LexCy(que)

Victor Hugo, Les Misérables - Tome I



Cy Jung — LexCy !que) : Victor Hugo, Les Misérables - Tome I

Les mots et les phrases de Victor Hugo, Les Misérables - Tome I - « Fantine. »

J’ai découvert Les Misérables, de Victor Hugo, en retrouvant le plaisir de la lecture grâce à la lisibilité qu’offre l’IPad (ici). J’avais lu il y a très longtemps et beaucoup aimé la Légende des siècles. Les Misérables me semblaient un pensum avec ses six tomes. Les récentes adaptations en comédies musicales grand public n’avaient pas amélioré cette image. Il faut savoir renoncer à ses a priori. Dès ce tome 1, je me suis régalée. Et grâce au format EPub toujours, j’ai pu noter au fil de ma lecture des mots, des tournures que je ne comprenais pas ou dont je ne maîtrisais pas le sens, des expressions, des phrases que je trouvais belles.
Voici donc un article « hors série » pour ce LexCy(que), une autre lecture de Victor Hugo qui, j’espère, vous donnera envie de le lire.

Note liminaire. Comme je vais être amenée à beaucoup citer Le Grand Robert, je ferai sous la forme LGR (lesbien, gay, r… ?)

Vocabulaire

Cacolet
« Il allait à pied quand c’était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. » [Chapitre III - À bon évêque dur évêché]

À première vue, le cacolet est une sorte de véhicule, j’imagine tiré par une bête de somme. C’est presque ça. Il s’agit en fait d’une sorte de bât (celui-là même qui blesse) « composé de deux sièges à dossier, et qui sert à transporter des voyageurs, des blessés, dans une armée en campagne ou en terrain difficile. » [LGR]. En est tirée l’expression « en cacolet » « disposé de chaque côté du dos d’une bête de charge, à la manière du cacolet. » En montagne (« alpin » précisé LGR), le cacolet est unique et se porte à dos d’homme.
Lequel a choisi l’évêque ? Sans doute le premier, il ne me semblait pas homme à se laisser porter par un autre.

Pairie
« (…) l’aîné devait succéder à la pairie de son aïeul. » [Chapitre IV - Les œuvres semblables aux paroles]

Il est ici question de « dignité », au sens de « Fonction éminente dans l’État et l’Église », XMLittré, la pairie étant une dignité qui fait « pair » selon des critères qui changent avec les époques, de la Féodalité jusqu’à la Restauration.

Pékin & En-cas du mobilier
« Il arrivait parfois qu’on était douze ; alors l’évêque dissimulait l’embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si c’était l’hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c’était l’été. Il y avait bien encore dans l’alcôve fermée une chaise, mais elle était à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu’elle ne pouvait servir qu’appuyée contre le mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergère au premier par la fenêtre, l’escalier étant trop étroit ; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. » [Chapitre VI - Par qui il faisait garder sa maison]

En plus d’être la capitale de la Chine, « pékin » est aussi un nom commun qui désigne une étoffe de soie fabriquée en Chine ou imitation de celle de Chine. On comprend donc bien qu’une si imposante bergère (pas celle qui garde Petit Mouton qui n’a d’ailleurs pas besoin d’être gardé) ne pouvait être utilisée « en cas » sous-entendu « de besoin » de faire asseoir quelques hôtes inattendus. Car tel est ici le souci de l’évêque dans ce passage, que chacun trouve un siège.
Cy Jung — Bulletin roseLGR précise par ailleurs « Par métonymie. Petit meuble conçu pour servir un repas léger dans la chambre. » Il ne s’agit donc pas ici de cela mais cela méritait d’être signalé. C’est aussi une « Ombrelle pouvant servir aussi de parapluie. » Et l’inverse j’imagine. Cet « en-cas de » à la mode Hugo ouvre en tout cas quelques perspectives lexicales amusantes. La courgette comme « en-cas de godemichés » [*] ? Elle est presque trop facile !

Solidisme
« (...) il ignorait les groupes et le solidisme ; (...). » [Chapitre VI - Par qui il faisait garder sa maison]

Pour une fois, LGR n’en sait rien. Je m’en vais voir du côté du TLF. « Doctrine médicale désuète qui rapporte toutes les maladies à une modification des propriétés vitales des solides. » Bigre.

Fas & Nefas
« Ah ! l’on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois prendre garde à tout ce que je fais, il faut que je me casse la tête sur le bien et le mal, sur le juste et l’injuste, sur le fas et le nefas. » [Chapitre VIII - Philosophie après boire]

Une note de version indique : « Le favorable et le funeste » ou « le permis et le défendu ». LGR, de son côté, en attribue l’étymologie à Hugo, « de la négation ne, et fas « loi, chose juste » et l’explicite en « Ce qui fait l’objet d’un interdit moral (dans une société). Tabou. »
Cy Jung — Once upon a pouletteJe suis surprise que l’on puisse attribuer ainsi à un auteur la paternité d’un terme jusqu’à lui en attribuer directement l’étymologie. En sera-t-il de même un jour pour les buccâlins de Once upon a poulette ? Suspens.

