[e-criture]

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)



Cy Jung — [#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[Le prétexte] Je me promène. Dans un espace vert, un peu à l’écart, un lycéen en invective un second. Un troisième regarde, sans intervenir.
— Si je te tape ici, je laisse ton sang par terre.
Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris. J’ai de la chance, il répète.
— Si je te tape ici, je laisse ton sang par terre.
Le deuxième se défend sans crier. Il me tourne le dos, je ne comprends pas ce qu’il dit. Le premier reprend.
— C’est ça que tu veux, que je laisse ton sang par terre ?


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Un garçonnet sort en courant du vestiaire de la salle de sport. Il est en kimono, ceinture à la main, pieds nus. Un second le suit de près, même tenue plus un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, le balai à frange de ménage en main.
— Lakbar ! Lakbar !
Le premier garçonnet arrive au niveau du tatami. Il y entre sans salut. Le second crie toujours.
— Lakbar ! Lakbar !
Le premier court encore. Le second s’arrête. Le premier se retourne. Ils se font face à quatre tapis d’écart.
— Lakbar ! Takaktakata ! Takaktakata !
Le premier fait une chute arrière. Il bouge encore.
— Takaktakatakata !
— Je vais vous en faire faire, moi, des katas !
Les deux garçonnets se figent. Celui qui est allongé sur le tatami se relève. Son camarade se met au garde-à-vous à côté du balai, franges en l’air. Eunice lui arrache son bonnet.
— Vous pouvez me dire à quoi vous jouez ?
— Aux terroristes, sensei. Lui, il fait l’otage, moi, je le tue.
« Au moins, c’est dit », commenterait Camille si elle était là. Eunice en serait d’accord. Cela ne règle pas les choses pour autant : comment faire comprendre à ces gosses que l’on ne joue pas « aux terroristes », que c’est grave de tuer quelqu’un ? Savent-ils au moins ce que signifie le cri de guerre utilisé ?
Une femme s’approche.
— J’ai tout vu, madame Eunice ! Il faut appeler la police !
— La police ? Mais pour quoi faire ?
— Ce sont des djihadistes !
— Ce sont des enfants, madame Martin, des enfants qui jouent.
— C’est une honte !
— Madame Martin ! Ces enfants ne font que reproduire la violence du monde. Il faut bien que…
— Vous les excusez, en plus ! N’a-t-on jamais vu ça ? Des enfants qui crient Allah en tirant à la mitraillette et une professeure de judo qui trouve ça normal ! Cela ne va pas se passer comme ça !
— Je vais les punir, en effet, mais non sans leur expliquer pourquoi.
— Et moi, je reprends mon fils. Il n’a rien à faire avec ces intégristes !
— Madame Martin… Ce sont des enfants !
Madame Martin tourne le dos à Eunice. Elle marche vivement jusqu’au vestiaire et en ressort en traînant un garçonnet par la main. Il est torse nu, ses affaires en vrac sous le bras. Sa mère porte son sac de sport encore ouvert.
— Tu te rhabilleras dehors. Je t’interdis de revenir ici.
Près du tatami, l’otage et le terroriste ont baissé la tête. Ils ont entendu Eunice les défendre puis dire qu’elle allait les punir. D’autres enfants sortent des vestiaires.
— Tout le monde en place pour le salut.
Le terroriste ne sait pas quoi faire de son balai. Il le pose le long du tatami. Eunice jette le bonnet à côté. Les enfants se placent sur une ligne. Elle leur fait face. Elle se met à genou. Ils l’imitent.
Le salut terminé, elle lance l’échauffement, prenant à part les deux acteurs du jour.
— Vous avez compris où est le problème ?
— Madame Martin pense que l’on est des terroristes. Mais nous, on s’amuse.
Eunice sourit. Au moins, ils ont compris.
— Bien. Vous allez vous mettre chacun dans un coin. Chaque fois que je taperai dans les mains, vous ferez vingt abdos, vingt flexions et dix pompes.
— Tout le cours ?
— Tout le cours.
Ils ne protestent pas plus et rejoignent chacun un coin. Eunice reprend la main sur l’échauffement. Dix minutes plus tard, elle rassemble ses élèves, en choisit un comme partenaire de démonstration et se lance dans le cours.
