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[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)



Cy Jung — [#27] L'homme qui massacre son casque audio (V-01)

[Le prétexte] Ligne 2, passé 22 heures, un jeudi.
Je rentre du judo. Les sièges sont occupés sans que le métro ne soit plein. Je mange mes crudités debout dans le soufflet. Sur la banquette, un homme sirote une bière. Il jette son casque audio par terre, le ramasse. Je croque deux morceaux de carotte de plus. Il se lève, jette de nouveau son casque au sol et se met à le piétiner avec une rare violence. Il tangue sous les mouvements de la rame et de l’alcool, sans doute. Il manque de tomber sur une jeune femme assise sur la banquette d’en face. Elle le remet debout, sans inquiétude. Il prononce un mot d’excuse. Elle lui sourit. Je ne bouge pas. Le casque de l’homme gît en miette mais elle et moi savons qu’il ne touchera pas un de nos cheveux.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
La psychologue est installée dans le bureau de consultation. Elle a pris place sur l’une des cinq chaises qui entourent une table au centre de la pièce. Sa doudoune noire est suspendue avec son sac à main à une patère. Son téléphone portable est posé devant elle. Il ne capte aucun réseau. Ce n’est pas important. Il est là pour lui donner l’heure.
Pierre-Baptiste entre un ballon en mousse sous le bras. Il a une petite quinzaine d’années. Il pose son ballon au pied de la patère. Il n’a pas un regard pour la psychologue. Elle lui sourit.
— Bonjour Pierre-Baptiste.
Il fait un signe de la tête, retire son manteau et le suspend près de celui de la psychologue.
— Vous venez vous asseoir avec moi ?
Il attrape une chaise par le dossier. Il la traîne jusqu’au mur opposé à la porte. Il revient sur ses pas, récupère le ballon, dribble en direction de la chaise, évitant plusieurs adversaires invisibles avant d’ajuster un tir qui manque sa cible.
— Chier !
Il repart, balle toujours au pied. Il fait le tour de la table, passe derrière la psychologue et revient vers la chaise. Nouveau tir. Nouvel échec. Nouveau juron. Il enchaîne. La porte s’ouvre. Un garçon du même âge entre. Il n’a pas toqué. La psychologue reste assise à sa place, tournant simplement la tête dans sa direction. Elle sourit de nouveau.
— Bonjour Sami.
— Bonjour madame ! C’est ma mère. Elle oublie toujours.
— Et vous, vous ne vous souvenez pas ?
— Si, mais le temps qu’elle m’entende et se prépare. Elle a toujours des choses importantes à faire.
Il soupire. Il avance jusqu’à la table en traînant un lourd sac à dos avec lui.
— Vous prenez place ?
Il choisit la chaise à côté d’elle, s’y installe sans retirer son blouson ni le bonnet vissé sur sa tête. Il range son sac à dos à ses pieds. Il se penche pour fouiller l’intérieur. Pierre-Baptiste passe devant la table balle au pied. Sami sort une trousse et la pose devant lui.
— On fait quoi aujourd’hui ?
— J’ai apporté un jeu de logique.
La psychologue attrape une boîte posée sur l’étagère derrière elle. Elle l’ouvre et installe le jeu. Sami la regarde faire sans chercher à l’aider. Il attend la consigne. Pierre-Baptiste ajuste son cinquième tir entre les pieds de la chaise. Le ballon passe encore à côté. Il ne jure pas, cette fois. Il fait quelques aller-retour devant la table comme pour écouter les explications que donne à présent la psychologue à Sami. Quand elle lève les yeux sur lui pour l’inviter à les rejoindre, il fait mine de ne pas la voir. Sami observe avec grande attention les figurines dont il dispose.
— Vous avez compris ?
Il hoche la tête pour dire oui. Il prend une longue inspiration, garde son souffle en suspens quelques secondes puis bouge une pièce, une autre. Il soupire. La psychologue l’observe. Il se trompe. Elle n’en dit rien. Pierre-Baptiste passe derrière eux. Son ballon est resté près de la chaise qui fait office de buts. Pierre-Baptiste tend la main et corrige l’erreur de Sami. La psychologue l’interpelle.
— Vous ne voulez pas jouer avec nous ?
