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[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)



Cy Jung — [#29] L'adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[Le prétexte] Deux adolescentes discutent dans le métro. C’est la rentrée, elles sont en train de faire connaissance. Leur conversation s’attarde sur le plus court trajet en métro pour rentrer chacune chez elle.
L’une remarque.
— La 8 et la 9 ont cinq stations en commun.
L’autre acquiesce. La première continue.
— Moi, mon père habite sur la 8, ma mère sur la 9.
Et elle ? Où habite-t-elle ? Elle ne le dit pas.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Bachir guette depuis une heure la petite porte derrière la salle de sport. Depuis qu’il a vu la police embarquer la dame noire, il est inquiet. Il la connaît, la police ! Il s’en souvient chaque jour comme si c’était hier, quand sa mère l’a traîné jusqu’au commissariat pour demander des nouvelles de son mari disparu depuis deux jours. Bachir n’était pas bien grand mais comment oublier ces hommes en uniforme qui ont giflé sa mère et l’ont mise dehors avec son fils, petit garçon timide qui a pris au passage un coup de pied dans les fesses qui l’a soulevé de terre ?
Sa mère a voulu qu’ils attendent devant le commissariat jusqu’à ce qu’elle ait des nouvelles du disparu. Les policiers sont revenus, avec des matraques cette fois. Un grand gars était là, adossé à un mur un peu à l’écart. Il s’est avancé et a arrêté le bras qui voulait la frapper de nouveau. L’homme avait un costume avec une cravate, un imper gris par dessus, et un chapeau mou sur la tête. La haine se lisait dans son regard, la haine et la détermination. Les policiers sont partis à reculons sans les quitter des yeux.
— Foutez tous le camp ! a crié l’un d’eux, les autres toujours prêts à en découdre si cette femme et son enfant n’obtempéraient pas.
Le grand gars a pris la mère de Bachir par l’épaule et lui dans ses bras.
— Venez. Ils ne vous diront rien pour votre mari. Il y en a tant d’autres qui ont subi le même sort.
Il les a raccompagnés jusqu’à leur appartement. La mère de Bachir lui a offert un thé. Il l’a bu du bout des lèvres en disant qu’il était bon. La vie a repris, à la fois ordinaire et rythmée par le vide. Le grand gars passait de temps en temps. Il buvait le thé, parlait en arabe, donnait une pièce à Bachir qui ne comprenait pas ce qu’il disait. Il voyait juste que son père ne revenait pas sans que personne ne lui explique pourquoi.
Il a ainsi attendu jusqu’à ses 15 ans, convaincu que son père pouvait passer la porte à tout instant, que la police allait le retrouver, qu’il ne pouvait que revenir. Sa mère ne l’en menaçait-elle d’ailleurs pas quelques fois, invoquant le retour de celui qui saurait lui mettre la « raclée » qu’il méritait ? Bachir y croyait jusqu’à ce jour où il a trouvé par hasard un vieil article de journal dans le tiroir de la commode.
Sa vie a basculé. Il ne servait plus à rien d’attendre. Il devait bouger, s’extirper de ce vide et aller chercher ailleurs l’amour dont on l’avait privé. L’amour… Pouvait-il abandonner sa mère ? Il pourrait venir la voir, de temps en temps, s’il ne partait pas trop loin. Ici, il étouffait. Il voulait visiter le monde, quitter ce pays qui avait tué son père sans prendre la peine de rendre son corps. Avait-il au moins une sépulture ? L’idée qu’il n’en avait pas faisait monter une telle rage en lui que Bachir avait peur, peur de commettre l’irréparable sans trop savoir de quoi il pourrait s’agir. Mieux valait partir. Et ne jamais revenir.
Il était donc parti en embrassant sa mère. Elle avait pleuré sans le retenir. Quand il était revenu quatre décennies plus tard — car bien sûr, il ne pouvait que revenir —, il était retourné la voir. Elle l’avait chassé comme s’il était un étranger, un paria. La voisine l’avait attrapé dans l’escalier pour lui expliquer que sa mère était malade, qu’elle ne reconnaissait plus personne, qu’il ne fallait pas le prendre pour lui.
