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[#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)



Cy Jung — [#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)

[Le prétexte] J’attends mon tour chez la kiné. Elle discute avec sa patiente. Il est question d’une femme médecin qui a fermé son cabinet. La kiné dit qu’elle est retournée chez elle en Roumanie. Sa patiente commente.
— Ce n’est pas une perte. Elle n’était pas assez compétente pour des Français.
La suite est à l’avenant.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Lily sort de l’école son cartable sur le dos. Elle s’arrête de justesse avant de percuter une grande personne qui lui barre la route.
— Bonjour Lily, c’est Camille ! Comment vas-tu ?
Lily a bien reconnu son ancienne maîtresse mais elle apprécie qu’elle se présente. Ce n’est pas fréquent que les gens soient si prévenants même quand ils savent qu’elle ne voit pas bien. À croire qu’ils veulent la tester, d’aucuns semblant se vexer quand elle ignore qui ils sont. Mais elle n’y peut rien autant que ce n’est pas de leur faute à eux. Pourquoi alors en prendre ombrage ? « Chacun a besoin d’être reconnu. », lui a dit un jour son papa. Lily était d’accord avec ça mais, en des circonstances particulières, ne pouvait-on prendre sur soi de ne pas l’être ?
Lily sourit à son ancienne maîtresse.
— Très bien !
— Cela va mieux dans ta classe ?
Elle opine. Il y a encore quelques ajustements à faire mais les choses s’arrangent. Par contre, Lily a un autre souci. Camille tombe bien.
— Je voulais vous demander…
Camille sent son ancienne élève embarrassée.
— Dis-moi.
— C’est Eunice…
— Eunice ?
— Elle veut que je fasse la compétition comme les valides.
— Mais tu es valide !
— Oui, mais… Non, quand même. Pas vraiment.
— Tu as quelle ceinture maintenant ?
— Jaune-orange.
— Bravo ! Tu as progressé très vite.
— Eunice dit que si je travaille dur, je serai une bonne judoka. Sauf que je tombe toute seule alors que je devrais faire tomber les autres.
— Tu en as parlé avec elle ?
— Elle dit que c’est l’équilibre qui ne fonctionne pas avec mes yeux. Elle ajoute qu’il me faut construire un judo où je transforme ce qui me désavantage en un atout.
Camille sourit. Cré Eunice !
— Mais tu le dis toi aussi pour d’autres choses, non ? Tu te souviens que tu m’as expliqué l’année dernière que les histoires que tu écris sont différentes parce que tu vois le monde à ta manière ?
— Oui, mais…
Si même Camille, d’ordinaire plutôt prompte à la plaindre, se met à considérer que le handicap peut être valorisé, Lily est foutue !
— Avant, vous n’auriez pas dit ça !
— Avant quoi ?
— Avant que vous soyez l’amoureuse d’Eunice.
— Mais de quoi je me mêle mademoiselle je sais tout !
Camille lui tire gentiment le bout du nez. Lily baisse la tête ; elle n’aurait pas dû dire ça mais bon, ce n’est pas un vrai secret non plus.
— Si je comprends bien, tu comptais sur moi pour te dire que tu étais trop handicapée pour faire la compétition parce qu’au début, j’avais peur que tu fasses du judo.
Lily fait oui de la tête. Elle tente d’argumenter.
— Eunice, quand j’ai eu mes embêtements avec la nouvelle maîtresse, elle m’a dit qu’il faut aussi connaître ses limites et ne pas se mettre dans des situations impossibles. Au judo, c’est dur de ne pas être comme les autres et…
— Un peu quand ça t’arrange, non ?
En s’entendant dire cette phrase, Camille a envie de se coller une baffe. Comment ose-t-elle prononcer pareille sentence à l’égard d’une petite fille tellement handicapée par son peu de vision en dépit de son grand courage ? Ça oui, Eunice a eu une sacrée influence sur elle, et pas forcément dans le bon sens.
Le menton de Lily se baisse un peu plus. Camille le soulève de deux doigts. Les yeux de son ancienne élève sont humides. Comment rattraper ça ? Camille ne peut pas désavouer Eunice ni ne pas tenir compte des larmes de Lily.
— Tu rentrais chez toi ?
— Oui…
— Je t’accompagne.
Camille prend sa main. Elle la serre très fort.
— Tu as peur de la compétition ?
Lily ne répond pas. Bien sûr qu’elle a peur ! Mais comment le dire sans passer pour une mauviette ? Et puis elle en a marre que les adultes s’arrangent autant qu’elle de ce qu’elle voit et ne voit pas. Cela lui appartient.
Camille s’arrête le temps que le feu piéton passe au vert.
— C’est légitime, tu sais, d’avoir peur. Surtout pour une compétition de judo. Mais si Eunice dit que tu peux y aller, c’est que tu peux y aller.
— Et si je n’en ai pas envie ?
— Tu en as le droit mais il ne faut pas que tu dises que tu n’en as pas envie si c’est une autre raison qui t’arrête.
