[e-criture]

[#34] L’homme qui veut tuer quelqu’un pour moi (V-01)



Cy Jung — [#34] L'homme qui veut tuer quelqu'un pour moi (V-01)

[Le prétexte] Je marche dans Paris. Un homme me rejoint alors que j’attends à un feu. J’ai l’impression qu’il va me demander de l’argent. En fait, il s’adresse à moi pour toute autre chose.
— Vous n’avez pas quelqu’un à tuer ?
Je n’ose répondre oui.
— Pas aujourd’hui, monsieur.
— Mais je fais des prix aujourd’hui !
— Non, merci. Bonne fin de journée monsieur !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



Note. La synchronicité est parfois redoutable. Je note au fil de la vie des « Prétextes » pour ces nouvelles et les utilise dans leur ordre d’arrivée. Celui-là date de quelques mois déjà. C’est son tour. Je le découvre quand je commence à écrire cette nouvelle le 16 novembre, trois jours après les attentats du 13. Il faut bien que je fasse avec. C’est la loi de l’écriture. Il faut bien.

[La nouvelle]
Camille se tourne dans son lit. La place vide à ses côtés la tire à moitié du sommeil. Dans son esprit perclus de songes, l’image d’un jardin qu’elle ne connaît pas traîne à côté d’une phrase qu’elle ne peut reconstituer. Le jardin est fleuri ; l’herbe y est jaunie par le soleil. Une lumière à travers ses paupières lui dit qu’Eunice doit être aux toilettes. Camille se remet sur le dos, la tête dans le creux laissé à l’instant sur l’oreiller. Elle cherche à retrouver le jardin de son rêve. Elle veut y retourner. Elle s’y sentait bien. Quelque chose de moins agréable pourtant étouffe un peu sa chair, comme une ombre au tableau, une angoisse. Il n’y a pas de raison, sauf dans l’inter-dit de la feinte peut-être. Camille balaie la sensation d’un revers de conscience. Elle en cherche une autre qui l’emporte dans un nouveau sommeil, cette fois calme, tendre, serein. Elle a envie d’une herbe plus verte. Elle sourit. Ses pieds s’agitent. Elle les apaise d’une injonction de nerf vague. Sa main glisse jusqu’à la place vide dans le lit. Elle est froide.
Le nerf sympathique n’aime pas ça. Il se tend. Il s’inquiète. Pourquoi Eunice traîne-t-elle aux toilettes ? La chaleur de son corps manque à Camille. Ce n’est qu’un interlude. Elle va revenir et le sommeil reprendra son cours. Camille respire doucement. Dès qu’Eunice revient, elle se rendort dans ses bras. Un nouveau temps passe. Il n’est pas compté. L’inquiétude monte d’un cran. Eunice est-elle malade ? Camille soupire. Elle cherche une idée qui l’apaise. La sonnerie du micro-ondes lui fait ouvrir un œil. C’est la lumière de la cuisine qui est allumée, pas celle des toilettes. Que se passe-t-il ? Son œil se referme seul. Elle le rouvre d’autorité et tend le bras hors la couette. Le fond de l’air est frais. Camille rentre son bras. Elle frissonne. Elle ouvre la bouche. Elle n’a jamais su appeler, encore moins en pleine nuit. Elle serre les abdos et s’assoit. Son châle est au pied du lit, à côté de ses chaussons. D’un même geste, elle l’attrape, le porte à ses épaules, s’y emmitoufle et glisse ses pieds entre deux couches de fausse fourrure. Elle rejoint Eunice dans la cuisine. La lumière lui fait plisser les yeux.
— Ça va ?
Eunice ne l’entend pas. Un casque audio est vissé à ses oreilles. Elle ne la voit pas non plus. Elle fait dos à la porte. Camille contourne la table où sont posés un téléphone relié au casque et une tasse de thé encore pleine. Camille est devant Eunice. Elle semble figée, statufiée même. Camille l’observe une seconde. Deux. Ses yeux sont dans le vague, tellement concentrés sur ce qu’elle écoute qu’ils ne sont plus en mesure de voir. La trace d’une larme souille encore sa joue. Camille frémit. Elle s’accroupit et appuie ses paumes sur les cuisses d’Eunice pour garder l’équilibre. Eunice sursaute. Un long tremblement la secoue sans que ses yeux ne sortent de leur léthargie. Elle vacille presque. Camille lui prend la main. De l’autre, elle retire doucement les écouteurs de ses oreilles.
— C’est moi, Eunice. Ça va ?
Elle tremble encore. Ses yeux recouvrent le sens perdu.
— Je…
