[e-criture]

[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)



Cy Jung — [#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (...)

[Le prétexte] Dans une rame de la ligne 2 entre La Chapelle et Stalingrad, une femme s’écrie.
— Connard !
Un homme répond.
— Connard aussi !
Elle éclate de rire.
— Je suis une femme.
Je n’entends pas la réponse de l’homme. La femme reprend.
— On ne dit pas « connard », pour une femme, on dit « connasse ».
Nouveau blanc.
— Au moins, je vous aurai appris un mot !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
— Putain ! Ça me fait chier ! Chier de chier de merde de chier !
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Putain de salope ! Chier !
— Ça va ?
— Non, ça fait trop chier ! Cette connasse de porte me fait chier de chier du cul de la merde !
— À ce point ?
— Mais regarde-la ! Cela fait une demi-heure que je démonte et remonte la serrure et elle ne veut toujours pas se fermer. Chier !
— Ce n’est peut-être pas une raison pour la traiter de connasse ou de la salope sur fond de propos scatologiques.
— C’est une porte. Et elle m’emmerde. Je la traite de ce que je veux. Salope, connasse, chienne, pute…
— Clémence !
— Oui, cette putain de salope de chienne du cul de porte m’emmerde !
— Tu peux peut-être le dire autrement ?
— Pourquoi ?
— C’est grossier !
— C’est une porte.
— Je suis là aussi.
— Et alors ? Tu te sens visée ?
— Non, mais… Ce n’est pas agréable à entendre.
— Je te rappelle que c’est toi qui m’as demandé de réparer cette putain de porte de merde !
— Je ne t’ai pas demandé de l’insulter.
— Mais ça ne s’insulte pas une porte ! Ça se traite quand ça fait chier.
— Cela revient au même, surtout avec des injures sexistes.
— Tout de suite les grands mots ! Je peux m’adresser au verrou et dire connard de trou du cul d’enculé de pédé, si tu préfères.
— Je ne préfère pas. C’est sexiste et genré.
— Mais putain ! De quoi tu me parles ?
— Ne me traite pas de putain !
— Mais je ne te traite pas de… Qu’est-ce qui se passe ?
— Rien.
— Ça n’a pas l’air.
— Tu parles mal.
— Je parle comme d’habitude.
— Je n’aime pas quand tu jures.
— Et si j’ai besoin de jurer pour réparer cette putain de merde de porte qui ne veut rien entendre ?
— Ne la répare pas.
— Je ne la répare pas ?
— Non.
— Tu es sûre de ce que tu dis ?
— Tout à fait.
Clémence ramasse ses outils et les range dans la grosse caisse en plastique noir. Elle tend à Aminata la poignée de la porte qu’elle a démontée. Elle empoche les vis, récupère la caisse et tourne les talons.
Aminata la suit, poignée en main.
— Tu ne vas pas laisser la porte comme ça ?
— Tu m’as dit d’arrêter.
— Tu peux remettre la poignée, quand même !
— La porte ne fermera pas mieux.
— C’est moche !
— Faut savoir ce que tu veux !
— Une porte qui ferme.
— Fais venir un serrurier.
— Ça coûte cher ! Et tu m’avais promis…
— Tu n’aimes pas ma manière de faire ; donc tu te débrouilles.
— Tu as une drôle de façon de m’aimer.
Le souffle de Clémence d’un coup s’accélère. Ses joues s’empourprent. Ses mains tremblent.
— T’aimer ?
Elle reprend la caisse à outils qu’elle avait posée devant le cagibi. Elle en ouvre la porte et se glisse à l’intérieur. Sa caisse rangée, elle va dans l’entrée. Elle attrape sa veste.
— Je vais faire un tour.
Aminata l’a suivie. Elle pose sa main sur son bras.
— Un tour ?
— Oui, un tour. J’ai besoin de respirer, de traiter de salope de pute de merde tout ce que je vais croiser dans la rue, pour me défouler. Cela m’évitera peut-être de ramasser mes affaires et de me tirer.
— Clémence, non !
— « Clémence, non ! », tu ne sais dire que ça. Tu me reproches tout ce que je fais, même la manière dont je t’aime.