Elles traversent. Quelques mètres plus loin, Camille fait halte devant la boulangerie.
— Tu as goûté ?
— Non.
— Quelque chose te ferait plaisir ?
— Un pain au chocolat.
Camille l’entraîne à l’intérieur. Elle achète deux pains au chocolat. Elles vont s’asseoir sur le banc. Un petit silence les enveloppe. C’est Lily qui le rompt.
— J’ai peur que les autres soient plus forts que moi.
— Et de perdre ?
— Non, je m’en moque de perdre ! Des fois, ça fait mal de tomber, surtout avec les plus grands. Mais ce n’est pas grave d’avoir des bleus. Si je tombe toute seule pendant la compétition, je sais que cela me fera encore plus mal que de tomber avec un grand.
— Mal comment ?
Lily mange doucement trois bouchées de son pain au chocolat. Camille attend la réponse.
— Je sais que je ne peux rien faire pour ne pas tomber à cause de l’équilibre, que c’est parce que je suis albinos. Je me dis que je n’arriverai jamais à rien au judo, que ce n’est pas pour moi et que je ferais mieux d’arrêter, de faire un autre sport. Ça doit être ça, la limite ; ne pas faire les choses qui sont impossibles à cause du physique. Regardez Eunice, elle a bien dû arrêter la compétition quand on lui a coupé le pied !
— Il me semble que tu tiens mieux debout qu’elle quand elle n’a pas sa prothèse.
Lily regarde Camille l’air contrarié. Comment peut-elle dire une chose pareille de la plus grande championne du monde de la terre du judo ? C’est une drôle de façon d’être amoureuse.
— Ce n’est pas vrai, elle est solide sur une jambe.
— Il va falloir que l’on organise un concours.
Pauvre Eunice dont l’honneur de championne du monde de la terre du judo est en train de se jouer sur un banc public entre deux pains au chocolat, celle dont elle partage la vie et une petite fille albinos malheureuse.
— Vous voulez dire un shiai ? Elle est trop forte !
— Même sur un pied ?
Lily hésite. Eunice a une prothèse en mousse quand elle leur montre les prises. Elle ne l’a jamais vu combattre à cloche-pied.
— Si tu gagnes, tu vas à la compétition. Si tu perds, tu viendras au dojo toutes les vacances de printemps pour travailler avec moi.
— Ce n’est pas vraiment une punition…
— Je me demande ce qui le serait, avec toi. Te priver d’école ?
Lily rit. Les pains au chocolat sont terminés. Camille laisse son ancienne élève au pied de son immeuble avec la promesse qu’elle parlera à Eunice dès son retour.
— Tu veux que je fasse un combat debout sur un pied ?
— Tu peux, non ?
— C’est un peu compliqué pour les déplacements. Tiens, essaie. Mets-toi sur un pied. Voilà. Et maintenant, fais un pas en avant en restant sur ce pied…
Camille vacille et repose aussitôt son pied par terre.
— Mais toi, tu es judoka, non ?
Eunice sourit.
— Mais pas superwoman !
— Excuse-moi, Eunice. Je me suis avancée mais… Je cherchais un truc pour lui faire comprendre que ce n’était pas grave si elle tombait toute seule.
— Heureusement que j’ai été amputée ; pour une fois, cela est utile à quelque chose.
— Eunice !
Camille ne sait plus où donner de la culpabilité. Eunice l’enlace, la soulève de terre et la bascule sur son épaule.
— Cela va te coûter très cher de te moquer d’une brachycatalectique [*] !
Camille roucoule. Depuis ce funeste matin où elle a oublié d’embrasser Eunice au petit-déjeuner, leur vie sexuelle a repris de plus belle. Eunice la pose sur le lit et s’installe à plat ventre sur elle.
— Qu’est-ce que Lily t’a dit exactement ?
— Qu’elle ne veut pas faire de compétition parce qu’elle tombe toute seule. J’ai compris qu’elle se sent plus humiliée de ça que de perdre.
— Elle ne me l’a pas dit. J’ai senti sa peur mais comme beaucoup d’enfants. Je vais lui en parler et on fera un entraînement spécial.
— Genre ?
— Comme il n’est pas question que je fasse du judo à cloche-pied, c’est toi qui lui serviras de partenaire.
— Moi ?
Camille relève la tête comme pour s’échapper. Eunice dévore sa bouche. Elle la maintient bien plaquée sous elle. Son ventre bouge assez pour que l’excitation monte.
— Je n’ai jamais fait de judo !
Eunice glisse une main contre ses hanches puis la fait courir le long de ses jambes. La longue jupe en laine que Camille porte ce soir va être parfaite pour un petit jeu érotique comme elle les aime. La main tire sur le tissu. Il remonte, dévoilant un genou gainé de lycra.
— Et moi, je ne connais pas cette paire de collants, je m’arrête ?
— Ce n’est pas pareil…
— Ah bon ?
La paume d’Eunice se repaît de la consistance particulière que la matière donne aux cuisses de Camille. La chatterie est électrique.
— Ce sont des bas…
— Miam !

