Romans & Nouvelles

Bulletin rose

Sur une intrigue conçue par Isabelle Thézé



La vie d’énarque n’est pas toujours rose. Surtout quand votre voiture vient d’emboutir une borne sur une route de campagne et que l’École n’a pas pensé à vous donner des cours de mécanique. Sans compter ces talons si inconfortables dans les chemins de terre...
Il est sûr qu’en cet instant de crépuscule la jeune et ambitieuse Florence Deloyrel regrette amèrement l’élégance feutrée de ses salons parisiens.
Aussi lorsqu’elle voit arriver cet imposant tracteur et la jolie viticultrice qui le conduit, elle se prend à espérer : espérer qu’on va la tracter hors de ce bourbier, et tant pis si l’aide vient d’une femme qui soutient son principal rival politique. Quant à espérer le grand amour, il ne faudrait pas exagérer. Qu’est-ce que l’hétéro des villes et la lesbienne des champs pourraient bien faire ensemble ?
Pourtant, de promenade à cheval en visite du Louvre, l’amitié prend un tour... déroutant. Le désir, ça se contrôle, non ? Enfin...
Sans doute.

Note : Isabelle Thézé est la créatrice du Fanzine Au Bord et est responsable des Livres sur Media-G.net.

* Extrait
* Critiques

Extrait

Effrayé par un U.L.M. volant en rase-mottes, Pompon fit un écart et, en dépit de ses grandes qualités de cavalière, Florence se retrouva le nez dans la poussière du chemin qui longeait les vignes à flanc de coteau. Claire se précipita.
Florence se relevait déjà. Elle n’avait apparemment rien de cassé et s’en tirerait avec quelques bleus. Claire l’aida à remonter en selle. Florence grimaça.
— Ça va ? s’enquit derechef Claire.
— Oui, oui, la rassura Florence. C’est juste mon cou qui tire un peu. Il est douloureux depuis mon embardée avec la 607 et je crains que cette chute n’ait rien arrangé. C’est ma faute ; je n’ai pas pris le temps de me soigner.
— Rentrons, trancha Claire. Je vous appliquerai un baume particulièrement efficace.
Revenues à la ferme, les deux jeunes femmes s’occupèrent des chevaux avant de s’inquiéter des contractures de Florence. Ceux-ci une fois décrottés, bouchonnés, peignés et nourris, elles rejoignirent l’intérieur de la maison.
— Je vous fais couler un bain, annonça Claire d’un ton qui ne souffrait aucune contradiction.
Son invitée se déchaussa assise sur le petit tabouret de l’entrée. Elle avait beau tenter de dompter sa douleur, ses traits se tendaient chaque fois qu’elle tournait le cou vers la droite. Claire grimpa quatre à quatre l’escalier. Dans la salle de bains, elle ouvrit grand les robinets, monta le thermostat du convecteur électrique puis sortit d’un haut bocal en verre une sorte de bouquet garni qu’elle jeta dans l’eau. Elle redescendit non sans avoir pris soin de sortir du linge de toilette et de bien fermer la porte derrière elle.
— J’ai mis un mélange de plantes apaisantes dans l’eau, expliqua-t-elle. J’espère que cela ne vous gêne pas, je crois beaucoup aux médecines douces.
— Oh ! non, au contraire. J’avale souvent des médicaments par facilité mais j’aimerais me soigner plus souvent ainsi. Le corps subit déjà tant d’agressions. Nous devrions le dorloter plus.
Claire s’approchait d’elle. Elle passa dans son dos et appliqua ses deux mains sur son cou, le pouce planté dans les trapèzes.
— Tournez la tête doucement en me disant quand cela tire… À gauche… À dr…
— Aïe !
— Je vois.
— Vous êtes kiné aussi ? demanda Florence sur un ton d’admiration.
— Non, rigola Claire. Dans ma jeunesse, j’ai fréquenté des groupes de thérapies naturelles ; j’en ai tiré quelques enseignements, notamment en matière de massage et de phytothérapie.
— Les massages, c’est tentant.
Quand Florence entendit la voix qu’elle avait prise, elle eut envie de partir en courant. Depuis quand se lâchait-elle ainsi devant une inconnue avec qui elle n’entretenait — et ne devait entretenir, efficacité politique oblige — qu’une relation de travail ? Son hôtesse n’était pas si inconnue que cela et… Et quoi ? Et Florence avait envie d’un bon massage, quoi que pût en dire son esprit formé à la rigueur et à la continence.
Claire aussi était troublée. La nudité de Florence entraperçue à l’hôtel dansait de nouveau devant ses yeux. Elle chassa l’image avec toute la force dont elle était capable, presque contrariée d’avoir proposé ce massage. N’avait-elle pas été formée par des professionnels ? Ce serait donc en professionnelle qu’elle masserait, point barre.
— Votre bain doit être prêt, murmura-t-elle en lâchant son cou, Je vous laisse y aller. Prenez votre temps ; plus vos muscles baigneront dans l’eau chaude, plus les plantes seront efficaces.
Florence ne se fit pas prier. Elle resta dans le bain jusqu’à ce qu’il fût tiède. Alors, elle se rinça abondamment et s’emmitoufla dans le peignoir et le drap de bain d’un blanc immaculé que lui avait préparés Claire. Ce fut le moment que choisit celle-ci pour toquer à la porte.
— Ça va ? l’apostropha-t-elle à travers l’huis.
— Oui, c’est parfait ! répondit Florence en sortant de la pièce. Je suis vraiment détendue. Je ne sens presque plus la douleur dans mon cou.
— Dépêchons-nous alors, avant qu’il ne refroidisse.
