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[#17] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)



Cy Jung — [#17] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)

[Le prétexte] Je rentre un peu tard. Je croise près de chez moi une dizaine de (très) jeunes gens. Le dernier de la grappe m’interpelle.
— Tu veux un truc ?
Je m’arrête. Lui aussi.
— Bonsoir, non merci.
— Tu ne veux pas un truc ?
— Non. Je marche simplement. C’est possible sans vouloir un truc ?
Je souris. Il hésite. Un autre revient vers lui. Il lui fait un signe que je ne comprends pas.
— Pardon madame. Je me suis trompé de personne.
— Il n’y a pas de mal. Bonne nuit !


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Camille est en colère. La nouvelle directrice de l’école est folle à lier et l’inspectrice ne vaut pas mieux. Elles se sont mises en tête de « prendre en charge » Lilly, pauvre gamine malvoyante qui s’en sort très bien sans elles, tellement bien peut-être que c’en est une injure à leur toute-puissance pédagogique. Qu’y a-t-il de pire qu’un professionnel de l’éducation qui agit en fonction de son propre désir et non du besoin de l’enfant ?
— Un professionnel de l’éducation qui n’agit pas.
Renée, la collègue de Camille éclate de rire, l’entraînant dans sa plaisanterie. Elle en a bien besoin.
— Lâche l’affaire ! Elle est chouette cette gosse ; elle saura leur résister.
— Tu ne crois pas qu’elle en a assez comme ça de résistances à mettre en place devant ce monde qui s’intéresse à sa déficience visuelle uniquement quand cela arrange tel ou tel agrément avec la subvention qui va avec ?
— Bien sûr, mais, de toute façon, sa vie sera comme ça. Une lutte perpétuelle. Comme pour nous tous, d’ailleurs.
— Elle a tout de même un sacré handicap à surmonter par rapport à la moyenne des enfants !
— Elle n’en sera que meilleure…
— Et si elle avait envie de construire son bonheur ailleurs que dans l’excellence ?
Renée sourit. Elle aime l’idéalisme et la fougue de sa collègue. Pour elle, c’est fini. C’est sa dernière année. Elle aurait voulu terminer sa carrière moins fatiguée et moins blasée. Camille le lui en donne l’occasion.
— Écoute, je vais la prendre avec moi. Son instit’ en sera ravie, tu sais comme elle n’aime que les enfants ordinaires. Je dirai à notre chère directrice que c’est pour l’accompagner dans cette transition qu’elle propose et je tâcherai de faire capoter l’affaire.
— Tu ferais ça ?
— Oui ! Je l’aime bien cette gamine. Et tu as raison, elle n’a rien à faire en Ulis. Entre le manque de place et les lourdeurs administratives, on devrait arriver à la sauver d’une scolarité adaptée dont elle n’a sans doute pas besoin. Tu connais ses parents ?
— Oui, j’irai les voir. Des gens bien. Ils sont d’ailleurs opposés à cette orientation.
— C’est parfait. Nos deux bienfaitrices de la scolarité adaptée vont manger leur pain noir.
— Et la MDPH ?
— J’en fais mon affaire.
Camille sourit. Elle est chouette, Renée ! Elle incarne cette génération d’instituteurs devenus professeurs des écoles sans se départir d’un certain esprit IIIe République ; aussi exigeants que justes. Camille ne sera pas en vacances dans sa classe mais, au moins, elle échappera à l’adaptation de sa scolarité qui ne peut que nuire à son autonomie.
— Merci Renée ! C’est vraiment gentil.
— Je m’occupe du transfert dès ce midi. Je te dis si ça marche.
Camille, sans prévenir, l’étreint. Renée laisse faire. Ce n’est pas si souvent que sa chair à son lot. Elles rejoignent chacune leur classe. La matinée passe. Dès ses élèves dans la cour à la pause de midi, Renée se rend dans le bureau de la directrice, une amie de vingt ans.
— Tu ne veux pas me donner la petite albinos ?
— Pour quoi faire ? Elle est bien chez Marie-Ange.
— Oui, mais tu sais comme moi que Marie-Ange est toujours débordée. Comment aura-t-elle le temps de faire les tests nécessaires à l’intégration en Ulis, de remplir les dossiers, de défendre le cas devant la commission, de faire le lien avec la nouvelle classe ?
— Elle s’y est engagée…
