[e-criture]

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)



Cy Jung — [#30] La femme dont ce n'est pas la faute (V-01)

[Le prétexte] Un homme et une femme sont au milieu de la chaussée d’une rue sans circulation alors que je traverse. Ils sont un peu écartés l’un de l’autre, tournant sur un cercle invisible sans jamais se faire véritablement face.
Il parle vite, je ne comprends pas ce qu’il dit. Elle répond sans qu’il ne cesse de parler.
— « Arrêter de lui mettre la pression »…
Il parle encore. Elle reprend.
— « Arrêter de lui mettre la pression »… Comme si c’était de ma faute !


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Le fils de madame Martin se plante devant Eunice. Elle le regarde, surprise de le trouver là, une forte envie de le mettre dehors tant sa mère lui inspire dégoût et horreur.
— Bonjour Jean-Joseph.
— Bonjour sensei. Je m’excuse.
— Tu t’excuses ?
— Ma mère… Les autres m’ont raconté que vous êtes allées en prison parce qu’elle a dit à la police que vous souteniez les terroristes.
— Pas en prison Jean-Joseph, juste en garde à vue, le temps d’être interrogée et innocentée. Cela dit, c’est à ta mère de s’excuser. Tu n’es pas responsable de ses actes.
— Ce n’est pas ce qu’elle dit.
— Ah ? Que dit-elle ?
— Que si je n’avais pas voulu faire du judo, on n’en serait pas arrivés là.
— Là ?
— Elle a reçu une convocation de la police. Elle a peur d’aller en prison à son tour.
— Ne t’inquiète pas. Ce ne sera pas le cas. Il faut juste qu’elle comprenne qu’il n’est pas bon de raconter n’importe quoi.
— Elle fait toujours ça, sensei. C’est pour ça que je m’excuse, parce que je ne sais pas comment l’empêcher.
— Tu ne peux pas l’empêcher, Jean-Joseph. Il n’y a qu’elle qui peut décider de changer.
Il boude.
— En plus, elle ne veut plus que je vienne à cause de votre plainte.
— Je suis désolée, Jean-Joseph mais les mensonges de ta mère ont été lourds de conséquences. Je ne peux pas faire comme si rien ne s’était passé. Je comprendrais que tu m’en veuilles et…
— C’est à elle que j’en veux.
— Il ne faut pas.
— Pourquoi ? Elle ment et après, c’est moi qui suis privé de judo !
— C’est ta mère, Jean-Joseph.
Il soupire.
— Si je pouvais en changer, je te prendrais toi !
Eunice éclate de rire.
— Je serais une très mauvaise mère ! Et tu oublies toutes les fois où je t’ai remis à ta place avec une bonne chute sur le tatami.
— Tu as protégé les copains quand la police est venue les chercher.
Eunice lui donne une bourrade.
— Allez file ! Tu vas te faire gronder.
— Quand je pourrai décider, je reviendrai sensei, juré !
Elle tend le poing, il cogne dedans et passe la porte en courant, bousculant au passage Camille qui rentre de l’école. Il lance un « S’cusez ! » à peine audible et disparaît.
Camille rejoint Eunice.
— C’est qui ce garnement ?
— Le fils de la délatrice.
— Le fils de… Qu’est-ce qu’il faisait là ?
— Il venait s’excuser pour sa mère.
— Pauvre gosse !
— Il a précisé que s’il pouvait choisir, il me prendrait comme mère.
— Quelle horreur !
Eunice boude à son tour. Camille l’embrasse à pleine bouche.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire…
— Et que voulais-tu dire ?
— Que…
Plusieurs enfants sortent à l’instant du vestiaire et saluent Eunice, sauvant Camille de l’embarras. Craindrait-elle toujours de se moquer de sa compagne ? Pas tant qu’elle s’en donne l’air. Leur jeu est rodé même si la suite n’est jamais acquise. La suite ? Camille fait un clin d’œil coquin à Eunice. D’autres enfants entrent dans le dojo.
— Je te laisse à tes élèves. À tout à l’heure…
— Tu ne perds rien pour attendre !
— J’espère bien…
Camille récupère la sacoche qu’elle avait posée à ses pieds. Elle prend la direction de l’escalier qui mène à leur logement. Un petit groupe de parents s’approche de la professeure de judo. À leur tête, la maman de l’un des terroristes a l’air embarrassé.
— Mon fils m’a raconté ce qu’il s’est passé. Je suis vraiment désolée qu’il ait ainsi pu vous causer des ennuis. Va-t-il y avoir des conséquences ?
