[e-criture]

[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)



Cy Jung — [#26] La postière qui pense que j'ai changé de coiffure (...)

[Le prétexte] J’entre dans mon bureau de Poste. L’agente d’accueil me dit bonjour et me demande ce que je veux. Je lui réponds ; elle m’indique de patienter, s’éloigne, revient.
— Vous avez changé quelque chose. Votre coiffure ?
Je suis surprise, je bafouille un peu.
— Vous n’avez pas changé de coiffure ?
— Non.
— Mais vous avec bien changé quelque chose ?


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



En mémoire des attaques des 7, 8 et 9 janvier 2015.
À la liberté.


[La nouvelle]
Un jour. Une heure. Camille caresse la cuisse d’Eunice. Sa peau est douce. Une rose meurt quelque part. Un papillon se pose sur le plateau du compost. On entend une petite musique qui vient de loin. Un stylo gratte une enveloppe. La balayeuse emporte une boîte de kebab nappée de ketchup et de mayonnaise. Une dame se mouche. Un café passe. Eunice pleure.
Camille prend sa main. Les larmes coulent. Le lait d’avoine est mis à cuire trente minutes. Il convient alors d’éteindre le feu sous la casserole, de sortir un chinois, de le poser sur un saladier, d’y verser la bouillie d’avoine, de la filtrer en fouettant avec une spatule souple, puis vite de laver le chinois avant que la fibre n’occulte le treillis. S’il séchait, ce serait plus compliqué à nettoyer que de coller la paire de merguez dans le pain, cette même paire qui cite Jacques Lacan dans le texte, « Aimer, c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » Et ne plus avoir peur.
Une balle sort d’un canon. Elle carde la laine, comme le crin. Le matelas soupire de cette belle nuit d’amour. La macule est rouge, sang. Le saumon fume. Un citron sourit à l’idée de lui offrir sa rondelle. Le drapeau est moins bleu, moins blanc. La foule se presse. On dirait que la mer est venue jusque-là, avec ses vagues, son eau salée qui pique les yeux, le sable qui charge le roulis de ses grains, le vent. Vous entendez le vent ? Il ne souffle plus. Dieu l’a fait taire pour être le seul maître à bord. Un troupeau de buffles traverse à gué. Aucun crocodile ne s’interpose. L’herbe reste verte, la pierre grise, l’azur pourpre.
— Dis-moi que tu m’aimes.
Le couteau suisse ravale son tranchant. Un mail arrive. Un autre part à la poubelle. Le souffle revient, mince, fébrile. Dieu le retient encore. Jésus lui dit de lâcher l’affaire. Le père est sévère. Le fils insiste. Le souffle se tourmente. Une corneille se pose sur le candélabre à l’angle de la rue. Elle y abdique une fiente. Elle repart. Son vol est plus léger, son cri ne l’est pas moins. Un nuage lâche une averse. Les parapluies s’ouvrent. La soif attise la salive de la Samaritaine. Camille sort la langue. Elle détoure le pavillon. Une pellicule humide se forme sur l’épiderme. Eunice tend les lèvres. Un baiser s’en ensuit. Un autre. Un troisième. Les cœurs accélèrent la cadence.
Boum !
Boum-boum !
Un gendarme enfile une cagoule. Une sirène fend le petit matin au milieu du flot compact du réveil automobile. Les caméras se précipitent. Les commentaires fusent. Une grenouille observe la scène, médusée. Son nénuphar l’appelle. Elle y va. L’escargot tend l’oreille. Le silence dans sa coquille est de plomb. Il guette le retour du bruit. Il se fait attendre. Les doigts sont figés sur les claviers des téléphones. Des flashs crépitent. La foule murmure puis se tait. Eunice part en vrille. Camille la retient. Un wagonnet descend dans la houillère par l’ascenseur. Douze mètres seconde. Une longue traînée noire gorge la moquette telle des abattures carminées au creux d’une tendre fougère. Le petit bois crisse sous les pas du chasseur. On peut suivre ses traces jusqu’au tréfonds. Indélébiles.