— Je m’excuse.
— De quoi ?
— je n’aurais pas dû dire ça.
— Tu l’as dit. Et ce n’est pas la première fois.
— Viens, on va s’asseoir…
— Tout à l’heure.
— S’il te plaît, Clémence…
Une première larme coule sur les joues d’Aminata, d’autres suivent. Un flot. Clémence jette sa veste sur la patère.
— Tu fais chier, Aminata ! Ce n’est pas la solution de pleurer dès qu’on s’engueule et que j’ai besoin de faire un tour ; je te la réparerai ta putain de porte, si c’est ça !
— Pourquoi tu te mets en colère ?
— Parce que je suis comme ça. Quand on me pousse à bout, je m’énerve.
— Je ne t’ai pas poussée à bout…
— Tu aurais pu boucher tes oreilles deux minutes et me laisser régler son compte à cette saloperie de porte ! Non, il faut toujours que tu la ramènes avec ta petite gueule de bourgeoise, comme quoi il faut bien parler aux portes. Tu aimes pourtant ça quand je te colle au mur et que je fourre mes mains de poissardes entre tes cuisses ?
Aminata ravale ses larmes.
— Tu es vulgaire !
— Parce que je dis des gros mots ou parce que j’ai les mains délicieusement baladeuses ?
— J’aime bien tes mains. Cela ne t’autorise pas à mal parler.
— Tu devrais plus souvent écouter mes rappeurs que tes grands opéras, cela t’apprendrait que la vulgarité, elle n’est pas là où tu crois.
— Ils sont tellement primaires !
Aminata a un air de dégoût. Clémence fait mine de tourner une casquette sur sa tête, se voûte un peu et lance ses doigts comme le ferait un rappeur patibulaire. Le ton de sa voix suit.
— « Moralité en guise de chute, la vulgarité ne dit jamais "fils de putes", "enculés d’ta race" ou "va niquer ta mère". La vulgarité ne tient pas ce genre de vocabulaire. Elle se cache derrière de belles familles, de belles carrières, des sourires hypocrites et de bonnes manières. Tu la reconnais au ton condescendant. La vraie vulgarité se lâche comme ça, en plaisantant. Elle croit que tout lui est dû, que tout s’achète. Le pouvoir et l’argent lui sont montés à la tête. Elle fait son beurre, sans scrupule, dans la misère. La vraie vulgarité sait comment s’en satisfaire. Vénale, sans complexe, elle s’étale dégueulasse. Mépris de classe qui fait mal. Elle est vicieuse, vieux. Elle est sournoise. La vraie vulgarité, elle est bourgeoise. » [*]
Aminata passe du dégoût à la condescendance.
— Tu veux me convaincre avec ça ?
— Non.
— Alors quoi ?
Clémence pousse un long soupir, un qui exprime le découragement. Elle reprend sa veste.
— J’y vais.
— Où ?
— Faire un tour, je t’ai dit.
— Tu ne veux pas que l’on parle ?
— Non. Je n’ai rien à dire d’autre que cette putain de salope de porte de merde me fait chier.
— Qu’est-ce que je dois comprendre ?
— Ce que tu veux.
Clémence pose sa main sur la poignée. Aminata retient son geste.
— Ne pars pas, pas comme ça.
— Je ne pars pas, je vais faire un tour. Mais si tu insistes, je me casse !
— Clémence, s’il te plaît ! On ne va pas se fâcher pour une porte.
— Pourquoi pas ?
— C’est absurde.
— C’est toi qui en as décidé ainsi.
— Moi ?
— Tu m’as bien dit d’arrêter de la réparer parce que je jurais ?
Aminata opine.
— Eh bien ! j’ai arrêté. Ensuite, tu m’as bien dit que je suis vulgaire et que tu n’aimes pas ma façon de t’aimer ?
— Clémence…
— Tu l’as dit ou pas ?
— Pas tout à fait. Je me suis juste interrogée en m’excusant ensuite. Ce n’est pourtant pas si compliqué de parler poliment.
— Aux portes ?
— À tout ! Aux gens, aux choses, aux animaux ! C’est une question de principe. La violence naît du vocabulaire que l’on utilise…