— Aucune pour moi, ni pour lui.
— Nous l’avons sévèrement puni, croyez-le bien !
Un papa s’avance.
— Moi aussi, j’ai puni mon fils. C’est incroyable ! Comment ont-ils pu inventer un jeu pareil ?
— Ce sont des enfants. Ils sont confrontés à tant de violence sans que personne ne leur explique le pourquoi du comment. Ils ont besoin d’exprimer leurs angoisses, par le jeu, notamment.
— Mais que faire ?
— Leur parler, et ne pas les laisser seuls devant la télévision.
Un brouhaha fait écho à sa réponse.
— Nous rentrons tard du travail…
— Il faut bien qu’ils s’occupent…
— Si l’on avait plus de temps…
— C’est quand même un monde tout ça…
— Et cette madame Martin, quelle pie !
— Elle sera condamnée ?
Une vaine clameur fait office de sentence. Eunice en profite pour reprendre la main sur la discussion. Il n’est pas question que la vindicte populaire trouve voix en son dojo.
— Le cours va commencer. Je dois vous laisser. Merci à tous d’être venus.
— Merci à vous madame Eunice d’avoir soutenu nos enfants !
— Oh ! oui. Merci.
— Vous êtes une femme tellement généreuse…
— On sait pouvoir compter sur vous !
— Je vous ai apporté des gâteaux à la cannelle que j’ai faits hier. Vous aimez la cannelle ?
Eunice prend le paquet qu’on lui tend avec un grand sourire.
— Merci à vous tous. Je vous propose de considérer l’affaire comme close. Le judo prime !
Tous lui disent au revoir ; certains vont attendre leur enfant dans la petite salle à l’entrée ; les autres sortent de la salle de sport. Eunice monte sur le tatami. Elle donne le signal du salut.
Le cours se déroule sans encombre. Eunice trouve même ses élèves plus appliqués que d’ordinaire, notamment les deux apprentis terroristes. Freddy arrive un peu avant l’heure, ravi de trouver son amie libre de ses mouvements. Les mercredis se suivent et ne se ressemblent pas. C’est heureux. Les dames du cours de 19 heures arrivent les unes après les autres. Eunice s’assure que tous les enfants sont accompagnés pour rentrer chez eux. C’est la fin de sa journée. Elle embrasse Freddy, fait un détour par le bureau pour classer quelques papiers et rejoint Camille à l’appartement.
Elle est installée sur la table de la cuisine, des paquets de cahiers et un thé devant elle. Eunice s’en sert une tasse. Elle s’assoit.
— Tu ne serais pas mieux sur la grande table du salon ?
— J’aime travailler dans les cuisines.
— Tu voudrais que l’on t’installe un bureau ?
— Surtout pas Eunice ; ne me prive pas de ma madeleine.
Elle referme un cahier.
— Encore cinq, et j’ai terminé.
— Tu as faim ?
— De toi…
Eunice sourit. En silence, elle se lève et emporte sa tasse jusqu’à la salle de bains. Elle retire son kimono. Ses sous-vêtements suivent ; sa prothèse itou. L’eau brûlante de la douche lui tire un soupir d’aise. Elle enduit son corps de savon. Elle aime regarder la mousse ruisseler sous le jet. Elle en remet une lichette. Pas trop. La planète n’a pas besoin qu’on la pollue au-delà du nécessaire. Elle finit de se rincer et coupe l’eau.
Elle attrape une grande serviette. Elle s’y enroule. Elle examine la rangée de flacons sur l’étagère : huile d’arnica, huile de lavande, lait nourrissant à l’argan, baume apaisant à l’eau de rose… ; elle hésite. Camille se glisse derrière elle.
— Lavande ?
Eunice sourit. Elle lui tend le flacon. Elle prend appui sur son épaule et la suit jusqu’à leur lit en sautillant sur son pied. Elle s’installe à plat ventre, la tête dans les bras. Camille s’assoit à califourchon en haut de ses cuisses. Un peu d’huile coule dans le creux des reins d’Eunice. Deux paumes se répartissent l’huile de massage. Elles la rependent des fesses aux trapèzes. Au passage, les doigts cherchent les nœuds qu’ils auraient à défaire. Un premier se cache du côté de l’omoplate gauche. Les doigts s’activent. Eunice grogne.
— Tu as mal ?
— Je suis tendue. Cela fait une semaine, j’ai craint qu’ils ne reviennent.