Il avait un peu tourné dans le quartier. La nouvelle était rude. Il ne savait pas quoi faire. Il avait finalement choisi de s’installer pour une première nuit dans la rue, dans le petit renfoncement de la salle de sport. De là, il voyait sa mère entrer et sortir. Il espérait que le lendemain, elle se raviserait et l’inviterait à entrer. Cinq ans étaient passés. Elle sortait peu. Il lui faisait à chaque fois un signe. Elle ne répondait pas. Au moins, il avait le sentiment de la protéger.
C’est à cet endroit qu’il avait rencontré la dame noire. Elle habitait au-dessus de la salle de sport, et y travaillait. Il avait craint un temps qu’elle ne lui dise de partir. Elle l’avait observé quelques jours puis était venue le voir.
— Vous ne pouvez pas rester là.
— Je ne veux pas vous déranger, mais…
— Vous ne me dérangez pas, c’est pour vous… C’est dur d’habiter dans la rue. Voulez-vous que je trouve une association qui vous aide ?
— Non, je guette ma mère. Elle va venir.
La dame noire avait acquiescé et était repartie. Elle lui disait bonjour le matin, avec toujours un sourire. Bachir, lui, faisait en sorte d’être le plus discret possible. Un duvet, une couverture, un sac, et des cartons pour l’isoler du sol. L’endroit était au sec. Il ne voulait pas de tente ni installer un campement. C’était du provisoire. Sa mère allait lui faire un signe. Et puis, il le sentait bien, la dame noire veillait même si elle ne lui donnait jamais rien. Il s’en moquait qu’elle donnât quelque chose. Son sourire et son hospitalité étaient déjà beaucoup…
Un deux-tons tire Bachir de ses rêveries. La voiture de police passe en trombe. Elle ne s’arrête pas. Une seconde, il a espéré qu’elle ramenait la dame noire. Il n’en est rien. Il est tard, pourtant. La nuit n’est pas loin de tomber. Dans la salle de sport, la lumière est allumée. Le gars musclé qui y travaille avec la dame noire est arrivé très vite. Le policier resté avec les enfants est reparti à pied. La dame qui vit là aussi est venue plus tard. Elle est très vite repartie. Depuis, il ne se passe plus rien à part les allées et venues des usagers de la salle.
Bachir est inquiet. Il irait bien toquer pour demander des nouvelles au gars musclé. Il a peur. Il se souvient, il y a près de cinquante-cinq ans. Est-ce le même genre de gars que celui qui a protégé sa mère quand elle voulait rester devant le commissariat ? Il a l’air gentil mais il n’a pas de cravate ni de chapeau mou. Et il ne lui sourit jamais contrairement à la dame noire. Alors ? Bachir se lève. Il fait les cent pas. Pourquoi faut-il que la police toujours tue les gens plutôt que d’en prendre soin ?
— Pour protéger les autres, lui avait dit un jour le gars qui venait voir sa mère. Au moins, le pensent-ils.
Bachir n’avait pas bien compris. Et ce soir, il ne comprend toujours pas. Son père ne menaçait personne. Il n’était pas violent. Il n’a même jamais levé la main sur lui et il ne l’aurait jamais fait en dépit des allégations de sa mère. Bachir le sait. Et la femme noire, est-elle un danger ? Pour qui ? Pour quoi ? Il la voit faire du judo avec les enfants. Il l’entend quand il fait chaud et qu’elle ouvre les vasistas de l’arrière. Elle est un peu sévère, mais juste. Les enfants l’adorent. Les femmes qui viennent faire de la gymnastique aussi. Et son amie, la dame blanche. Comment croire que quelqu’un de si gentil serait une menace pour les autres ?
Parce qu’elle vit avec une autre femme, peut-être ? Bachir ne trouve pas cela très normal et il prie souvent pour que Dieu ne se fâche pas contre elle. Mais de là à se faire embarquer par la police française ? Ou alors, parce qu’elle est noire ? Ou les deux ? Bachir sait qu’il y a la loi d’un côté, et la police qui a parfois des ordres contraires. C’est aussi pour cela qu’il se fait tout petit dans son renfoncement. Il ne voudrait pas qu’on le retrouve. N’est-il pas le fils de son père ? Et comme il ne sait toujours pas pourquoi ils l’ont tué, il craint d’être le suivant sur la liste.
