[e-criture]

[#31] Les lombaires qui se prennent pour de longs baisers (V-01)



Cy Jung — [#31] Les lombaires qui se prennent pour des longs baisers (...)

[Le prétexte] Le surlendemain d’un cours de judo auquel je ne suis pas allée pour cause de blessure, je reçois un texto de Jean-Michel.
« Est-ce que tes longs baisers vont mieux ? »
Mais de quoi parle-t-il ? Je réponds.
« Tu écris des choses bizarres, Jean-Mi… »
Très vite, l’explication vient.
« Mais non. Regarde ton texto de mardi. »
Je regarde et éclate de rire. Vive la composition automatique qui transforme les « lombaires » en « longs baisers » !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Dans la famille Long, il y a la fille, Baire, et le fils, Baiser. Ce sont des prénoms étranges, en effet. Ce fut là le vœu de leurs parents, soucieux de donner à leurs enfants des identités uniques et nonpareilles au point de soudoyer à deux reprises un officier d’État civil pour permettre l’enregistrement de ce qui s’apparente à un fardeau. On conçoit en effet volontiers combien cela n’a jamais été facile à porter, pas tant pour Baire, mais pour Baiser surtout. Imaginez ! Un simple jeu dans la cour de récréation, un jeu de ballon, par exemple.
— Qu’est-ce que tu joues mal, Baiser !
Baire se figure souvent l’horreur si ses parents lui avaient donné le prénom de son frère ; car de Baire, et de Baiser, qu’est-ce qui a décidé lequel serait masculin ou féminin ? Les critères de choix de madame et monsieur Long demeurent obscurs. La vie de Baire n’en est pas plus aisée à porter un tel anthroponyme.
— C’est un peu long, Baire !
Combien de fois a-t-elle entendu cette phrase le plus souvent prononcée sans que son locuteur n’ait conscience du sens produit par la construction phonétique ? Pour ne pas s’exposer, Baire a développé une rapidité à agir trop souvent réduite à néant par les circonstances. Depuis qu’elle a pris ce travail de serveuse, par exemple, dans un de ces bars où les hommes sont autorisés à malmener le petit personnel féminin de leurs paluches halitueuses, sa célérité n’est rien puisque son service dépend de celui de son patron, un homme aux gestes d’une lenteur maladive.
Elle en a pris son parti, ici, comme dans le reste de son existence. Elle prend soin, néanmoins, de toujours prononcer son prénom avant son patronyme. Pour son frère Baiser, cela ne change pas grand-chose. Dans un sens ou dans l’autre, les moqueries sont immédiates au point qu’il a tenté deux fois de se suicider, sans succès. Cela lui a valu l’indignation de sa mère qui a transposé sa peur de le perdre en réprimande sur son incurie légendaire.
— Baiser ! même ça tu en es incapable.
Il souffrait d’être ainsi insulté par tous et méprisé par sa mère. Dès sa majorité, il a quitté le domicile familial et s’est engagé dans la Légion étrangère, en demandant un changement d’identité. Il s’appelle désormais Pachier Méfais. On remarque au passage que Méfais est un prénom aussi peu usuel que Baiser. Son recruteur ne s’en est pas ému. Cela lui a semblé sonner comme un nom de guerre, ce d’autan qu’il le prononce « méfèze ». Cela lui suffisait : le garçon était viril et avait de bonnes connaissances du corps à corps à force de défendre son honneur avec ses poings. Il ferait un bon soldat.
Sa sœur Baire, elle, en plus de cultiver une certaine rapidité d’exécution, avait choisi la stratégie d’évitement. Cela valait pour tout et avait pour conséquence qu’elle vivait le plus loin possible de ses congénères, seule et solitaire, sans jamais vraiment lier connaissance. Même pas avec Eunice ? Même pas. C’était dire. Et sa solitude allait si bien avec sa volonté de transparence sociale. Ce soir, par exemple, alors que son service touche à sa fin, elle se demande si elle va pouvoir s’en tirer par l’une de ces défilades dans la nuit dont elle a le secret. Les deux gars au comptoir semblent bien décidés à ne pas la laisser filer sans « un dernier p’tit coup », comme ils disent. Le patron les a entendus, bien sûr. Ce n’est pas son affaire ce qu’il peut advenir après le service.
Baire est jolie. C’est la raison pour laquelle il l’a embauchée. Qu’elle plaise aux clients est tout bénéfice pour lui et une fille qui ne cherche pas les hommes ne travaille pas dans un bar du genre du sien. S’il n’était pas son patron, d’ailleurs, il s’en donnerait à cœur joie mais la vie lui avait appris que le commerce ne fait jamais bon ménage avec les amours ancillaires.
Il regarde l’heure à la pendule au-dessus de la porte d’entrée. Il est tôt. Il sent pourtant qu’aucun autre client ne viendra et il est fatigué. Il fait signe à Baire qu’elle peut partir. Elle hésite. Les deux gars ne sont pas plus repoussants que les autres mais non, elle n’a pas envie. Pas ce soir. Plus jamais. Pourquoi ? Baire n’a pas de raison particulière à donner. C’est ainsi. Reste à trouver le moyen de sortir de là sans qu’ils ne la suivent. La solution idéale est de passer la nuit dans le bar, faire mine de partir et s’enfermer dans la réserve, comme elle l’a déjà fait.
Le vibreur de son téléphone la tire de sa réflexion.