Lily sort du tatami, les joues rouges de sueur et d’émotion. C’est son quatrième combat. Elle est deuxième de sa poule. Eunice la cueille au passage.
— Bravo ma puce ! Je savais que tu y arriverais !
— L’arbitre n’a toujours pas compté quand je l’ai mis par terre. C’est parce que je tombe avec ?
— C’est comme tout à l’heure ma puce, il a compté un wazari car ton adversaire n’est pas tombé à plat dos mais tu avais l’avantage de l’action. C’est très bien. Je te montrerai comment tu peux marquer ippon dans ce genre de situation.
— Je n’ai pas perdu, alors ?
— Non Lily, tu as fait égalité.
La petite fille est surprise. Qu’il soit possible de marquer des points en tombant toute seule à condition d’embarquer son adversaire la surprend encore.
— Allez, il faut que tu y retournes, c’est la finale.
Eunice fait un signe à l’arbitre. Il vient chercher Lily. Son kimono porte dans le dos un « H » à la craie. Il sait qu’il doit en prendre soin et lui autoriser de commencer garde prise.
Son adversaire est cette fois un blondinet d’une demi-tête de plus qu’elle. Cette histoire de garde prise ne lui plaît guère. Il trouve que Lily a l’air aussi idiote que toutes les filles et ne comprend pas ce privilège. L’arbitre le rappelle à l’ordre. Le combat commence. Le blondinet lâche aussitôt le kimono de Lily et recule vivement avec l’intention de se dégager de la prise de sa partenaire afin de pouvoir la saisir comme il veut. Il a sson spécial. Il ne l’a pas encore placé aujourd’hui. Il doit y arriver.
Lily, surprise qu’il retire ses mains de son kimono tout en se reculant, s’accroche un peu plus par crainte de s’affaler d’emblée. Par ce simple contre-poids, elle produit un déséquilibre avant de son adversaire que ses automatismes de bébé judoka transforme en un tai sabaki qui amorce un de ces morote avec barrage qu’elle affectionne tant garder le revers de son adversaire lui permet de conserver en même temps l’équilibre.
Le garçonnet vole. Sa chute est maladroite mais son plat dos garantit le ippon. Le combat est terminé. Lily en est presque sonnée. L’arbitre la conduit jusqu’à Eunice tout en la félicitant. Une belle effusion s’en ensuit.
— Tu vois, ma puce ! Tu viens de gagner ta première médaille d’or avec un morote magnifique. Je suis très fière de toi.
Lily ne sait pas quoi dire. Elle a envie de rire, et de pleurer aussi.
— Pourquoi a-t-il lâché la garde ?
— Parce qu’il voulait faire son truc sans tenir compte de sa partenaire ; toi, tu as su profiter de la situation.
— Je n’ai pas fait vraiment exprès… Juste j’avais peur de tomber.
— On ne fait jamais exprès, Lily, en combat. Mais, quand on travaille bien, tout ce que l’on a appris à l’entraînement revient au bon moment.
Eunice prend sa main.
— Allez viens, on va chercher ta médaille ! Et après, on se fait une pizza ?
— À goûter ?
— Je faisais toujours ça quand je gagnais un tournoi. Maintenant, c’est ton tour.
— D’accord, mais… je ne peux pas plutôt avoir un gâteau ?
Ah ! jeunesse…