Claire, qui avait réussi à chasser toute pensée inconvenante grâce au nettoyage énergique de trois paires de chaussures, la précéda dans la chambre d’amis. Elle avait étalé par terre un tapis de gymnastique recouvert d’un tissu-éponge émeraude. Florence s’y allongea, sans oser enlever son peignoir mais en en desserrant la ceinture de manière à ce qu’il pût bâiller sur ses épaules et ainsi les offrir aux mains expertes de son hôtesse.
Claire s’agenouilla à sa tête, repoussa un peu l’étoffe, enduisit ses mains d’un baume gras parfumé puis les posa sur ses cervicales. Aussitôt, ses doigts entrèrent en action, dans une sorte de danse à la fois lascive et énergique. Florence tendait spontanément le cou. Les doigts allaient et venaient, de sa nuque à ses trapèzes. Parfois, ils remontaient dans le cuir chevelu, tournant sur eux-mêmes en des points douloureux. Puis ils revenaient là où la chair était plus souple, cherchant sous la peau les nœuds musculaires et autres tensions dont la cause était à l’évidence plus le rythme de la campagne électorale que la chute de cheval.
Après dix bonnes minutes de ce régime intensif, Claire descendit le peignoir au bas des omoplates, remit du baume dans ses paumes et reprit son mas-sage. Elle chauffa la peau par une friction circulaire puis chercha du bout des doigts les zones sensibles. Chaque fois qu’elle en trouvait une, elle s’y attardait, notant mentalement d’y revenir plus tard. Florence se sentait fondre sous ses mains habiles. Au fur et à mesure que ses muscles se détendaient, ses neurones semblaient se détacher les uns des autres, transformant son cerveau en une aire insoupçonnée de repos. Elle n’avait plus de résistances, ni physiques, ni mentales et quand elle enleva totalement le peignoir afin de donner accès à l’ensemble de son dos, elle dévoila sans pudeur son corps, elle qui ne le montrait, sauf accident, qu’en situation de faire l’amour ou, bien sûr, chez le médecin.
Claire se leva et s’installa à califourchon sur le haut de ses cuisses. Elle remit du baume sur ses mains. Ses doigts d’abord remontèrent le long de l’échine, s’arrêtant à chaque vertèbre afin d’en tester l’état. Il y avait du boulot ! Elle en était ravie. Elle n’avait pas si souvent l’occasion de pratiquer cet exercice en dehors de tout contexte sexuel — c’était le cas, non ? —, contexte finalement peu propice à l’expression des techniques de massage. Elle utilisait alternativement ses doigts, ses paumes, le dessus de ses mains, le gras du poing et même ses avant-bras. Florence grognait ou soupirait par intermittence, à l’évidence de plaisir mais de manière tout à fait involontaire. La chose l’emplissait de honte, vite résorbée par les attouchements savants de son hôtesse.
Le temps passait ainsi, sans qu’aucune des deux jeunes femmes n’eût envie qu’il s’arrêtât. Le dos de Florence avait pris des couleurs. Claire décida qu’il avait eu sa dose et s’agenouilla de côté afin de s’occuper des fesses et des cuisses. Florence songea un instant qu’elle n’avait mal ni aux fesses, ni aux cuisses. Les mains qui malaxaient sans ménagement ses rondeurs lui firent très vite oublier l’objection. Elle écarta les jambes afin de faciliter leur progression, dévoilant ainsi les contreforts villeux de sa vulve. Claire déglutit. Elle avait su jusque-là contenir son désir mais la perspective venait de lui transpercer les chairs. Si elle ne voulait pas faire une chose qu’elle regretterait, elle devait au plus mettre fin à ce massage. Elle laissa ses paumes courir quelques instants encore sur les mollets de Florence puis se leva d’un bond.
— C’est terminé, trancha-t-elle, en lui donnant une inattendue petite claque sur les fesses.
— Merci beaucoup, réussit à articuler Florence, à demi dans le coma. C’était absolument divin et…
Elle laissa sa phrase en suspens : elle était incapable de dire ce qu’elle ressentait tant cette sensation de bien-être lui était inconnue. Elle avait le pressentiment qu’il s’agissait tout simplement d’une forme encore ignorée de désir. De désir ? Mais de désir pour qui ? Florence ne voyait pas.
Claire l’invita à se remettre doucement debout. Elle opéra une rotation afin de quitter du plus vite possible cette chambre où ce corps dénudé la laissait de moins en moins indifférente. Prise d’une pulsion incompréhensible, Florence se jeta alors à son cou, l’étreignit avec force et se mit à sangloter sans aucune retenue. Claire était désemparée. Elle ne savait que faire. Ses mains se posèrent spontanément sur les hanches de son invitée. Un frisson salua ce contact. Sa bouche déjà gagnait son cou. Elle se contrôla in extremis.
— Ça va aller, chuchota-t-elle en tentant de se dégager un peu. Ça va aller…
Les sanglots de Florence se tarissaient doucement. Elle s’écarta enfin, posa un baiser furtif sur la joue de sa masseuse et courut vers la salle de bains. Claire demeura un instant pantelante. Son cœur battait vite. Sa gorge était sèche. Ses joues étaient de feu. Son sexe était en émoi. Elle devait se ressaisir, ne pas confondre le désarroi d’une femme face à un intense moment de détente du corps et de l’esprit avec l’expression d’un quelconque désir amoureux. Elle descendit en vitesse dans la cuisine où Florence la rejoignit bientôt.
— Vous restez dîner ? lui proposa Claire, un grand couteau en main.
— Je… Si vous me menacez, je ne peux dire non !
Elles rirent de conserve. L’incident sensuel semblait clos.