Camille pose un baiser très amoureux sous son oreille. Eunice frissonne. Camille poursuit le massage un bon moment, remettant de l’huile de temps à autre. Elle sent les tensions fondre sous ses doigts. Le souffle d’Eunice change de forme. Il est plus lent, plus chuintant, avec quelques à-coups quand les paumes de Camille passent plus bas sur les flancs, plus fermes sur les fesses.
Eunice profite d’un mouvement de Camille pour la soulever et se remettre sur le dos. Elle l’attire contre elle. Camille afflue sur son corps. Elle avale ses lèvres au passage. Un long baiser s’en ensuit, un qui dit si fort l’amour et le désir qu’il semble ne pas avoir de fin. Il roule. Il ricoche. Il perd le souffle, le retrouve et revient. Il patine. Il glisse et se rattrape. Un baiser. Un baiser et la chair entre en fusion en même temps que l’esprit s’empourpre. Les pubis s’affalent chacun sur le haut d’une cuisse. Ils cherchent à en épouser toute la surface. Les sexes coulent. Les clitoris s’étarquent. Les vagins pompent dans le vide. Un baiser. Un baiser et le corps déborde de joie. Il chante en chaque pore. Il réclame.
Camille roucoule. Eunice glisse ses mains sous l’élastique de son pantalon d’intérieur. Dessous, aucune culotte ne fait rempart. Les doigts courent sur la peau. Ils flirtent avec l’entre-deux-fesses, y vont, reviennent, repartent. Camille aimerait bien qu’ils ne soient pas contraints par la longueur des bras. Elle se trémousse. Le pantalon descend. Une main en profite pour passer par en dessous. Le pubis s’en régale. La main aussi. Et Camille. Et Eunice. Tout le monde. Seul le baiser est un peu dépité ; ces contorsions l’ont fait s’interrompre lui qui, pourtant, a tout déclenché. Que d’ingratitude ! Ne pourrait-il pas se venger, d’une manière ou d’une autre ?
Ah ! la revanche du baiser non masqué. Mémorable ! Camille fonce lèvres ouvertes et langue prête à l’agacement entre les cuisses d’Eunice. Avant qu’elles n’atteignent leur cible, Eunice se dérobe et, dans un mouvement dont elle a le secret, pivote sur elle-même, tire le pantalon de Camille vers le bas et se retrouve la bouche au cœur de son sexe, et réciproquement.
Leurs sexes auraient-ils un cœur ? Grâce au baiser, oui. Elles les sentent qui palpitent, à la limite de la tachycardie, les grandes lèvres en guise d’oreillettes et les petites de ventricules (ou l’inverse) ramenant vers l’extérieur des flots de cyprine que les bouches gobent tout en en laissant un peu pour le menton. Un coup de langue par-ci, une pression par là, une aspiration un peu plus loin, et encore un coup de langue… Le baiser exulte de tant de chair et de liquide ! Il voudrait que ça dure… ça dure… aussi dur que les deux clitoris entrés en bandaison, aussi preux que les vagins qui attendent leur tour, toutes écoutilles ouvertes. Faudrait-il encore que le baisser accepte de laisser la place ?
Un clitoris jouit, et sonne l’heure. C’est celui de Camille qui a cédé le premier. Elle s’envole. Eunice la retient et plante deux doigts véloces au creux de son vagin. Il les engloutit. Camille se tend. Eunice se concentre. Le baiser a quitté sa vulve mais qu’importe ! Il va revenir, elle le sait. Une nouvelle fois, elle fait rouler Camille, se pose à demi sur elle et la pénètre, jambes relevées, de toute sa poigne. Le sexe ploie, le plaisir fuse. Eunice va pour retirer sa main. Camille la retient. Elle veut être pleine, comble, bondée des doigts d’Eunice qui se demande parfois ce qu’il faudrait pour qu’elle soit repue.
Un baiser ? Oui, c’est exactement ça. Un baiser. Un qui dit le désir ; un qui dit l’amour. Un qui dit la joie. Un baiser qui parle comme un poème. Un baiser qui court en saccade comme un stiple. Un baiser qui scelle la chair, qui ouvre le sourire, plisse les yeux. Un baiser qui unit, qui partage. Un baiser qui porte l’orgasme au-delà du corps, jusqu’au plus profond du cœur, là où l’âme, toujours prête à la surprise, l’attend.
Un baiser.
Un autre.
Et encore un autre.
Des baisers.
Des autres.
Et encore des autres.
Un baiser.



Cy Jung, 6 juillet 2015®.

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