— Travail debout. La semaine dernière, on a vu les prises avec chute avant en déplacement. Aujourd’hui, on va travailler sur les prises avec chute arrière. O soto gari, o ushi gari, ko uchi gari… On commence par faire reculer son partenaire.
Elle joint le déplacement à la parole. À l’instant précis où elle lance son balayage, trois policiers entrent bruyamment dans la salle de sport.
— Police ! Qui est le responsable ?
Eunice arrête son balayage, salue son partenaire, et sort du tatami.
— C’est moi.
— On nous a signalé des jeunes qui incitent à commettre des attentats.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
Le policier sort un carnet de sa poche.
— Une certaine madame Martin nous a déclaré avoir vu deux de vos élèves répéter une attaque terroriste. Nous devons les interroger.
— Je ne vois toujours pas de quoi vous parlez.
— On nous avait prévenus que vous êtes de leur côté. On vous embarque !
— Vous m’embarquez ?
— Oui ! Veuillez mettre des chaussures et prendre une pièce d’identité.
— Et que fait-on de ces enfants sur le tatami ? Ils sont sous ma responsabilité. Devrais-je dire à leurs parents que la police les a laissés sans surveillance ?
L’agent a l’air dans l’embarras. Il se retourne vers ses collègues. Les trois s’éloignent un peu. L’un suggère d’appeler la commissaire. L’autre propose de garder les enfants. Le troisième tranche en faveur du premier. Il sort de la salle de sport.
Sur le tatami les enfants s’impatientent. Eunice les rejoint. Ils accourent autour d’elle.
— Il semble qu’il y ait un problème avec la police. Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer. En attendant d’en savoir plus, je vous demande de vous asseoir et de rester les plus tranquilles possible.
— Et qu’est-ce qu’on fait ? demande l’un d’eux.
— Racontez-vous les prises de judo dans la tête. On révise tout à l’heure.
Les enfants s’assoient, certains bavardent doucement, d’autres se concentrent sur leurs pensées. Les deux terroristes du jour trompent leur inquiétude en se mangeant les doigts pour le premier, les pieds pour le second. Le policier sorti appeler sa hiérarchie revient. Eunice ressort du tatami.
— On vous embarque, mon collègue surveille les enfants.
— C’est une plaisanterie ?
— Je ne crois pas madame. Au vu de nos fichiers et des faits qui nous ont été rapportés, nous avons toute matière à penser que vous couvrez des actes terroristes.
— Vos fichiers ?
Le policier lui prend le bras.
— Ne résistez pas, madame. Les enfants…
— Les enfants…
Eunice est sonnée. Tout cela est si absurde ! Dans un dernier sursaut, elle réclame d’appeler son associé pour qu’il puisse venir s’occuper des enfants. Le policier hésite. Eunice argue que son collègue ne peut pas rester là trop longtemps, le service… Le service, en effet. Elle appelle.
Freddy peine à comprendre que la police l’emmène au commissariat. Elle ne peut pas lui en dire plus. Elle lui demande de prévenir Camille, et un avocat. À ce mot, le policier lui prend le téléphone des mains. Freddy dit qu’il arrive. La ligne est déjà coupée. Eunice est poussée jusqu’à la voiture garée en pleine voie. Le commissariat n’est pas loin. Elle y arrive en kimono, pieds nus dans ses zoories. Elle passe la salle d’attente et est installée dans un bureau face à un policier en civil.
— Vos papiers ?
— Ils sont chez moi. Vos collègues…
Le policier sourit.
— Mes collègues… Vos noms, prénoms, date et lieu de naissance et adresse s’il vous plaît.
Le policier commence à saisir son procès-verbal.
— Vous pouvez me dire pourquoi vous êtes là ?
— Non.
— Pas de papiers. Pas d’aveux spontanés. Votre cas s’aggrave.
Eunice ne sait pas s’il plaisante. Il se lève, la laissant à la surveillante d’une gardienne de la paix en faction entre deux portes. Le temps passe. Il revient enfin.
— Si j’en crois mes collègues, vous êtes complice d’apologie du terrorisme. Étant donné le contexte national, je suis obligé de vous placer en garde à vue ce d’autant que vous n’avez pas de papiers. La procédure. Vous comprenez ?