Eunice cherche le mot suivant. Il ne vient pas. Elle ouvre encore la bouche. Elle doit dire quelque chose, rassurer. Elle ignore quoi. Il n’y a rien à dire. Elle a tellement envie de pleurer. À cette heure, que faire d’autre ?
— Je…
Camille sent la force maligne qui contraint la parole d’Eunice. Elle serre plus fort sa main, son inquiétude est montée d’un cran. Elle ne l’a jamais vue ainsi. Mais que se passe-t-il ?
— Viens, on se remet au lit. Il faut dormir.
Eunice fait non de la tête. Camille insiste.
— Viens au chaud. On en parle demain ?
La main d’Eunice, d’un coup, s’accroche à celle de Camille. Elle serre fort, fort, si fort que Camille étouffe un cri.
— Demain, ce sera pire.
— Je ne comprends pas Eunice. Dis-moi ce qui se passe.
— Ils sont tous morts.
La phrase est sortie comme une rafale que rien ne peut contrôler. En l’entendant de sa propre bouche, Eunice a tremblé encore. Un autre mot est venu achever le sinistre.
— Tous.
— Qui Eunice. Qui est mort ?
— Tous.
Un écouteur tombe près de Camille. Ce n’est pas de la musique qui en sort mais des voix, comme à la radio. Camille s’en empare. Peut-être que le mutisme d’Eunice est lié à ce qu’elle entend ?
— Non ! N’écoute pas !
Eunice a presque crié. Camille a peur.
— Il ne faut pas écouter.
— Dis-moi alors ?
— Morts. Tous morts.
Sans savoir d’où lui vient cette idée, Camille se demande si Eunice ne serait pas somnambule considérant qu’elle ne l’a jamais vue consommer de ces substances licites ou non qui mettent l’entendement hors service. Elle le saurait, non, après deux ans à dormir dans ses bras ? Mais peut-être qu’il existe des somnambules qui ne font des crises que de temps à autre et des toxicomanes qui se shootent à l’insu de leur entourage ? Camille ne sait pas. Elle n’y connaît rien à ces choses-là. Elle observe encore Eunice. Son regard est plus vif. Sa peur à elle n’en est pas moindre.
— Qui est mort, Eunice ?
— Ils mangeaient. Ils buvaient un café. Ils écoutaient de la musique. Ils nous ressemblaient. Ils sont morts, Camille, tous morts.
— Mais de quoi parles-tu ?
Eunice récupère d’un geste rapide les écouteurs. Elle ne sait pas en dire plus. C’est tellement invraisemblable ! Comme dire ce qui a eu lieu contre toute vraisemblance ?
— Va dormir. Je te dis demain.
— Demain ?
— Pas ce soir. On ne sait rien.
— Eunice ! Tu me fais peur. Tu dis des choses incompréhensibles ! Tu sais mais on ne sait rien. Ils sont tous morts, dis-tu, avec l’air d’avoir pris un rail de coke. Tu ne comptes pas que j’aille dormir sans savoir pourquoi tu as le regard d’un zombie en disant des choses qui ont l’air si graves ? Je te rappelle que je t’aime, des fois que tu aies oublié !
Camille a répliqué sur une tonalité qu’elle regrette. Son inquiétude a été la plus forte. Elle y a perdu la sérénité. Eunice se lève en douceur. Elle lui tend les bras, l’y étreint, la berce.
— Demain, Camille. Demain. Laisse-moi te protéger jusqu’à demain.
Camille savoure le câlin puis relève la tête.
— Me protéger ? De qui ? De quoi ? Il est déjà trop tard.
Eunice le sait. Il est trop tard. Le pire a eu lieu. Il se reproduira. Pourquoi ne peut-elle pas en protéger Camille, être en mesure de lui offrir une vie où la violence n’existerait pas, où le sang ne coulerait pas, une vie faite d’amour, que d’amour, de tendresse, une vie sans nuits de cauchemar ? La Lune ne mérite pas ça. Personne ne le mérite. Eunice voudrait être plus forte, plus sûre. À son effroi se mêle à présent l’impuissance. À son chagrin, le désespoir.
— Laisse-moi écouter cinq minutes encore. Après, je te dis. S’il te plaît. Cinq minutes.
Eunice l’embrasse de deux lèvres si tendres que Camille ne sait plus protester. Elle reste là, dans ses bras, sans bouger. L’angoisse l’étreint autant qu’Eunice. Elle attend. Chaque seconde qui passe lui dit qu’elle n’aurait pas dû se réveiller, qu’elle n’aurait pas dû venir dans la cuisine, qu’elle n’aurait pas dû insister, que le pire est arrivé et qu’à vouloir savoir, elle a de perdu une nuit de sérénité.
Une seule nuit ?
Ce ne serait pas le pire.
