, mais les amulettes et les tours aussi sont factices. Alors ? Peut-être pourrait-il en vendre du côté du pont des Arts ? N’est-ce pas prendre le risque de blesser les esprits si attachés à la franchise qui préside à l’amour ? Eiffel en est convaincue et c’est justement cela qu’elle doit lui dire, qu’il y perdra son âme s’il se lance dans un tel commerce.
Mais que pourrait-il faire d’autre ? Il doit encore payer son passage et, même s’il partage la chambre du foyer à trois, il lui en coûte 300 euros. Il doit aussi payer la protection pour sa sauvette, un fixe et un pourcentage. Cela ne lui épargne pas les descentes de police, ni les séjours en centre de rétention. Siga prend cela comme des vacances : nourri, logé, blanchi quelques jours le temps que la militante des droits de l’homme qui est sa marraine le sorte de là. La dernière fois, c’était moins une. Il était déjà en zone d’embarquement à Roissy quand on est venu le chercher. C’est son état de santé qui le sauve. Il est séropositif. Il l’a appris une fois qu’il était en France. On lui donne des médicaments qui le rendent malade mais il paraît que cela, à terme, lui fera du bien. Si on lui avait dit un jour que le virus de la mort lui épargnerait un retour forcé à Ségou, il serait tombé malade plus vite.
— Les esprits te protègent Siga, se lance encore Eiffel, mais tu ne dois pas les contrarier. Oublie les cadenas. Ils ont enchaîné tes ancêtres pendant la traite. Les esprits ne peuvent accepter que tu en fasses commerce aujourd’hui.
Siga n’entend pas. Il est en train de calculer le bénéfice qu’il pourrait en tirer. Il a vraiment besoin de payer son loyer ; dans dix jours il sera trop tard.
Une ombre se pose sur son étal. C’est Tiekoro, son protecteur, un Bambara aussi, mais d’une lignée plus noble que la sienne. Siga l’avait senti tout de suite à son arrogance et seule son appartenance à une famille de féticheurs lui permet de rivaliser. Tout ce qui relève de l’intangible effarouche Tiekoro. Peut-être que Eiffel doit passer par lui ? Elle observe les deux hommes. Tiekoro montre plusieurs modèles de cadenas à Siga.
— Tu verras, cela se vend bien, surtout si tu as les clés. Les touristes les jettent dans la Seine. Ils croient que l’amour va durer.
— On ne s’improvise pas féticheur.
Siga sourit. Il sait que cette allusion suffit pour que Tiekoro lui fasse des conditions particulières afin de ne pas s’attirer les foudres des ancêtres du jeune Bambara. Celui-ci n’a-t-il pas réussi à sortir miraculeusement du centre de rétention, fier marron des temps modernes ? Ses protections sont importantes.
— Je t’en laisse vingt. Je repasse ce soir. Tu me paieras alors.
Eiffel fronce quelques poutrelles. Un groupe de touristes japonais croit sentir les effets d’un tremblement de terre. Elle rectifie au plus vite son horizontalité, rageant contre ces pieds d’acier si bien enfoncés dans le sol qu’elle ne peut même pas en coller un petit coup au derrière de ce Bambara qui s’apprête à donner à l’amour les atours de la traite ! Si au moins une intempérie pouvait faire fuir ses clients potentiels ! Le ciel est définitivement bleu et une Italienne déjà se presse devant Siga. Eiffel serre ses écrous comme d’autres pourraient croiser les doigts. Montparnasse, aux aguets, relaie de toutes ses vitres les énergies. Son amiante Jussieu prend la suite. À elles deux, elles arrivent à solliciter les cousines de la Défense qui, après un relais par Saint-Jacques, en appellent aux tours de New York, de Macao et même de Dubaï ! Le tout revient vers Pise qui n’avait pas besoin de cela pour sortir de son axe, à peine soutenue par le dôme de Saint-Pierre dont on sait depuis longtemps qu’il est moins fiable qu’il n’y paraît. C’est peine perdue. L’Italienne repart avec un cadenas qu’elle offre à son fiancé. Et déjà, un Breton s’approche. Eiffel a envie de pleurer.
— On a fait tout ce que l’on a pu, compatit Montparnasse. Cet idiot vient de réduire l’amour en esclavage. Gageons que la Soufrière n’en ait pas connaissance.
Un lourd silence envahit l’intervalle de l’intangible. Une petite heure s’écoule ainsi à peine troublée par le ballon de Petit Mouton qui passe et repasse pour assurer un minimum de circulation. Les vingt cadenas sont vendus. Siga est content. Dès que Tiekoro reviendra, il lui en demandera d’autres.
— Youpi ! J’ai gagné !
Mais qui ose se réjouir ainsi ? Il est à craindre que ce ne soit le dôme du tombeau de l’esclavagiste qui pollue l’air des Invalides. À l’autre bout de l’Atlantique, un grondement secoue Basse-Terre. La volcanologue de service sort en sursaut de sa torpeur. Mais que se passe-t-il ? Elle jette un œil au-dehors. Aucune irruption n’est apparente. Quant à ses instruments, aucun n’est passé en mode alerte. Son téléphone sonne.
— Simone ? Tu as entendu ?
— Oui.
— C’était quoi ?
— Je ne sais pas. Peut-être que la Soufrière a été contrariée par des esprits captifs.
Ils rient. Aucun des deux ne croit vraiment que le volcan soit l’âme des marrons comme certains le racontent. Mais au fond d’eux-mêmes, toujours le doute persiste, comme dans le cœur de Siga, en somme. Il sait que les esprits ne vont pas aimer qu’il permette que l’amour soit mis en traite, asservi comme l’ont été ses ancêtres, les clés de leurs chaînes jetées dans l’océan pour s’assurer que plus jamais un noir ne serait libre ! L’est-il, lui, d’ailleurs, libre, à vendre sa pacotille entre les pieds de la tour Eiffel pour à peine avoir de quoi survivre dans ce pays où règne un apartheid qui ne veut pas dire son nom ?
Siga est dépité, malheureux, aigri. Il n’a pas le choix de sa liberté. Il a déjà renoncé à tout. Il ne lui reste que la vie et…
— Bonjour. Je cherche un grigri de féticheur qui ne soit pas importé d’Asie.
La femme qui lui sourit a l’air de connaître son affaire. Il lui désigne pourtant un collier de pacotille.
— Je le tiens de mon grand-père qui…
— Vous mentez, jeune homme. Si vous décidiez de renouer avec la vérité, venez me voir. Ma salle de sport a besoin d’un petit nettoyage que seul un féticheur bambara saurait mener.
Eunice lui tend sa carte et tourne les talons sans un mot de plus. Elle lève les yeux vers Montparnasse, les mains ouvertes sur Eiffel. Les deux ont pris les couleurs de l’émotion.
— Voilà, mes tours. C’est fait. J’espère que cela va marcher.
— Attendons, la remercient-elles de conserve.
Un esprit passe. Un autre.
— Buttttttt ! s’écrie Petit Mouton.
Et la Soufrière consent à faire une petite sieste.



Cy Jung, 3 octobre 2014®.

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[*Merci à Maryse Condé de m’avoir donné les clés de Ségou.



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