Camille sent les muscles de son bras qui tétanisent. Eunice se fend sur la mousse érectile de son majeur. Un hélicoptère survole l’île de Pâques. Une tombe s’ouvre. Elles seront vingt au total. Ici. Là. Plus loin. Des fleurs, partout. Des fleurs, encore, en boutons, prêtes à éclore ; d’autres forment déjà une couronne. Sur le ruban, on peut lire « … la France ». Le reste a été caviardé par un ministre indélicat pris au piège d’un gilet pare-balles qui ne savait rien arrêter d’autre que la liberté. Et l’amour. La liberté et l’amour. Un petit poisson saute hors de son bocal. Il gigote sur la table. C’est plus rigolo que de tourner en rond dans une bulle de verre. Plus rigolo, mais moins durable. Un enfant le regarde. Il rit. Une machine à coudre tourne avec cinq kilos de linge, des torchons pour l’essentiel, une dose de lessive, une autre d’adoucissant, une troisième d’activateur de blanc. Si avec ça, le linceul ne sort pas plus albâtre qu’à l’origine, c’est à désespérer du tambour.
Mais, de quoi s’agit-il ?
— Dis ?
Que se passe-t-il ?
— Tu m’aimes ?
Quelle question ! Et qu’est-ce donc que cette écriture qui bannit l’histoire, cet amour qui ignore le verbe, ce monde qui assassine les braves entre deux matchs de football et autres réunions de famille ? Il fait nuit. La lune pourtant nous éclaire. Une motte de terre roule au fond du trou. Une taupe la reçoit sur la tête. Elle la retourne, contrariée, au fossoyeur. Le lecteur s’ennuie. Il jette le livre qui s’écrase sur un œuf. Le jaune se perce sur un éclat affûté de la coquille. Le blanc s’y emmêle. L’auteur se gorge du mélange. Il est seul désormais. Il s’amuse. Il jouit. La pomme se tale. Il en a croqué le ver. Gourmand ! La souris n’a plus de piles. Le texte exulte et la reine de Saba s’échappe des mines de Salomon jupes relevées sur les hanches. Elle a vu passer le cortège. Elle veut jouir aussi. Y aurait-il une amante dans le texte ?
— Tu ne sais donc pas que je t’aime ?
Un ongle observe ses envies. La rame est en feu. Les voyageurs pataugent sur la plaine. Une saleuse prépare la chaussée pour le prochain coup de gel. Camille déglutit.
— J’ai envie de l’entendre.
Eunice sourit. Elle lève son regard un instant de l’écran où se déroule une comédie dramatique. Il pleut. Les cheveux frisent. Eunice caresse de deux phalanges la joue de Camille. Une larme point.
— Tu pleures ?
Elle fait non de la tête.
— Viens…
Une paume s’ouvre. Elle se pose, tranquille, sur une fesse qui en frémit d’aise. Deux tours triangulent avec une grue de chantier. Une chaîne se brise. Une cloche. Un tocsin ? Et cette foutue tache, qui endeuille la moquette !
Camille et Eunice roulent dans le mitan. Le film n’est pas terminé. Un képi gît dans un couloir de bus. Une kippa expire entre deux gondoles. Il faut que cela s’arrête ! Quelqu’un pourrait-il dire qui a volé la télécommande ? Une rafale stoppe enfin le déroulement. Une autre. Le visage pâle de l’héroïne grésille à l’écran.
Mire. Ligne. Feu.
Il faut que ça bouge !
— Je t’aime.
Tout est intact comme si l’espace avait figé l’heure du crime. La pièce est vide, avec des restes de ruban rouge et blanc. Bleu. Sur la table, une couronne abandonnée, plus de tête pour la supporter. Au sol, les feuilles noircies ne sont même pas froissées. Un baiser encore. Camille et Eunice le savourent. Les chairs conglutinent. Elles ont eu si peur. Et si mal. Le crayon se tord. Le bâton se noue. Un rouleau se déchire. La vie doit revenir. On la guette. On l’attend. Elle n’est pourtant jamais partie. La motte de terre roule encore sous l’effet du vent. Oui ! il est revenu, le vent. Alléluia ! Dieu a perdu la partie. Le nichon est télégénique. Le clitoris aussi. Le regard se perd sous les piles du pont. L’espoir renaît. La toupie avance en tournant. La corde cherche une fillette pour sauter. Un ange réclame sa part. La corneille lui met un coup de bec dans le ventre. Elle se ravise et le porte aux urgences. Pinpon. On opère une mutation.
Camille sourit. Les larmes ne sont pas si distantes. Eunice lui prend la main. La foule est toujours plus compacte. Elle danse, immobile. Elle congratule. Le sang est dans ses veines. La liberté. Un téléphone sonne. Une cuisinière met les gaz. Camille dit à ses élèves de sortir dans la cour. Une minute. À peine. Eunice rajuste sa ceinture. Elle est noire, la ceinture. Eunice aussi. Qu’est-ce ça change ? Tout. La glace fond. Le verre se brise. La choucroute se dégarnit de ses saucisses. Reste le lard. Joli flop !
Bang !