Sans prévenir, des larmes emplissent les yeux de Bachir. S’ils ont tué la dame noire, il… il… il… Il quoi ? Bachir l’ignore mais il sent si fort la colère renaître. Il ne peut plus repartir pour aller l’enfouir ailleurs. Il sait désormais qu’il ne pourra jamais s’en défaire. Il veut qu’on lui rende son père. Il veut que la police soit jugée. Il veut que la dame noire rentre chez elle, maintenant. Il veut que sa mère le reconnaisse. Il veut que la souffrance s’arrête. Il veut que plus personne ne meure. Jamais.
Plus fort encore, il pleure. Des sanglots secouent son corps, si puissants qu’ils lui coupent les jambes. Bachir tente de se retenir en posant la main sur la façade de la salle de sport. L’émotion est trop intense. Il tombe à terre, groggy. Une main l’attrape fermement sous l’épaule.
— Ça va, Bachir ?
Il lève les yeux. Le gars musclé de la salle de sport est là, à ses côtés. Il a l’air grave.
— Vous pouvez vous relever ?
— Plus tard…
Le gars musclé n’insiste pas. Il s’en va et revient avec un verre d’eau. Il s’accroupit à ses côtés. Bachir le regarde, surpris de son attention. Ses yeux sont toujours pleins de larmes.
— Merci. La dame noire, ils l’ont arrêtée ?
— Oui, Bachir. Mais elle va vite sortir.
— Qu’est-ce qu’elle a fait ?
— Rien d’illégal.
— Pourquoi alors ?
Le gars musclé hausse les épaules. Il a l’air désespéré. Triste aussi. Bachir voudrait l’aider à son tour, dire quelque chose qui lui fasse comprendre combien le sort de la dame noire l’importe.
— Ils ont fait pareil à mon père, le 17 octobre.
— 1961 ?
— 1961.
— Je comprends.
Le gars musclé se relève. Il tend la main à Bachir. Celui-ci la prend et se met debout. Il titube. Le gars musclé lui demande s’il a mangé. Bachir répond oui. Le gars musclé l’entraîne à l’intérieur de la salle de sport. Sur le seuil, Bachir hésite : il est du monde du dehors ; il ne veut pas déranger le dedans.
— Entrez, Bachir. Je vous offre un café ?
Bachir sourit pour remercier. Il s’interroge : comme le gars musclé peut-il connaître son prénom ? Ils ne se sont jamais parlé. Est-ce la dame noire qui le lui a dit ? Bachir ne se rappelle pas le lui avoir donné. La police, alors, qui dirait à tous qui il est, fils de paria et paria lui-même, et dont il faut se méfier. La police. Le gars musclé lui tend un gobelet fumant. Le temps de le boire, Bachir oublie ses questions. Il savoure, le café, la chaleur de la salle de sport, la lumière. Le gars musclé lui désigne un banc. Bachir s’assoit. Ils restent silencieux. Ils sont ensemble et cela leur fait du bien.
Le gobelet de Bachir est vide. Il se lève et le jette dans la grosse poubelle à côté de la machine. Il se dirige vers la porte.
— Merci monsieur.
— Vous pouvez rester un peu, si vous voulez.
Bachir fait non de la tête.
— Elle va revenir ?
— Bien sûr qu’elle va revenir !
Bachir le croit. Il regagne son bout de trottoir, résolu à ne pas s’endormir tant qu’il ne la verra pas. L’air du soir est frais. Bachir pose sur ses épaules la couverture. Il ne veut pas s’allonger, c’est trop risqué. Il attend. Le flot des voitures se ralentit. Quelle heure est-il ? Bachir n’a pas de montre. Il a jeté la sienne à la Seine. Le temps ne lui importe plus. Il veut juste que la dame noire revienne. Il tourne la tête. Une silhouette très blanche se découpe au bout de la rue ; elle semble voler au-dessus du sol, comme un fantôme mais en kimono. Une seconde, plus petite, avance en tenant son bras. Bachir sourit. Il se laisse glisser le long du mur et s’assoit sur le carton aplati. La lune apparaît derrière un nuage. Il sourit un peu plus. Ses paupières se ferment. Ses doutes s’envolent, la nuit sera belle.



Cy Jung, 10 juin 2015®.

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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

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