Pierre-Baptiste ne répond pas. Il s’en va récupérer le ballon et dribble en tournant en rond devant la table. Sami prend la figurine déplacée par son camarade. Il lui fait décrire des arabesques puis la place à l’horizontale, la faisant voler devant ses yeux en produisant un bruit d’avion. La psychologue sort de nouvelles pièces de la boîte. Elle les installe devant la chaise vide en face d’elle. Pierre-Baptiste tourne toujours sur lui-même avec son ballon en mousse. Sami repose la pièce au bon endroit. Pierre-Baptiste s’approche de la table. Il se saisit d’une figurine parmi celles que vient d’installer la psychologue. Il la repose devant elle hors du jeu.
— C’est bien, pompier, comme métier. Mon père, il ne me cognerait plus si j’étais pompier ; je serais plus fort que lui.
— Vous voudriez être plus fort que votre père ?
— Je voudrais…
Sa voix s’éteint avant qu’il n’ait terminé sa phrase. Il envoie valser les pièces du jeu installé pour lui. Deux tombent par terre. Le pompier a résisté ; il est toujours debout. La psychologue toise son patient.
— Vous voudriez ? … Ne pas tomber par terre ?
Pierre-Baptiste sourit. Elle tousse. Il ramasse les pièces avec lenteur. Il les dispose en demi-cercle face au pompier. Il observe son ouvrage. D’une pichenette, il fait tomber le lapin rose.
— Ça fait mal quand il cogne. Pourquoi ma mère ne l’arrête-t-elle pas ?
— Voudriez-vous que nous le lui demandions ensemble ?
La psychologue ne note aucune réaction. Sami est toujours concentré sur sa partie. Il bouge une dernière pièce. La psychologue lui indique qu’il a trouvé la réponse. Elle modifie les paramètres et donne une nouvelle consigne. Sami passe son doigt sous son nez. Pierre-Baptiste pose un genou sur la chaise. Il se penche au-dessus de la table jusqu’à atteindre le jeu de Sami. Les figurines semblent vivantes entre ses mains tant il les place au bon endroit avec dextérité. La psychologue est interloquée. Elle n’en laisse rien paraître. Sami tend le pouce, comme pour le féliciter.
— Laisse-le cogner. C’est un con.
Pierre-Baptiste retourne à son ballon. La psychologue intervient.
— Voulez-vous que l’on en parle, Pierre-Baptiste ?
Il tire en direction de la chaise. Le ballon s’engouffre entre les quatre pieds, rebondit, et ressort.
— But !
Pierre-Baptiste lève les bras. Il saute en tournant sur lui-même.
— Tu as raison, c’est un con. Le médiateur aussi.
— Le médiateur ?
— Celui qui voulait nous réconcilier. Après, ça a été pire.
— C’est comme ma mère ; à chaque nouveau, je n’existe plus.
— Nouveau ?
— Mec. Elle m’envoie dormir chez la gardienne.
— La gardienne… ?
— But !
La psychologue et Sami regardent Pierre-Baptiste, surpris. Il a le ballon entre les mains. Il le pose sur la table et s’assoit. La psychologue organise aussitôt une partie pour lui. Il donne la bonne réponse en un temps record. Sami réfléchit toujours. Il bouge une figurine.
— La gardienne, elle me suce.
Il reprend sa figurine et la met à un autre endroit.
— C’est une salope !
— Et ta mère laisse faire ?
— Je ne lui ai jamais dit.
La psychologue intervient.
— Nous pouvons lui parler ensemble.
— Quand elle n’a pas de mec, elle me suce aussi.
Pierre-Baptiste jette violemment son ballon contre le mur. Il rebondit et percute un cheval à bascule. Le cheval grince.
— Moi, mon père, c’est ma mère qui le suce. Lui, il l’encule.
— Qu’est-ce que cela veut dire, Pierre-Baptiste, « enculer » ?
— Vous ne savez pas ?
— Je veux que vous me disiez ce que vous vous en savez.
— Il lui bourre le cul.
— Vous l’avez vu faire ?
— Non, c’est lui qui le dit dès qu’elle fait un truc qui ne lui plaît pas.
— Il dit quoi ?
— « Ta gueule ! Tu n’es qu’une enculée à qui je bourre le cul ! »
— Et elle répond quoi ?
— « Pas devant le petit ». Le « petit », c’est moi mais je comprends bien de quoi ils parlent.
— Et cela vous fait quoi de les entendre parler ainsi ?
— Je m’en fous, ce ne sont pas mes affaires.
Il se lève et reprend son ballon. Sami bouge une nouvelle pièce du jeu.