Encore un coup de feu ? Ça suffit ! On préfère « flop ». « Bang », ça fait mal et l’on aime l’idée que l’amour serait reine. Même s’il fait flop ?
Sale histoire.
L’eau coule du robinet. Le savon lave les mains. Le parquet luit. L’ordre est dans la chose. La tarte aux fraises réclame le tire-bouchon. Le feuillet refait surface.
— S’il te plaît ? Dis-moi encore.
Eunice sert Camille plus fort dans ses bras. Elles coagulent pendant que les pâtes au quinoa apportent des protéines. Un pinceau trempe dans une bouteille en plastique découpée sous le goulot. Une couette aboie. Une compagnie de CRS investit un camp de Roms et embarque tout le monde, femmes et enfants d’abord. Camille a perdu sa culotte. Elle contracte le périnée. La balance est couverte de farine. Le coussin est tout mou. Un lapin court après une carotte animée d’un désir profond de retourner à la terre. Une mine se casse. Le mouchoir est plein.
Eunice se gratte l’oreille. Camille caresse ses seins avec tant d’amour dans le regard que la béatitude les gagne. Le tapisser compte ses fils. Il en manque deux. C’est tout de même incroyable, des fils manquants ! Il recompte. Le lapin repasse sans la carotte. Le compte est bon. Un ordinateur télécharge un fichier mp3. Le thé infuse. Le chocolat fond sous la langue. Eunice réclame un nouveau baiser. Une caméra tourne. Un banquier regarde par la fenêtre de son bureau. En bas, le lapin fait un troisième passage. Il a trouvé cette fois une salade qui veut bien jouer à se faire croquer le cœur. On entend au loin les sanglots de la carotte abandonnée, babillage et marc de café. Arrêt sur image.
— Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime…
Et après, qu’est-ce que l’on fait ?
Tout est là. Ou presque. Il en manque douze, plus une, plus quatre, et trois encore. Ils manquent, à moins qu’ils ne soient toujours là. Les fils du tapissier ? Oui, on ne parle que de cela, les fils de trame, les fils de chaîne, et la navette qui tisse comme papa coud. La tour Montparnasse étarque sa toile. Un souffle suffit à ce que la barque avance. Le banquier renonce à sauter jusqu’au lapin qui boulotte la salade sous ses fenêtres. La carotte retourne à son bac à sable. La corneille berce l’ange réparé. Le mouchoir se vide. Dieu se terre dans la motte. La liberté guide nos pas. Camille aime Eunice. Eunice aime Camille. Les Roms retrouvent leur caravane tirée par des Vélib en pièces détachées. L’auteur relit son texte. Le masque s’affûte. On change la moquette. On étend la lessive. Il y a toujours des tâches sur les torchons, de la betterave. Rouge.
Pan !
Qui tire encore ? Qui renonce à la vie ? Qui refuse l’amour ?
— Toi ?
Caddie ! S’il te plaît, ce n’est pas le moment. On se perd. On s’égare. Il faut suivre la ligne, y aller, la sauter si nécessaire. Y aller, tu m’entends ? Les doigts courent sur le clavier. L’auteur déroule sur la piste cyclable. Le lecteur cherche toujours l’histoire alors qu’elle est dans chaque mot, chaque virgule ; l’histoire. Elle est là. Écoute le texte. Qu’est-ce qu’il dit ?
La vie.
— Blablabla.
L’amour, alors ?
— Même pas cap’ !
La salade a perdu la tête. Que reste-t-il ?

« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. » [*]


Cy Jung, 4 mars 2015®.

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[*En référence aux Feuillets de Cy Jung, ici.



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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)

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[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)

[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

[#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)

[#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)

[#25] Le garçon qui veut lui faire une profondeur (V-01)

[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)

[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)

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[#17] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)

[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)

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La jeune fille qui ne veut pas se faire couper en morceaux (V-01)

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