Cy Jung, 2 janvier 2015®.

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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)

[#04] L’homme qui titube dans l’Escalator (V-01)

[#05] Un gros Petit Jésus, pour la crèche (V-01)

[#06] La serveuse d’un restaurant près de Beaubourg (V-01)

[#07] L’homme au chapeau de François Mitterrand (V-01)

[#08] Le démarcheur qui ne babote pas (V-01)

[#09] La petite fille et son papa (V-01)

[#10] Le couple qui ne se parle pas (V-01)

[#11] La voix qui filtre à travers la porte (V-01)

[#12] L’homme qui perd son pantalon (V-01)

[#13] La dame que j’invite à aller courir (V-01)

[#14] L’homme qui ne réclame rien (V-01)

[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)

[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

[#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)

[#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)

[#25] Le garçon qui veut lui faire une profondeur (V-01)

[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)

[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)

[#31] Les lombaires qui se prennent pour de longs baisers (V-01)

[#17] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)

[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)

[#34] L’homme qui veut tuer quelqu’un pour moi (V-01)

[#35] L’ouvrier qui a des allergies (V-01)

[#36] Le junkie qui me rend mon sourire (V-01)

[#37] L’éditrice qui me souhaite de bonnes vacances (V-01)

[#38] La maman qui trouve des solutions (V-01)

[#39] L’homme qui regrette son achat (V-01)

[#40] La femme qui est propre sans être vierge (V-01)

[#41] L’amie qui a des couilles dans le ventre (V-01)

[#42] Les jeunes gens qui ont peur de moi (V-01)

[#43] Le soutien-gorge abandonné dans le métro (V-01)

[#44] Le fêtard qui rentre du réveillon (V-01)

[#45] La corneille qui déroule avec moi (V-01)

La jeune fille qui ne veut pas se faire couper en morceaux (V-01)

[#47] La dame qui a l’odorat très développé (V-01)

[#48] L’ambassadrice de tri qui sonne à la porte (V-01)

[#49] La vieille dame qui doit rester chez elle (V-01)

[#50] La maman qui a mal au cœur (V-01)

[# 51] L’homme qui ne répond pas au téléphone (V-01)