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[#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)



Cy Jung — [#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)

[Le prétexte] Je suis dans un TGV en première classe. Un couple anglophone est assis sur les deux places à ma droite. L’homme se lève et revient du bar avec une bouteille de vin et une canette de 50 cl de bière. Ils s’installent enlacés dans la longueur des deux sièges devant un ordinateur portable pour regarder un film. L’homme sert à chacun un verre de vin. Une demi-heure passe. Il ouvre la canette de bière. La jeune femme reste au vin.
Il est 9 heures 30 du matin.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
« Et alors ? »
Damien tait sa remarque. Il soupire à la place. Cela fait bien longtemps qu’il a compris que la seule chose que l’on attend de lui c’est qu’il fasse ce qu’on lui demande et qu’il se taise en toute circonstance. Cela en fait déjà deux. Il sourit en lui-même. Oui, cela fait deux, trois si l’on ajoute le fait qu’il doit ramener du lycée des notes au-dessus de la moyenne et rentrer à l’heure dite. Quatre.
Il sort de la cuisine sans avoir renoncé à la bouteille de yaourt à boire qu’il a prise dans le réfrigérateur contre l’avis de sa mère.
— Range ça tout de suite !
Il ne se retourne pas.
— Tu vas voir ce soir ton père !
Son père. Son père. Mais qu’est-ce qu’il y peut son père ? À part l’insulter et lui coller des baffes, il ne sait rien faire d’autre. Damien s’en moque. Qu’il cogne si cela lui fait plaisir. Il préfère encore les coups paternels aux giries et semonces de sa mère. Et puis, avec un peu de chance, il cognera un jour si fort que Damien n’aura pas besoin de se charger lui-même de la besogne.
Il pourrait se tirer d’ici, bien sûr. Il n’a nulle part où aller et il n’a pas envie de se retrouver dans la rue comme la dernière fois. La rue. Les gars si gentils qui ne vous veulent que du bien et vous baisent noKpot. La rue. Les flics qui vous cueillent en vous traitant de pute avant de se faire pomper dans le fourgon. La rue. Le retour à la maison. Les poings du père qui étrillent, la bave de la mère qui persifle. Retour à la case départ avec des larmes en sus, des bleus plus profonds, du sperme qui souille le cœur, la gorge et les miches.
Damien s’allonge sur son lit. La bouteille de yaourt est à demi pleine. Il entend sa mère qui monte l’escalier. Il attend qu’elle soit dans l’embrasure de la porte. Il lève le bras du plus haut qu’il le peut puis incline la bouteille. Son contenu se répand sur son visage en un flot qui le rafraîchit d’abord avant de laisser sur sa peau une pellicule laiteuse et sucrée.
— Damien !
Sa mère a couru jusqu’à lui. Elle lui arrache la bouteille des mains. Le yaourt gicle encore. Il rit en pensant à la dernière bite bien épaisse dont il a goûté le jus ; même couleur ; même consistance ; moindre quantité. Sa mère a-t-elle percé ses pensées ? Elle se fige.
— J’appelle ton père !
Son père… Il est au travail. Il va lui répondre qu’il lui mettra une trempe ce soir. Et il la lui mettra. Damien s’assoit sur le bord de son lit. Il défie sa mère sans bouger. Elle soutient son regard quelques secondes puis sort en courant. Il l’entend pleurer, vagir plutôt. Oui, sa mère vagit. Ses larmes n’en sont pas et les cris qui les accompagnent sont juste là pour en nourrir le flot.
Il se lève, va dans la salle de bains nettoyer son visage. Du yaourt a coulé sur son tee-shirt. Il retourne dans sa chambre en changer, prend son blouson, son portable, vérifie que les écouteurs sont dans sa poche, enfile son casque, dévale l’escalier et sort de la maison.
— Où tu vas ?
La question se perd dans le claquement de la porte. Il enfourche son vélo. Il n’a pas de scooter comme son frère. Son frère. Depuis combien de temps ne l’a-t-il pas vu ? Il ne vit pas si loin pourtant. Damien pourrait aller lui rendre visite s’il était un gentil garçon. Il n’est pas un gentil garçon, il ne l’a jamais été : tout le monde s’accordera à le dire. Et puis, son frère est tellement dans le cirage qu’il ne le reconnaîtra même pas. Ni lui, ni personne. Couché dans son lit de rééducation la moelle épinière en miettes, il n’est plus bon qu’à servir d’exemple à ne pas suivre ou de modèle brisé. C’est selon. Il n’y est pour rien, bien sûr, mais Damien n’en peut plus d’entendre « ton frère ceci », « ton frère cela ». Non, il ne sera jamais comme lui, ni élève brillant, ni gendre idéal, ni judoka émérite, ni motard [*] fauché par une glissière de sécurité.