— C’est toi qui vois. Mais tu sais que les parents n’y sont pas favorables. Marie-Ange ira-t-elle au charbon si les choses se compliquent ?
La directrice soupire. Tant qu’il s’agit de suivre ses instructions ou celles de l’inspectrice, Marie-Ange est une perle mais devant des parents vindicatifs ou une MDPH obtuse (un pléonasme !), elle baissera la garde. Et il n’est pas question que la petite Lily soit laissée à l’abandon d’une scolarité ordinaire. Le ministère veut des exemples d’adaptation réussie ; Lily serait le héros parfait même si c’était encore mieux si elle était un peu d’origine africaine ; on ne peut pas tout avoir.
— Qu’est-ce que je vais dire à Marie-Ange ? Elle est si soupe au lait.
— Qu’il faut une classe au rez-de-chaussée pour pas que la petite tombe par la fenêtre.
— Oh ! p… Je n’y avais même pas pensé. C’est vrai que c’est un vrai danger. Tu aurais dû me dire ça tout de suite !
— Je croyais que tu avais pesé cet aspect des choses… Les enfants handicapés en étage, c’est toujours mal pratique.
— Comment penser à tout ? Heureusement que tu es là. On vient d’éviter la catastrophe. Lily change de classe dès cet après-midi !
Renée sourit. Ce n’était pas prémédité mais elle est fière de son argument à deux balles. Elle rejoint la salle des maîtres où l’attend son déjeuner. Elle le mange en bavardant avec deux collègues. Au moment où elle se lève pour se servir un café, Marie-Ange entre en courant, les joues en feu.
— Ah ! tu es là. Merci de m’avoir sauvé la mise. J’aurais fait quoi, moi, si la petite s’était jetée par la fenêtre ? J’en suis encore toute retournée.
Renée manque de se rasseoir. « Se jeter par la fenêtre » ? Déjà que Lily y tombe n’est pas plus probable que pour n’importe quel enfant… Mais qu’est-ce que la directrice a bien pu raconter ?
— Au moins, dans ta classe, elle sera en sécurité. On ne sait jamais avec ces enfants handicapés, ils ont une psychologie si fragile. Cela se comprend d’ailleurs. Moi, si j’étais aveugle, il y a des chances que je me défenestre à la première occasion.
— Tu exagères… Lily n’est pas aveugle.
— C’est pire ! Elle peut facilement trouver la fenêtre.
— Tu te rends compte de ce que tu dis ?
À l’évidence non. Marie-Ange reprend son souffle et enchaîne.
— Tu peux la prendre dès aujourd’hui ?
— Oui, bien sûr. Tu me l’envoies.
— Tu ne voudrais pas plutôt la récupérer dans la cour ? Avec ces escaliers… Elle pourrait tomber. Je t’apporte ses affaires.
Sans attendre la réponse, Marie-Ange ressort de la salle des maîtres. Renée reste pantoise. Une des deux collègues l’interroge.
— Il y a un problème avec une élève ?
— Non. Non. Tout va bien.
— S’il le faut, appelle la psychologue ; elle est là pour ça.
— Ne t’inquiète pas, je te dis, tout va bien.
Le ton de Renée trahit l’agacement.
— Si tu le dis… Mais s’il arrive malheur, je t’aurai mise en garde.
— Oui, bien sûr. Bien sûr.
Renée renonce à son café et sort à son tour. Cette affaire prend une drôle de tournure. Si elle avait su, elle aurait trouvé un autre argument mais celui-là lui semblait tellement improbable. Comment imaginer qu’il ait pris une telle importance, transformant Lily en élève suicidaire ? Pauvre petite ! Camille avait raison. On ne peut pas la laisser se défendre seule devant tant de bêtise. Elle regarde l’heure à sa montre. Elle a le temps de monter dans la classe de Marie-Ange avant que la cloche ne sonne. Autant qu’elle officialise au plus vite les choses.
Quand elle y arrive, Marie-Ange en sort, les bras chargés d’un petit carton. Elle le lui met directement dans les mains.
— Tiens, ce sont ses affaires.
— Très bien.
— J’ai aussi trouvé un truc étrange…
Elle tire de sa poche un petit canif rouge à une lame. Il est à peine plus grand qu’un capuchon de stylo.
— C’est un canif.
— Et tu ne trouves pas ça étrange qu’une enfant de 8 ans ait un canif dans ses affaires ?
Renée répond par un sourire.
— Tiens, mets-le avec le reste.
— Tu ne le confisques pas ?
— Non, je lui dirai de le ramener chez elle.
— Tu sais Renée, cette gosse n’est pas normale. Il faut faire attention. Entre la fenêtre et le canif, tu dois la signaler au médecin scolaire. S’il arrive quoi que ce soit, on le paiera toute notre vie !
