Romans & Nouvelles

Diadème rose



Qui croit encore à la princesse charmante ? Qui veut même entendre parler d’elle ? Qui a la naïveté de se laisser prendre à ses rêveries qui vous feraient imaginer, par exemple, que l’héritière d’un royaume nordique, cette irrésistible beauté portant diadème et robe scintillante, va brusquement vous enlever vous, oui vous ?
Ah ! Non, les dragons, les donjons, les nymphes couronnées, vous les avez remisés avec votre première Barbie. Allez… Vous êtes une femme lucide.
La princesse charmante ? Cette sublime créature qui vous ravit et vous mène dans sa chaumière secrète pour un sauvage corps à corps entre des draps brodés ? Ce mythe machiavélique destiné à faire de vous une pauvre chose sentimentale et lascive…
Et le comble du ridicule ! Le mariage homosexuel dans la cathédrale royale ! Ah ah ! Il faut vraiment avoir des citrouilles à la place des neurones !
Cy Jung, la reine du roman lesbien, est aussi la reine du roman sentimental lesbien ! On avait lu avec délice Carton rose et Bulletin rose, mais reconnaissons que Diadème rose est son opus le plus majestueux.

* Extrait
* Critiques

Extrait

— Aïe ! protesta-t-elle.
Il rentra les griffes. Il lui donna deux autres petits coups.
— Qu’es-tu en train de me dire ? Que je dois y retourner ?
— Miaou !
— Et j’y ferais quoi, dans cette église ? Tu sais bien que je ne suis pas croyante.
Il bondit sur ses pattes, vint caler sa tête sous le menton de sa maîtresse et augmenta le volume de ses ronronnements.
— Non, Mon Bilou, ne me dis pas que… Je ne saurais même pas te décrire la tête qu’elle avait, cette fille.
S’il avait su roucouler, il l’aurait à coup sûr fait. À la place, il choisit de s’étaler contre son sein et de lui lécher la peau du cou.
— Quel coquin tu fais, Mon Bilou ! Allez, il est temps de se rendormir.
Il ne bougea pas. Elle s’allongea, la nuque bien calée contre l’oreiller 70 % plumettes et 30 % duvet — d’oie, évidemment — recouvert d’une taie bleu ciel. Dès qu’elle ferma les yeux, elle sut qu’elle allait y retourner, dans cette église. Elle ne lutta plus. Ses songes l’emportèrent alors dans un royaume enchanté où, au milieu d’une végétation luxuriante et d’animaux fabuleux, un bon roi vivait avec sa fille. Ce rêve était vraiment idiot mais si agréable !
Marjolaine rouspéta à l’encontre du réveil qui la tira du lit dès 7 heures afin qu’elle prît son service au Minimarge. La matinée lui parut une éternité et, au déjeuner, elle était si impatiente de partir en promenade qu’elle brûla le foie dominical. Elle le mangea quand même : elle sentait qu’elle aurait besoin de forces.
Arrivée au pas de charge à la basilique Saint-Emmanuel-de-Pierre-Bénite, elle crut défaillir quand elle constata que la porte était fermée. Elle recouvra rapidement ses esprits : elle tenait la preuve que les rêves ne sont que des rêves et que les chats, fussent-ils aussi beaux et extraordinaires que Son Bilou, ne savaient rien de la non-existence de Dieu. Elle chercha comment occuper son après-midi. Un rayon de soleil l’invita à s’asseoir sur un banc dans le square jouxtant l’édifice religieux. Elle y déplia son journal et se concentra rapidement sur sa lecture.
— Je suis ravie de vous revoir, glissa une douce voix à son oreille.
Marjolaine sursauta au point d’en lâcher son journal.
— Excusez-moi, j’ai décidément le don de vous effrayer.
Marjolaine tourna la tête vers cette femme qui faisait des apparitions dignes de la Madone. C’était étrange : elle n’avait vraiment pas le physique de l’emploi. Elle était très brune, semblait plutôt petite et portait quelques kilos superflus sous une coupe à la garçonne qui lui donnait plus un air de Kiki de Montparnasse que de mère du Christ. Marjolaine sourit. Sa voisine de banc lui tendit la main.
— Je m’appelle Astrid. Et vous ?
— Marjolaine, répondit-elle en serrant la main tendue.
— C’est un très joli prénom, Marjolaine…
Astrid le prononça d’une voix si suave que Marjolaine aurait dû y déceler une intention séductrice, ce d’autant que ses études universitaires l’avaient portée à s’intéresser de près aux rapports amoureux et sexuels. Chacun connaissait le proverbe sur les cordonniers : comment pourrait-elle donc imaginer qu’une inconnue sortie comme par enchantement d’une église fût en mesure de sonner le glas d’une bonne année de chasteté ? Un cumulonimbus déversa subitement sa grêle sur leur banc. Astrid n’avait pas lâché sa main. Elle se leva et la tira derrière elle jusqu’à les mettre à l’abri dans l’entrée d’un bel immeuble haussmannien. En dépit de la rapidité de leur course, elles étaient trempées.
— J’habite ici, l’informa-t-elle en composant un code sur le pavé numérique scellé dans la pierre. Vous entrez boire le thé ?
L’invitation semblait sans appel. Marjolaine l’accepta d’un simple hochement de tête. Elle ne pouvait croire ce qu’il était en train d’advenir ; elle ne voulait rien faire qui pût interrompre la magie de l’instant. L’inconnue la précéda à l’intérieur de l’immeuble. Elle n’emprunta pas l’ascenseur sous le porche et rejoignit directement un appartement en fond de cour. Un homme en livrée ouvrit la porte.
— Maj…, l’accueillit-il en inclinant le buste.
— Pas de ça, le coupa-t-elle sans ménagements. Que l’on ne nous dérange pas.
Tout à l’admiration de la fresque peinte qui ornait le plafond du vestibule où Astrid les débarrassa de leurs effets, Marjolaine ne remarqua pas le changement de ton de son hôtesse. Elle la suivit de porte en porte jusqu’à ce qu’elles atteignissent un boudoir sobrement décoré de ce qui semblait être un Caravage. Marjolaine s’en approcha.
— C’est un vrai ?
— Oui ; il y en a un autre dans le petit salon. Je vous le montrerai, si vous aimez la peinture.
Marjolaine n’en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles. Ce matin encore, elle était assise à la caisse du Minimarge de la rue Nicoud et elle se trouvait à présent devant un chef-d’œuvre dans un appartement bourgeois du 7e arrondissement. Elle se pinça.
— Aïe !
Astrid se précipita.
— Ça va ?
— Oui, je…
Marjolaine eut comme un étourdissement. Astrid la cueillit dans ses bras. Elle l’accompagna jusqu’au sofa, l’y assit et prit place.
— Vous êtes si pâle, commenta-t-elle en lui caressant la joue du revers de la main. Souhaitez-vous que je vous fasse apporter un verre d’eau ?
— Non, je…
Marjolaine ne voulait pas que cette main quittât sa joue. Dans un élan qu’elle ne se connaissait pas, elle se surprit même à se tendre vers cette divine caresse. Astrid s’approcha un peu et, sans prévenir, posa ses lèvres sur les siennes. Elle sembla attendre. La gifle ne venant pas, sa langue partit à l’assaut de la bouche de Marjolaine. Les têtes s’inclinèrent. Les mâchoires entrèrent en action. Les mains se crispèrent, qui sur le velours du sofa, qui sur le lainage d’un spencer. Marjolaine ouvrit les yeux. Elle les referma aussitôt. Elle ne voulait pas voir, pas penser, juste boire ce baiser jusqu’à la lie tant elle savait qu’il ne pouvait être qu’un mirage.
Le fracas d’une porte qui s’ouvrait d’un coup les fit sursauter. Le baiser se rompit. Astrid sauta sur ses pieds. Un homme en qui Marjolaine reconnut l’incarnation de Michel Strogoff, chemise blanche et bottes comprises, s’avança vers elles. Astrid lui fit front, le regard dur et cinglant. Il ne broncha pas. Elle finit par capituler, baissant la tête telle la petite fille qu’elle était. L’homme fit volte-face et quitta le boudoir non sans saluer son départ d’un très réglementaire claquement de talons.
— Mon frère, mentit-elle les joues en feu. Je suis désolée, j’ignorais qu’il fût à la maison et… Il s’oppose à mes amours, non qu’il soit homophobe mais ma famille veut me voir mariée.
— Ils ne peuvent vous y forcer ! s’indigna Marjolaine.
— Oui, bien sûr. C’est compliqué, je… Vous devez partir. Laissez-moi un téléphone, je vous appellerai.
Marjolaine lui dicta d’une voix empreinte de colère le numéro demandé puis parcourut d’un pas d’automate le chemin qui menait au vestibule. Le valet lui tendit sa pelisse et son sac. Elle s’en empara, lut dans les yeux de son hôtesse que tout baiser était exclu et courut comme une voleuse jusqu’au trottoir. Là, elle marqua un arrêt afin d’enfiler correctement son manteau. Un mouchoir blanc soigneusement plié gisait au pied du digicode. Elle se baissa et le ramassa. La qualité de la bastide l’intrigua. Sous ses doigts, la broderie d’un blason attira un peu plus son attention.