Inter pocula
« Je ne dirais point cela dans le Moniteur, parbleu ! mais je le chuchote entre amis. Inter pocula. Sacrifier la terre au paradis, c’est lâcher la proie pour l’ombre. » [Chapitre VIII - Philosophie après boire]

Une note de version indique « Entre les coupes », ce qui se comprend soit comme « en buvant », soit « avant et après boire ».
J’avoue que la note ne m’aide pas à comprendre ce que dit cet « Inter percola. » placé entre ces deux phrases d’un long monologue d’un sénateur se voulant philosophique. LGR traduit cette locution latine en « Le verre en main, en buvant. » Cela ne m’éclaire pas plus, sans doute parce que je ne bois que de l’eau ce qui ne doit pas être le cas de tout temps à la buvette du Sénat.

Échalier & Courtil
« Il enjamba un fossé, franchit une haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une haute broussaille, il aperçut la caverne. » [Chapitre X - L’évêque en présence d’une lumière inconnue]

Aucun rapport entre «  échalier » et « courtil », à part qu’ils sont dans la même phrase. Le premier est une « Échelle rudimentaire permettant de franchir une haie. » C’est aussi une « Clôture mobile barrant l’entrée d’un champ » (avec deux « l » parfois) ; ce n’est pas le sens dans cette phrase de Hugo.
Quant au « courtil », il s’agit d’un « Petit jardin attenant à une maison de paysan généralement entouré de haies ou de barrières. », d’où la nécessité de l’échalier pour y entrer par effraction. Ma science du cambriolage s’améliore !

Vieux homme
« L’évêque s’avança. Au bruit qu’il fit en marchant, le vieux homme assis tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise qu’on peut avoir après une longue vie. » [Chapitre X - L’évêque en présence d’une lumière inconnue]

J’ai bien sûr compris le sens de ce groupe de mots ; c’est la construction ici qui m’intéresse. Pascale m’avait prévenue : Hugo est le roi des fautes de grammaire. En voici une preuve tant vous et moi dirions « le vieil homme ». Cela mérite un article du LexCy(que), bientôt donc.

Grosses mitres
« Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n’était pas compté parmi les grosses mitres. » [Chapitre XII - Solitude de monseigneur Bienvenu]

La « mitre », « Haute coiffure triangulaire portée par un prélat dans les cérémonies pontificales » (Antidote) désigne ici ceux qui la portent, les évêques donc. La « grosse mitre » désigne ainsi les « gros » évêques, entendre ceux qui ont du bien et du pouvoir, ce qui va bien avec un certain embonpoint, mais pas toujours. L’expression est amusante, un rien vulgaire et dit tout le mépris d’Hugo pour les puissants.

Ménechme
« Le succès, ce ménechme du talent, a une dupe : l’histoire. » [Chapitre XII - Solitude de monseigneur Bienvenu]

Voilà un terme que je ne connais pas et qui ouvre de jolies perspectives métaphoriques.
LGR indique comme étymologie « 1803 au plur. ; 1819 au sing. ; du nom de deux frères jumeaux, personnages d’une comédie de Plaute, imitée par Regnard (les Ménechmes ou les Jumeaux, 1705). » Puis propose comme définition « Se dit de deux personnes qui ont entre elles une ressemblance frappante. Jumeau, sosie. »
Victor Hugo a donc usé de la métaphore pour nous présenter le « succès » comme ressemblant au « talent ». Reste la question de la dupe, dans la construction « avoir une dupe » et non « être dupe »). Eh bien… D’abord, je découvre que « dupe » est un nom féminin. Cela ne m’avance guère dans la compréhension de la phrase mais j’ai appris quelque chose. Peut-être cette phrase signifie-t-elle que le succès « trompe » l’histoire ; ou alors l’histoire est dupe car elle prend le succès comme quelque chose d’important faute de références moins superficielles ; ou que l’histoire détrompe le succès ?
Je relis le passage. Je ne saurais trancher.

Bramine
« Il n’allait pas jusqu’au bramine, mais il semblait avoir médité cette parole de l’Ecclésiaste : « Sait-on où va l’âme des animaux ? » [Chapitre XIII - Ce qu’il croyait]

Il s’agit tout simplement d’une variation sur « brahmane », soit un « membre de la caste sacerdotale, la première des grandes castes traditionnelles de l’Inde » [LGR]. C’est aussi la « femme d’un brahmane » [LGR]. Étonnamment, dans Antidote, ce n’est que la femme d’un brahmane. Petite preuve, s’il en est besoin, que même un très bon dictionnaire usuel n’est pas un dictionnaire de référence.