— Rassure-toi ; je m’occupe de tout et elle est désormais sous ma responsabilité autant qu’il n’y a plus aucun risque qu’elle s’empale sur son couteau en ratant une marche.
— Mon Dieu !
Marie-Ange a porté les mains à son visage.
— Ne dis pas des horreurs pareilles ; la pauvre petite…
— Allez viens, cela va sonner.
Dans la cour, certains enfants sont déjà dans leur zone de rang. Lily est un peu à part. Les deux maîtresses s’approchent d’elle.
— Bonjour Lily, je suis Renée. Pour des raisons administratives, tu vas changer de classe et venir avec moi.
— Bonjour, je… Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Rien, mon petit. Rien. C’est juste l’administration qui s’est trompée dans ses listes. Cela arrive. Je suis allée récupérer tes affaires chez Marie-Ange. Tu me suis ? Je vais t’installer au premier rang là où la lumière te va.
Lily sourit ; c’est rare que d’emblée on lui propose quelque chose qui lui est réellement nécessaire. Marie-Ange lui met une petite tape sur l’épaule et rejoint ses élèves. Renée désigne son nouveau rang à Lily.
— Range-toi avec tes camarades.
Renée croise le regard interrogateur de Camille. Elle la rassure d’un large sourire. Les rangs se mettent en branle. Arrivée dans sa classe, Renée dépose les affaires de Lily sur son bureau et attrape la main de sa nouvelle élève. Les autres s’installent.
— Rebonjour. Vous avez bien déjeuné ?
Une clameur emporte l’assentiment général.
— Je vous présente Lily, qui intègre notre classe aujourd’hui jusqu’à la fin de l’année. Je vais l’installer au premier rang car elle est malvoyante. Quelqu’un sait ce que veut dire malvoyante ?
Plusieurs doigts se lèvent. Renée les laisse s’exprimer à tour de rôle.
— C’est quand on est myope.
— On n’y voit que la nuit.
— Non, c’est les aveugles.
— Ma tante elle est malvoyante. Elle n’arrive pas à lire le journal et elle se cogne partout.
— Elle ne peut pas jouer à chat alors ?
— C’est comme être miro.
— Elle n’a pas de lunettes ?
Un petit silence se fait. Renée intervient.
— Être aveugle, c’est ne rien voir du tout. Quand on est malvoyant, on voit un peu. On peut avoir des difficultés pour lire ou se déplacer. Lily, elle, se déplace très bien. Pour lire, elle a besoin d’être très près et la lumière lui fait mal aux yeux. Parfois, elle peut faire des choses étranges. Je vous dispense alors de vous moquer d’elle ; par contre, vous pouvez lui poser toutes les questions que vous voulez. Tu es d’accord avec ça, Lily ?
— Oui madame.
— Très bien. Quelqu’un veut m’aider à apporter la table qui est au fond ?
Tous se précipitent. Renée en renvoie une bonne partie à sa place. La table traverse la classe en raclant le sol. Une chaise suit. On demande à Lily où elle veut être exactement.
— Dos à la fenêtre, c’est mieux.
D’autres tables bougent. Ses affaires atterrissent sur la sienne. Renée tape dans ses mains.
— Le déménagement est terminé. La classe commence ! Autodictée pour tout le monde. Et trois exercices de mathématiques à suivre.
Pendant que ses élèves se mettent au travail, Renée aide Lily à s’installer puis lui explique comment faire sa dictée. Un silence studieux envahit la classe. Parfois, un élève se lève pour chercher un nouvel exercice. La maîtresse passe entre les tables, fait un commentaire par-ci, une suggestion par-là.
Un petit garçon s’approche de Lily.
— Je suis Jean-Marcel. On fait du judo ensemble avec Eunice. Tu te souviens ?
Elle hoche la tête.
— Viens, je vais te montrer les boîtes d’exercice. C’est facile à utiliser.
— Ce n’est pas la maîtresse qui les donne ?
— Non, c’est toi qui choisis. La maîtresse t’aide si tu as besoin, ou quelqu’un d’autre. Et toi, quand tu sais, tu aides celui qui ne sait pas. Tu commences par ce qui est facile et après, à toi de prendre plus difficile dès que tu as envie.
Comment une telle chose est-elle possible ?
— Et si je n’ai pas envie ?
— Impossible !



Cy Jung, 1er octobre 2015®.

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[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

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