Critiques

« Une écriture précise et ciselée et un ton, comme souvent chez Cy Jung, humoristique jusqu’à la dérision. Marrant et sans prétention. Juste celle d’amuser la galerie. Royale ou non. »

Sal, Treize, automne 2008.

« Alors, que choisir, entre intégrisme féministe et rêve de mariage à l’eau de rose ? Cy Jung réussit l’exploit de réconcilier la prétention de respectabilité des partisans du mariage entre personnes du même sexe, avec la revendication d’un plaisir brut, purement sexuel, qui fait fi des contradictions de l’âme humaine. Félicitations altersexuelles ! »

Lionel Labosse, altersexualite.com, 23 mai 2007.

« Car oui, ce roman est un conte de fées. On peut n’y voir qu’une histoire d’amour à l’eau de rose, mais le fond est plus solide avec des réflexions sur le coming out, l’engagement, la condition des femmes… »

Mehdi Hachemi, Kurb, avril-mai 2007

« Un roman original, divertissant, touchant. Un roman qui mêle amour et politique, amour et plaisir charnel… Un vrai roman comme on les aime ! Accessible et agréable, fluide et enivrant, ce livre c’est du 100% plaisir. »

Adeventice, avril 2007

« Cy Jung réussit le pari d’allier l’eau de rose à d’autres genres littéraires, sans se départir d’un certain recul sur les petits travers de notre société et d’une certaine forme d’auto-dérision qui ne manque ni d’intelligence ni de malice. »

Media-g.net, 19 mars 2007

« L’auteure s’en est donné à coeur joie en nous menant d’ellipse en ellipse de rebond en rebond à la limite des horizons d’attente classiques, en tiraillant la bienséance, les codes, en palpant gaiement l’érotisme grivois des recueils sybarites que l’on se passait sous le manteau aux siècles précédents aux moments les plus inopportuns de l’intrigue. »

Lulu Galipette, et-alors.net, 16 mars 2007


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