Roulier
« L’hôte, qui était en même temps le chef, allait de l’âtre aux casseroles, fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à des rouliers qu’on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle voisine. » [Chapitre I - Le soir d’un jour de marche]

Ici, il s’agit du « Voiturier [conducteur d’une voiture] qui transportait des marchandises sur un chariot. » [LGR] Ce devait être un métier très pénible. Dans le court article du GR, sur cinq citations et exemples, deux font référence au fait que les rouliers font bombance (comme dans ma citation de Hugo), un qu’ils s’endorment à la tâche.
C’est aussi, depuis 1970 un « navire dont la manutention des marchandises s’effectue par roulage. »
En dérivé, nous avons « roulière », qui n’est pas la femme du roulier, mais sa blouse.

Raffermir
« Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à terre son bâton. » [Chapitre XIII – Petit-Gervais]

N’est-elle pas jolie cette expression ? « Raffermir » signifie littéralement, « Rendre plus ferme, plus dur. » [LGR] Dans un sens figuratif qui revient à Corneille (1690) dit LGR, on se rapproche de cette casquette en imaginant Jean Valjean la remettre en place sur son front comme pour la « Remettre dans un état plus ferme, plus stable. » Cela lui va bien, à notre cher forçat d’avoir la casquette solide même si LGR ne donne que des exemples de personnes qui se (ou que l’on) raffermisse (raffermit) ou de choses impersonnelles (courage, santé).
C’est aussi ce que j’aime dans cet exemple (et d’autres), ce qu’il dit de ce qu’est la création littéraire. Cette casquette une fois raffermie n’est-elle pas le courage, la force dont Jean Valjean, chassé de partout, a besoin à cet instant du récit ? Elle l’est, elle incarne le personnage qui la porte. Et moi, je garde ce verbe pour d’autres usages du même type.

Celer
« Pour ne rien celer, les trois premières étaient plus expérimentées, plus insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la Blonde, qui en était à sa première illusion. » [Chapitre II - Double quatuor]

J’aime d’emblée la sonorité de ce verbe que je connais sans en retrouver spontanément le sens. C’est important la sonorité des mots, même à l’écrit. Cela fait partie du rythme de la phrase. Lisez de temps en temps vos auteurs préférés à voix haute. Cela donne une tout autre dimension au texte, certains, d’ailleurs, ne supportant pas l’exercice.
« Celer », donc. « Garder, tenir secret. », le contraire étant « Divulguer ». Je le signale car il me semble préciser la définition de « celer ». Sur « celer » se forment d’ailleurs « receler » qui a le même sens premier mais plus d’usages (et qui produit « recel » qui est l’« action de receler ») et « déceler », « Découvrir, laisser voir (ce qui était celé, caché) ; être le signe, le symptôme de (une chose cachée). » C’est magique la construction des mots !

Rhythme
« Elle était belle sous les deux espèces, qui sont le style et le rhythme. Le style est la forme de l’idéal ; le rhythme en est le mouvement. » [Chapitre III - Quatre à quatre]

Quelle drôle de façon d’écrire « rythme », car il s’agit bien du même mot.
Le TLF indique que cette orthographe était avérée par le dictionnaire de l’Académie aux côtés de celle que nous connaissons de 1762 à 1835. Le terme a oscillé entre « rhythme » et « rithme » les siècles précédents et « rythme » est l’orthographe définitive depuis 1878. Les Misérables ont été publiés en 1862 et Hugo semble aimer les archaïsmes. Moi aussi. Ce doit être pour cela que l’on s’entend si bien !

L’air chose
« – Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l’air chose. » [Chapitre IV - Tholomyès est si joyeux - qu’il chante une chanson espagnole]

Si je comprends et utilise l’expression « avoir l’air chose », je me demandais d’où elle vient. Une note à l’édition indique « Il faut peut-être rapprocher ce mot de celui de Gavroche appelant Cosette « mamselle Chosette » (IV, 15, 2). » Cela signifie-t-il qu’ « avoir l’air chose » ou « être tout chose » n’était pas usuel du temps de Hugo ?
LGR propose « tout chose » (1739) (avec valeur d’adjectif), « Être tout chose, alangui. Elle était toute chose. » avec une citation de Violette Leduc que je vous livre : «  (…) moi je donne des coups de langue dans l’oreille, vous devenez sourde et vous êtes toute chose disait la langue gourmande de Fernande dans l’oreille de Juliette. Elles s’aimèrent toutes les trois un long moment (…) » [Violette Leduc, La Folie en tête, p. 132]
Le désir lesbien en citation dans LGR ? Qui l’eut cru ? Et que je découvre grâce à Victor Hugo chez qui je n’ai pas encore décelé une once d’allusion à l’homosexualité. Je continue ma quête. Elle est sans fin !