— Moi aussi, je m’en fous que tout le monde me suce.
— Tout le monde ?
Une pointe d’inquiétude est perceptible dans la voix de psychologue. Sami hausse les épaules. Il se concentre de nouveau sur le jeu. Pierre-Baptiste revient vers la table. Il s’assoit devant la partie que lui a préparée la psychologue. Il sort un bonbon de sa poche et le jette à Sami.
— Et la prof de judo, elle te suce ?
— Non.
— Normal, c’est une gouine.
La psychologue se tourne vers Pierre-Baptiste.
— Vous pensez que c’est la raison ?
— Toutes les salopes sucent.
Sami relève vivement la tête. Le bonbon qu’il était en train de sortir de son papier rebondit sur le dos de la tortue et roule par terre.
— Ma mère, ce n’est pas une salope !
— Elle te suce quand même !
— Et ton père, il cogne.
Les deux adolescents se font face. La table qui les sépare contient à peine leur violence respective. De longues secondes durant, personne ne bouge, ni Sami, ni Pierre-Baptiste, ni la psychologue. L’ange qui passe voudrait être une araignée et dérouler un fil dénoué de toute tension. Il pourrait être aussi une machine qui fond les bouchons en plastique pour produire une bobine qui alimenterait une imprimante 3D à défaut d’un métier à tisser. Les anges ne sont pas si efficaces qu’on le dit, surtout quand personne n’y croit.
C’est Sami qui remet du mouvement dans la pièce. Il ramasse le bonbon, le frotte un peu contre le tissu de son pantalon et le met dans sa bouche. La psychologue regarde l’heure sur son téléphone portable. Sami plonge de nouveau le nez dans le jeu de logique en faisant tourner bruyamment le bonbon dans sa bouche. Pierre-Baptiste lit la consigne sur la carte. Il sourit. De nouveau, les figurines virevoltent entre ses doigts pour prendre place à l’endroit qu’il leur désigne. Il s’écarte en s’adossant à la chaise. Il observe son ouvrage et frotte ses paumes l’une contre l’autre.
— C’est bon.
La psychologue retourne la carte qu’elle a posée devant lui.
— Je vous laisse vérifier même si je pense que c’est inutile. Vous jouez souvent à des jeux de logique ? Vous êtes très doué !
— Je joue au foot.
— Vous pensez que c’est un jeu de logique ?
Sami déplace la dernière pièce de sa partie. Il indique à la psychologue qu’il a terminé. Elle l’invite à vérifier le résultat sur le dos de la carte. Il est juste.
— Moi, je ne trouve pas que le foot soit très logique. C’est pour le fric, tout ça !
— Ouais, mais si tu n’as pas une bonne tactique, même avec le fric, tu perds.
Sami prend l’air de quelqu’un qui réfléchit à une question difficile. La psychologue l’encourage.
— Vous en pensez quoi, Sami ? Une bonne tactique est-elle plus efficace que tout ?
— Au sport, il faut de la force aussi. De la technique.
— Et à l’école ?
— La tactique ne sert à rien à l’école. Comme à la maison. On est le plus petit, on se fait écraser par le plus fort, la mère qui suce, le père qui cogne. Ce sont tous les mêmes ! Des brutes.
— On ne doit pas se laisser faire.
Pierre-Baptiste saute sur ses pieds. Il reprend le ballon entre ses mains. On sent qu’il hésite.
— Tu vois, Sami, ce n’est pas juste tout ça. On ne doit pas se laisser faire…
Sa voix a faibli. Il reste debout, son ballon entre les mains, comme choqué par ce qu’il vient de dire à deux reprises. L’ange reste dans son coin. L’heure est trop grave pour lui. Pierre-Baptiste interpelle la psychologue.
— Vous en pensez quoi, vous ? On sera les plus forts, un jour ?
— Oui, sans doute Pierre-Baptiste. Mais croyez-vous qu’il soit toujours nécessaire de cogner ou de se faire sucer quand on est le plus fort ?
Les deux adolescents fixent un instant la psychologue puis leurs yeux se perdent. Le téléphone portable vibre sur la table.
— Vous y réfléchissez pour la semaine prochaine ?
Sami et Pierre-Baptiste opinent. Ils récupèrent leurs affaires sans un mot et sortent. La psychologue les suit de peu. Elle croise le psychiatre responsable du service.
— Bon week-end !



Cy Jung, 3 avril 2015®.

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