« Je suis en ville, Baire. On prend un verre après ton service ? Baiser. »

Son frère !
Baire soupire. La dernière fois qu’il est venu, il était avec deux soldats de sa garnison qui l’ont raccompagnée avec la bénédiction fraternelle. La suite a transformé l’eau bénite en foutre, on s’en doute, et Baire n’a décidément pas envie ce soir de muer en poupée molle afin que de vaillants jeunes gens fourrent l’intérieur de ses cuisses comme le cuistot du camion garé devant le bar fourre ses hot-dog. L’image la fait sourire. C’est vrai qu’ils la prennent tous pour une chienne, une qui couine plutôt que d’aboyer.
Elle fait face au miroir crasseux du vestiaire. Elle ouvre la bouche comme pour regarder si elle n’a pas un brin de persil entre les dents. Elles sont belles, ses dents. Pourquoi ne pas jeter aux orties la muselière, sortir les crocs et manger tout cru ces abatis qu’elle accueille d’ordinaire sans plaisir, par nécessité, parce que si elle dit non, cela n’a que la conséquence de faire mal. Baire a faim, soudain. Elle referme la bouche, enfile son manteau, ajuste sa mise, passe la main dans ses cheveux, attrape son sac, lance un « Bye bye ! » à travers la porte qui mène à la salle de bar et se dirige vers la sortie en traversant la cuisine.
Elle ouvre au passage un tiroir dans lequel elle prend un couteau, celui à court manche et lame bien affûtée, puis se souvient que son patron cache derrière le réfrigérateur un fusil à pompe, « en cas de pépin », dit-il. Elle glisse la main. L’arme est là. Chargée ? Baire l’espère. Elle la transporte avec précaution, canon vers le bas. Elle entend les deux clients échanger un mot d’au revoir avec le patron. Elle est dehors avant eux. Le fond de l’impasse est plongé dans l’ombre. Baire n’a pas beaucoup de temps avant qu’ils ne surgissent à l’angle de la rue. Elle avise un conteneur qui lui donnera une position dominante, bien dans l’axe.
Elle rabat le couvercle, y pose son arme, y grimpe avec quelques difficultés, récupère le fusil et se campe face à la rue. De sa main libre, elle ouvre son sac pour avoir le manche du couteau à portée de main. Les deux hommes apparaissent dans la lumière d’un réverbère. Ils font trois pas, en silence, cherchant des yeux leur proie dans la pénombre. Baire arme le fusil, comme son frère le lui a appris. Le bruit les arrête.
— Tu as entendu Jimmy ?
Le second hoche la tête. Ils s’écartent un peu l’un de l’autre. Ils sont encore trop loin pour que Baire soit sûre de son tir. Elle attend. Ils ne semblent toujours pas la voir. Ils font encore quelques pas. Baire tire. Le premier s’effondre dans un cri que la mort sitôt étouffe. Le second, par réflexe, le suit à terre. Baire sourit. Baiser n’a pas que des défauts ; il a su lui apprendre à tirer.
Le patron de Baire sort en courant par la porte de service, manquant de la surprendre. Il voit les deux hommes au sol, puis sa serveuse debout sur le conteneur, arme en main.
— Tu es folle !
Baire tire une seconde fois. Son patron s’effondre à son tour, mortellement touché. Le second n’ose plus bouger. Baire hésite. Si elle descend de son perchoir, elle se met en danger. Si elle tire d’où elle est, elle risque de manquer sa cible si tant est qu’il reste des cartouches dans la chambre. L’homme au sol lui donne la solution. Il se met doucement à genoux.
— Pitié !
— Lève-toi.
Il s’exécute.
— Baisse ton pantalon.