Critiques

« Cy Jung est à la romance érotique ce que Sarah Waters est au roman historique victorien : une experte. Alors, encore ici, dans un roman qui se déguste comme un bonbon acidulé, elle traque le désir sous toutes ses coutures.  »

Sal, Treize, automne 2008.

« À lire comme on regarderait une saga télé. »

Marjorie Marcillac, Têtu, juillet-août 2006.

« Une vision plutôt sexy de la politique. Merci Cy, on en avait besoin ! »

Blue note (5), juillet-août 2006.

« Après le succès de Carton rose, Bulletin rose nous emporte dans une nouvelle histoire d’amour rocambolesque entre deux femmes destinées à ne pas se rencontrer. »

Illico, 30 juin 2006

« De l’eau de rose, mais écrit par Cy-Jung c’est un peu plus... »

Nadia, Les meufs, 11 avril 2006.

« Ce petit roman gentiment troussé se laisse lire malgré quelques lourdeurs (l’horrible mot « s’avérer » qui tend à remplacer le modeste « être », un emploi certes volontaire du « ne » explétif), tout ça est recherché, on n’en doute pas, mais on attend plus de légèreté de la part d’une autrice qui ne bâcle pas, connaît les règles et pourrait donc, désormais, dégraisser ses phrases jusqu’à la perfection. »

Hélène de Monferrand, Lesbia Magazine (255), mars 2006.

« Tout notre plaisir tiendra dans les trésors d’ingéniosité déployés par l’auteure pour tendre au maximum la relation entre les deux, multiplier les occasions ratées, les rapprochements esquivés, les silences embarrassés, les coups de théâtre, et attiser l’avidité des lectrices. Car finalement, dans ce genre de littérature, l’exercice est ultra convenu et la marge de liberté, relativement faible, ne peut s’exploiter que dans l’humour…ou les scènes frivoles décalées et inattendues qui feraient presque dérailler avec bonheur la machine vers l’incongru et le licencieux. »

Lulu Galipette, Et-Alors.net, 18 janvier 2006.

« Cy Jung, manifestement très inspirée, nous propose une communion des corps qui ne manque pas de sel. Grande plume érotique et passionnée de politique, elle mêle dans ce roman coquin les deux domaines dans lesquels son écriture excelle. »

Adventice.com, janvier 2006.

« L’intrigue sentimentale est au rendez-vous, mais on en profite aussi pour découvrir les coulisses de la politique au quotidien et l’intérêt ne fléchit jamais ! »

Violette and Co, janvier 2006.

« Tout nettement, quand la chroniqueuse d’un site signe un livre dont l’intrigue a été brossée par une des chevilles ouvrières dudit site, qu’est-ce que l’on fait : on dit que c’est un très très bon livre, on s’autocongratule, on se décerne une mention… rose ? (…) à vous de voter... »

Media-G.net, 29 décembre 2005.


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