— Et tu penses sincèrement que parce que je traite cette putain de porte, je suis en mesure de faire œuvre de violence à l’égard du poisson rouge ?
— Oui.
— Et de toi… ?
Aminata baisse les yeux. Clémence lâche la poignée de la porte d’entrée.
— Là, je crois que nous sommes au bout…
— Au bout de quoi ?
Clémence repose sa veste.
— Au bout du bout.
Elle retourne dans le cagibi, reprend sa caisse à outils, tire deux grands sacs de sport de sous la penderie, va dans la chambre, ouvre un tiroir, jette dans le sac quelques vêtements, puis des livres, des papiers, un ordinateur portable, des câbles, un casque… Aminata la regarde faire, silencieuse. Clémence tourne de plus en plus vite dans l’appartement. Les sacs sont pleins. Oublie-t-elle quelque chose ? Qu’importe ! Aminata est trop bien élevée pour ne pas lui rendre ses affaires. Elle croise un instant son regard. Ses yeux sont étrangement secs.
— Tu crois que c’est aussi simple ?
— Oui. Tu as peur de moi. Je me tire. Tu vois, c’est ça, ma façon de t’aimer, faire en sorte que tu n’aies plus peur.
— Je n’ai pas peur de toi.
— Tu viens de dire le contraire.
— C’était un propos général.
— Qui s’applique à la situation, non ?
Clémence traîne ses sacs et sa caisse jusque dans l’entrée.
— Je t’envoie un texto quand j’aurai une nouvelle adresse, pour mon courrier.
— Tu ne vas pas partir ?
— Pourquoi pas ? Cela n’a pas l’air de tant te toucher.
— Il faudrait que tu saches ce que tu veux, que je pleure ou que je ne pleure pas.
— Ce que je veux ?
Clémence enfile sa veste, installe sur son dos l’un des deux sacs de sport, attrape sa caisse à outils dans la main gauche, ouvre la porte, met le second sac sur ses roulettes et avance jusqu’au milieu du palier. Elle appelle l’ascenseur. Derrière elle, Aminata s’est figée. L’ascenseur arrive. Clémence bloque la porte avec le sac de sport.
— Ce que je veux ? Que tu sois heureuse, pauvre tâche !
— C’est pour ça que tu t’en vas ?
— Oui. Car quand je suis là, tu souffres et, tu vois, c’est ça qui me met en colère. Te faire souffrir pour une putain de porte que je n’arrive pas à réparer. C’est con, hein ? Bye bye !
Elle s’engouffre dans l’ascenseur. Elle appuie sur le bouton du parking. La cabine l’emporte. Dans sa poche, son portable vibre. Déjà ? Elle ne regarde pas. Elle sait que si elle n’y va pas, maintenant, il faudra tout recommencer.
— Chier !
Elle arrive au parking. Sa voiture est là, deuxième place à droite. Elle jette ses sacs et sa caisse à outils dans le coffre et s’installe au volant. Son portable lui rappelle qu’elle n’a pas lu le texto reçu dans l’ascenseur. Cette fois, elle regarde.

« Pas de judo ce soir, j’ai la crève. Bises. Eunice. »


— Et merde ! Manquait plus ça.



Cy Jung, 5 novembre 2015®.

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[*La Canaille, « Monsieur madame », La nausée, autoproduction (2014).



Ce texte est susceptible d'être retravaillé par Cy Jung. Si vous souhaitez lui signaler une coquille ou faire un commentaire de nature à nourrir son écriture, vous pouvez lui écrire, ici.



Rappel

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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

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[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

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[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)

[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)

[#31] Les lombaires qui se prennent pour de longs baisers (V-01)

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[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)

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