Il agit par gestes fébriles. Son pantalon tombe sur ses chaussures. Sans que Baire n’ait besoin de le lui demander, il fait descendre son slip jusqu’au bas des cuisses.
Elle rit.
— Tu ne bandes plus ?
Avant qu’il n’ait le temps de trouver une réponse appropriée, elle tire en visant son sexe. L’homme hurle, pose ses mains à son bas-ventre et s’effondre à son tour. Baire saute du conteneur, fusil à bout de bras. Elle court jusqu’au bout de l’impasse sans un regard pour les hommes qui gisent dans leur sang. La rue semble vide. Baire pose un instant son arme debout contre le mur. Elle retire son manteau et l’y emballe. Sa voiture est à deux rues. Elle doit l’atteindre sans que quiconque ne se mette en travers de son chemin.
— Bonsoir Baire !
Baiser !
— Joli carton.
Elle le fixe le temps de la surprise.
— C’est toi qui m’as appris à tirer.
Il sourit, comme fier de son ouvrage.
— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
— Ils voulaient… Tu vois ce que je veux dire, Baiser.
— Je comprends.
Il lui prend le bras et l’entraîne vers sa voiture. Il déverrouille les portières, récupère le fusil.
— Monte. Il faut te mettre à l’abri ; je viendrai chercher la tienne plus tard.
— Je n’ai pas fini.
— Plus tard.
Il range le fusil dans le coffre, rend son manteau à Baire, boucle sa ceinture puis démarre doucement, prenant soin de ne pas faire rugir son moteur.
— Éteins ton téléphone.
Elle fait ce qu’il dit.
— C’est qui, les autres ?
— Tes deux copains de la dernière fois.
Il n’a pas l’air surpris.
— Tu veux que je m’en charge ?
— Non, Baiser. C’est à moi de le faire.
Il acquiesce.
— D’autres clients du bar. Cela va être difficile, je ne connais que leur tête et le bar ne va pas de sitôt rouvrir.
— Je vais te trouver une planque. Tu dessineras des portraits robot. Je ferai mon enquête.
— La police va me chercher ?
— Forcément, Baire. Tu viens d’abattre trois types.
— Il le fallait.
— Je sais, petite sœur. Je sais. Je vais t’aider.
La voiture est sortie de la ville. Elle roule à vitesse autorisée sur une route que Baire ne connaît pas. Elle ne dit rien, Baiser non plus, jusqu’à ce qu’il tourne dans un chemin qui sillonne au milieu des champs.
— Je viens là quand j’ai besoin de calme. La maison ne se voit pas de la route. Si tu ne fais pas de feu ni allumes de lumières, personne ne saura que tu es là. Il y a des rations pour plusieurs jours, et l’eau courante. Prends la clé dans la boîte à gants devant toi. Elle ouvre le volet de derrière. Referme derrière toi.
Il arrête la voiture à la croisée de deux chemins.
— Descends ici. Tu trouveras la maison après un quart d’heure de marche. Tu ne peux pas te tromper.
Elle ouvre la portière.
— Et le fusil ?
— Je le garde. Je t’en apporterai un autre. Ne te sers pas de ton téléphone.
Elle descend.
— Prends soin de toi, petite sœur. Je reviens dans quelques jours.
Baire lui fait un signe et prend le chemin que Baiser lui a indiqué. Elle entend la voiture qui démarre. Elle ne se retourne pas. Elle avance à pas lents dans la nuit. Son corps ne pèse rien. Son esprit est tout aussi vide. Elle voudrait repenser à ce qu’il vient de se passer. Elle n’y arrive pas. Elle regrette juste d’avoir laissé le fusil à Baiser. Que faire si quelqu’un surgit dans la nuit ? Son poing se serre autour du manche du couteau resté dans son sac. Baire sourit. Elle se battra. Il n’y a rien d’autre à faire.



Cy Jung, 3 août 2015®.

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