Dans la liste, il ne regrette que judoka. Il avait commencé dans les pas de son frère avec une prof assez particulière, Eunice. Elle avait été championne du monde mais elle n’était pas prise de tête. Elle ne forçait jamais personne. Elle écoutait. Elle donnait envie d’aller toujours plus loin. Il lui manquait un pied. C’était drôle de la voir sur le tatami tenir sur une jambe. Puis ils avaient déménagé dans cette banlieue du bout du monde. On ne lui avait pas demandé son avis. Son frère, lui, était content. Cela le rapprochait du lycée pro où il était inscrit et il ne regrettait pas Eunice, trop « spéciale », disait-il.
Les parents lui avaient acheté un scooter, plus rapide que les transports. Quand on voit où cela l’avait mené ! Il se croyait trop fort pour porter un casque. Il disait que cela faisait fuir les filles, le casque. Damien s’en fout, des filles. Du casque aussi mais il en met un ; il trouve que ça lui donne une belle allure. Les autres se moquent de lui. Pour ça ou pour autre chose… Il le sait qu’il n’est pas comme eux. Eux aussi le sentent mais ils n’ont pas encore compris pourquoi. Cela viendra bien assez vite. Déjà qu’ils le traitent de pédale, à cause du vélo. Sa plus grande hantise, c’est que l’un d’eux le croise, un soir, sur l’aire d’autoroute. Il fait attention mais il sait qu’il n’est pas à l’abri. Il y va quand même. Ces hommes qui passent sur son corps sont la seule chose qui le rend vivant même si c’est un peu glauque, et souvent mal fait.
Damien range son vélo contre la clôture. Il met ses antivols. Il garde son casque à la main. Il se faufile par la petite ouverture que d’autres ont faite avant lui. Cinquante mètres plus loin, il est en vue du relais toilettes mal éclairé. Trois camions sont garés à proximité, tous feux éteints. Damien se tapit sous un bosquet. Il observe. Il n’est pas rare que des types débarquent à quatre ou cinq dans une berline familiale pour passer leur alcool sur la première tapette réelle ou supposée qu’ils croisent. Ils se garent à l’entrée de l’aire d’autoroute, dans le petit renfoncement du téléphone d’alarme. Ils guettent. Dès qu’un bougre sort du bois, ils lui tombent dessus. L’endroit est réputé. Il y a même des gosses qui tapinent. Les hommes qui s’arrêtent là aiment la chair fraîche. Damien aime les mains rudes. Tout va bien.
Parfois, bien sûr, il rêve de tomber amoureux, de faire l’amour plutôt que de se faire défoncer dans une cabine de camion qui pue la pizza, les pets et le rouge. Il se sent trop jeune pour l’amour, trop sale aussi à force de pomper tous ces bons pères de famille qui seront les premiers à foutre dehors leur fils s’ils s’avéraient pédés. Pour être amoureux, il faudrait qu’il se refasse une virginité. Damien rigole. Côté rondelle, ça ne pas être facile de faire croire à un mec qu’il est le premier. Il hausse les épaules. Une fois, un coup lui a parlé d’amour. Le gars était pas mal, un peu vieux, bien conservé. Il n’avait pas négligé de le branler en même temps qu’il lui explosait le fion. C’était bon. Il avait voulu l’embrasser. Damien avait tourné la tête.
— Embrasse-moi, gamin. S’il te plaît.
Damien avait obéi. C’était son premier baiser. Ce n’est pas le genre de chose qui se pratique sur l’aire d’autoroute. Cela lui avait plu.
— Viens, on va chez moi.
Damien avait suivi. Il était revenu chercher son vélo le lendemain. L’homme avait voulu le revoir. Il était gentil, prévenant et il lui parlait sur un ton de douceur qu’il ne connaissait pas. Pourquoi avait-il alors fini par lui dire qu’il ne voulait plus le voir ? Peut-être parce que c’était trop fade ? Et il était si jeune. Il n’avait pas envie de se caser. Et l’amour ? Est-ce que cela existait vraiment, l’amour ?