— Non.
Le policier prend un air affligé. Il termine son procès-verbal. Il l’imprime et tend un stylo à Eunice.
— Signez là, s’il vous plaît.
— Non.
— Vous refusez de signer ?
— Oui. C’est tout ce qu’il me reste.
Il hoche la tête et fait un signe à la policière en faction. Elle entraîne Eunice vers les sous-sols du commissariat. Elles passent une lourde porte. De l’autre côté, deux gardiens de la paix officient. Eunice demande à voir un médecin.
— Pourquoi ?
— Pourquoi pas ?
Le policier note sa requête. Il lui demande sa ceinture noire et le cordon de son pantalon de kimono. Eunice s’exécute sans retenir le pantalon.
— Tenez votre froc avec les mains, s’il vous plaît, et suivez-moi.
Le policier l’installe dans une cellule. Il lui donne une couverture emballée dans un film plastique, une carafe d’eau et un verre en plastique léger.
— Prenez vos aises. Terrorisme, ça peut durer cent quarante-quatre heures.
Six jours.
— Le médecin sera là sous peu.
Il sort en tirant la porte derrière lui. Eunice frissonne. Elle s’assoit sur la banquette la couverture toujours emballée sur les genoux. Sans prévenir, une première larme coule sur sa joue, puis une seconde, puis tout un flot. Elle laisse faire, épongeant le plus gros de la manche de son kimono. Elle renifle. La porte s’ouvre. Le policier dépose un paquet de mouchoirs à côté d’elle.
— Si vous n’avez rien fait, vous sortirez vite.
— Je n’ai rien fait.
— C’est vous qui savez, madame.
Elle sait. Elle esquisse un pâle sourire en reconnaissance de sa bienveillance. Il repart. Les larmes coulent toujours, moins drues. Eunice rembobine le film des événements, ces deux gamins qui jouent à « lakbar », cette idiote de madame Martin qui prend les choses au premier degré, ces policiers qui… Mais qu’a pu dire cette femme pour déplacer la police à cause d’un balai de ménage à franges ?
Eunice a beau faire preuve d’imagination, elle ne comprend pas comment on peut convaincre les forces de l’ordre d’intervenir sur des jeux d’enfant, quel que soit le caractère condamnable de ces jeux. C’est son boulot d’éducatrice sportive de faire comprendre à ces gamins que la limite a été franchie. Et ils l’ont compris. Où est le problème, alors ?
Quant à ces trois policiers qui ont fait irruption dans son dojo et l’ont embarquée comme la négresse forcément coupable qu’elle est ! Ça pue le racisme à plein nez même si rien ne permet de l’étayer. Leurs regards, peut-être ? Leur bêtise ? Ce ne sont sans doute pas des arguments devant un juge mais Eunice sait que dès qu’elle sera sortie de là elle déploiera tous les moyens légaux pour que les protagonistes de cette affaire assument leur irresponsabilité coupable. Diffamation et dénonciation de crime imaginaire pour madame Martin ? Arrestation arbitraire pour les trois policiers ? Défaut de discernement pour l’officier de police judiciaire qui l’a mise en garde à vue ? Ce n’est pas forcément un délit. Son avocat trouvera bien quelque chose.
Son avocat ? Pourvu que Camille arrive à le faire venir. Et le médecin ? Où est-il ce foutu médecin ? Eunice se lève. Son pantalon de kimono retombe sur ses chevilles. Après les larmes de désœuvrement, c’est la colère qui vient, une colère froide, une colère qui remonte du fin fond de l’histoire de l’oppression des hommes, une colère qui étrangle, une colère qui détruit.
Eunice prend une longue inspiration. Elle doit agir pour ne pas exploser. Agir, dans une cellule de quatre mètres carrés ? Elle respire en cherchant dans le ara la force mentale qui lui a permis d’être championne du monde de judo plus tôt dans sa vie. Elle ferme les yeux. Un visage rayé par la lumière des barreaux de Cayenne lui apparaît. Steve McQueen. Eunice sourit. Quel délicieux compagnon ! Papillon.
Elle va résister, comme lui. Six jours, ce n’est pas si long.



Cy Jung, 4 mai 2015®.

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