Eunice est concentrée sur ce qu’elle écoute. Elle n’a ni cri ni soupir ni larme. Camille sent pourtant sa chair se tendre, se crisper, se tordre, comme si on la passait dans une sorte de laminoir. Qu’est-ce qu’il y aura au bout ? Que va-t-elle devoir entendre ? À quoi son âme va-t-elle devoir résister ? Un spasme la secoue. Il semble lui dire de fuir, partir de là, que cela n’est que folie, ou songe d’une nuit ratée. Camille se sent être devenue folle. Elle doit retourner dormir à moins qu’elle ne dorme déjà. Tout cela ne peut pas être réel. Elle ne peut pas être debout dans la cuisine, au fond des bras d’Eunice, communier au point de sentir sans savoir, avec l’intime conviction que ce qui se passe est grave, très grave, même si elle et Eunice sont en vie, ensemble, vivantes. C’est irréel. C’est absurde. Il faut que cela cesse, maintenant.
Camille tente un pas en arrière pour se sortir de là, quitter ce rêve, aller faire pipi peut-être, boire une gorgée d’eau, et reprendre le cours normal de sa nuit. Sa jambe reste ancrée dans le sol. Elle tire plus fort sur son talon. La jambe ne vient pas. Elle bande les fesses en arrière, comme à la gym. Son ventre reste soudé à celui d’Eunice. Les deux grondent, comme le canon sur un champ de bataille. Ils se font échos, d’une tranchée à l’autre. Eunice la berce toujours les écouteurs vissés dans les oreilles. Et toujours Camille songe qu’elle n’est pas là où elle croit être.
Peut-on songer dans un songe ?
Une nuit d’été, peut-être. À l’automne, l’exercice est plus difficile.
Camille sourit. Elle se blottit un peu plus dans les bras d’Eunice. Ce ne peut pas être le pire qui est arrivé. Eunice a exagéré, elle a eu un coup de blues, est traversée par une angoisse alimentée par la soupe de ce soir qui est mal passée ; ou quelque chose comme cela. Quoi d’autre ? Elles sont là, toutes les deux, elles s’aiment. Le pire, ce serait que l’une manque. Ce n’est pas le cas. Camille sourit encore. Il doit bien y avoir une explication. Eunice peut avoir parfois des comportements si étranges ! Ils ont toujours un sens. Il suffit d’attendre pour comprendre. Eunice est comme ça, par nature un peu baroque, peut-être parce que l’accident où elle a perdu son pied lui a cogné un peu le cerveau. Elle a parfois des absences ; pas si longues ; pas si fortes. C’est autre chose. Dans son caractère aussi, elle n’est pas comme les autres, jamais comme les autres. C’est d’ailleurs pour cela que Camille l’aime. Elle ne doit pas douter. Pourquoi douter ? Parce qu’elles sont debout en pleine nuit dans cette cuisine et qu’Eunice ne semble pas elle-même tout en racontant des horreurs ?
C’est un peu elle, aussi, d’en raconter, des horreurs. Mais d’habitude, ce sont des horreurs plus sympathiques, plus joyeuses. Ce soir, l’humour manque. Camille tente de sourire encore. Si ce n’est pas un rêve, alors c’est un film. Elle est l’actrice d’un grand film d’épouvante où les chairs se parlent sans les mots, où les ventres tirent la canonnade pour se raconter des choses que les cerveaux n’enregistrent pas. Camille est transportée par l’effroi. Est-ce possible quand on ignore tout de ce qui se passe ? Eunice retire les écouteurs et les débranche du téléphone portable.
— Je suis désolée, Camille ; je ne sais pas dire ce que je ne comprends pas. Il faut que tu écoutes.
La voix du journaliste égraine les actualités du soir. Camille ne saisit pas tout. Le son du téléphone n’est pas le meilleur qui soit. Eunice le monte. Camille recolle les premiers morceaux de l’horreur. Ses genoux plient. Eunice la serre plus fort. Camille n’écoute plus. Elle ne veut plus entendre. Cinq minutes et son intelligence sature. Elle a son lot. Déjà. Elle lève les yeux vers Eunice. D’autres informations encore lui parviennent. Elle laisse la plupart s’échapper. Elle voudrait dire quelque chose. Elle ignore quoi. Dire. Quelque chose. Quoi ?



Cy Jung, 3 décembre 2015®.

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[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

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