Damien tourne la tête au bruit d’un moteur. Deux phares l’éblouissent d’abord puis passent devant lui. L’homme est seul dans sa voiture. Il en descend et se dirige vers les toilettes en regardant alentour. Damien sourit. Un client pour lui. Il se poste à la sortie. L’homme le dévisage dans la faible lumière. Il retourne à l’intérieur Damien sur les talons. L’homme ouvre sa braguette. Damien gobe la queue qu’il lui tend. L’affaire se règle en cinq minutes. L’homme repart. Damien se rince la bouche. Il sort. Un routier lui fait un signe. Il le connaît. Il va s’en prendre une bonne, avec une capote, c’est rare. Il se la prend. L’homme remonte dans son camion. Damien traverse le petit bois et récupère son vélo. Il n’a pas envie de rentrer. Il n’a pas le choix. Il est tard. Son lit l’attend. Son père aussi. Il a sa mine des très mauvais jours. Sa mère est assise dans le canapé, un mouchoir en boule dans la main.
Damien ne tente pas de fuir. Il fait face à son père.
— Tu étais où ?
— Avec des copains.
— Tu as des copains, maintenant ?
Son père s’avance. Damien ne recule pas. Il pourrait partir, au moins filer jusque dans sa chambre et s’y enfermer. Non, il reste là, debout sous les coups qui pleuvent, des paumes d’abord, puis des poings. Il ne se défend pas. Il attend que ça passe. Il tombe genoux à terre. Son père cogne encore. Sa mère regarde, mouchoir plus serré en main. Quand Damien sera sonné, elle viendra le relever, l’emmener dans sa chambre, le soigner. Il ne sera pas capable de l’en empêcher. Damien résiste encore. Quand son frère a eu l’accident et que les coups ont commencé à pleuvoir, il pensait que son père était malheureux, qu’il se défoulait comme il pouvait, qu’il fallait bien un bouc émissaire. C’est peut-être pour ça qu’il laisse faire ; mais sa mère ; pourquoi sa mère n’intervient-elle pas ?
Damien pense aux deux hommes rencontrés tout à l’heure sur l’aire d’autoroute. Il aime tant cette énergie vitale qui enfle leur sexe et se répand en lui. C’est comme un engrais, un élixir, et l’étreinte, même furtive, lui donne une force inouïe, une joie qu’il ne trouve que là. Il pense à ces deux vits, celui qu’il a gobé, celui qui l’a pris. Il ne sent plus les coups de son père. Il n’entend plus les gémissements de sa mère. Il tombe à plat ventre.
— Redresse-toi si tu es un homme !
Damien ne bouge pas. Son père tente un coup de pied.
— Tu n’es qu’une loque !
C’est le mot de la fin. Son père récupère la bouteille sur la table basse et s’en sert un dernier, pour la nuit. Sa mère se précipite. Damien s’aplatit du plus qu’il le peut face contre la moquette.
— Laisse-le. Viens te coucher.
Elle ne proteste pas. Elle le suit. Elle redescendra tout à l’heure, quand il sera endormi. Damien n’aura pas bougé de là. Il ne peut pas se relever sans elle. Elle y croit. Il sourit en les entendant monter l’escalier. Les lumières s’éteignent. Le silence se trouble d’un lointain ronflement. Damien se remet à genoux. Il se lève avec difficulté. Son père ne l’a pas raté. Il titube jusqu’au garage. Tout y est ; il a vérifié il y a quelques jours sans arriver à aller au bout. Il met en place l’escabeau sous l’avant du canoë. Il monte, tire le bateau vers l’arrière pour dégager la proue de la corde nouée qui la tient suspendue. Il prend soin que le bateau, tenu désormais en seulement deux autres points, ne bascule pas. Il passe la tête dans l’anneau laissé vacant. Il le resserre autour de son cou. Ses pensées reviennent vers les deux hommes de l’aire d’autoroute. Il plie un peu les jambes, saute et donne un coup de pied dans l’escabeau en retombant.



Cy Jung, 2 décembre 2014®.

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[*Note du 3 décembre 2014.
Une internaute en intégral et cuir (vous notez l’importance de la conjonction de coordination « et ») m’indique que le terme de « motard » est réservé aux conducteurs de moto et que le frère de mon personnage conduit un scooter. Il serait donc « scootériste ».
Le Grand Robert limite plus encore l’usage de « motard » aux « Motocyclistes de l’armée, de la police », un conducteur de moto(cyclette) devenant ainsi un simple « motocycliste ». Mon usage était donc bien impropre. Il n’y a par contre aucune discussion sur « scootériste ».
Cette petite recherche va sans doute m’amener à un article du LexCy(que) qui complétera celui-[ci-art1665], considérant que je ne peux décemment pas ignorer ce pan de la culture lesbienne qui place la poignée dans le coin, et ce, quelle que soit ma hantise de partager la selle de ces superbes engins. Quant à ma nouvelle, je verrai pour la V-02. Ce « scootériste » ne me plaît guère. Peut-être vais-je changer de deux roues. Suspens.



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