Écrire de la chicane
« Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. » [Chapitre VI - Chapitre où l’on s’adore]

Vous imaginez combien une telle expression peut m’intriguer !
Je l’ai lue comme une variante de « travailler du chapeau » (être un peu fou). En fait, il semble ici que la « chicane » soit utilisée dans son sens péjoratif de « procédure » (judiciaire), la « chicane étant initialement une « Difficulté (incident…) suscitée dans un procès, sur un détail, pour embrouiller l’affaire. » Je l’ignorais, ne connaissant que son sens de « querelle », ou « objection », et de « passage en zigzag », bien sûr.
Il s’agit donc ici d’écrire des textes de « procédure », au sens de formalités juridiques. C’est moins farfelu que je ne l’imaginais. Peut-être arriverai-je un jour à l’utiliser dans le sens qui est mien en jouant du sens péjoratif ? À suivre.

Fardier
« C’était l’avant-train d’un de ces fardiers, usités dans les pays de forêts, et qui servent à charrier des madriers et des troncs d’arbres. » [Chapitre I - Une mère qui en rencontre une autre]

Il s’agit d’un « Chariot à deux ou quatre roues, servant à transporter des fardeaux très pesants (blocs de pierre, troncs d’arbre, madriers…). ? » LGR emprunte ses deux citations à Hugo [Les Misérables] et Zola [La bête humaine], c’est dire si le fardeau est lourd !

Se roidir
« Il fallait du courage ; elle en eut, et se roidit. » [Chapitre I - Une mère qui en rencontre une autre]

Comme on l’aura deviné, il s’agit de la forme ancienne de « raidir » considérée comme « littéraire dans l’usage moderne » par LGR. Antidote en propose la conjugaison complète. Chouette ! Je vais pouvoir l’utiliser.

Luzette. Nielle. Vesce. Gaverolle. Queue-de-renard.
« On croyait deviner qu’il avait dû vivre jadis de la vie des champs, car il avait toutes sortes de secrets utiles qu’il enseignait aux paysans. (…) Il avait des « recettes148 » pour extirper d’un champ la luzette, la nielle, la vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui mangent le blé. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu’avec l’odeur d’un petit cochon de Barbarie qu’il y mettait. » [Chapitre III - Sommes déposées chez Laffitte]

Il s’agit de maladies des plantes donc. Je n’en fais pas le détail. Je les cite car ce sont presque des mots perdus, même dans les campagnes tant j’imagine que la biochimie phytosanitaire les éradique dans nos champs. Petit moment bucolique que cet extrait. Un régal !

Cellule d’anachorète
« Quelques-uns prétendaient que c’était un personnage mystérieux, et affirmaient qu’on n’entrait jamais dans sa chambre, laquelle était une vraie cellule d’anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de tibias en croix et de têtes de mort. » [Chapitre III - Sommes déposées chez Laffitte]

Il s’agit de la cellule (la chambre) d’un « Religieux contemplatif qui se retire dans la solitude » le terme venant (entre autres) du grec « anakhôrêtês » « qui se retire ». LGR propose un sens figuratif « Personne qui mène une vie retirée, ascétique. » ; la sonorité est rude, comme la vie menée, peut-être. Pas facile à caser mais on peut essayer !

Rêvoir
« On n’en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette chambre et que c’était une caverne d’ermite, un rêvoir, un trou, un tombeau. » [Chapitre III - Sommes déposées chez Laffitte]

Un « Lieu où l’on rêve », nous dit LGR. Joli terme !

Galimatias
« – Ah çà ! pourquoi ? s’écria M. Madeleine. Quel est ce galimatias ? qu’est-ce que cela veut dire ? où y a-t-il un acte coupable commis contre moi par vous ? qu’est-ce que vous m’avez fait ? quels torts avez-vous envers moi ? » [Chapitre II - Comment Jean peut devenir Champ]

Il s’agit d’un « Discours, écrit confus, embrouillé, inintelligible. », ce que la sonorité du mot elle-même, dans le contexte de la citation, laisse volontiers entendre.
J’ai d’ailleurs mis la citation en entier en remarquant que certaines phrases ne commencent pas par une majuscule, comme si la succession de question faisait une seule phrase, les points d’interrogation agissant ainsi un peu comme des virgules. C’est parfois tentant d’écrire ainsi dans le même genre de contexte interrogatif. Et puisque, par exemple, les points d’exclamation autorisent dans leur utilisation avec une interjection de ne pas être suivi d’une majuscule, n’existe-t-il pas des exceptions avec les points d’interrogation.
La réponse est ici.

Fagot
« Eh mais ! je connais cet homme-là. C’est un fagot. » [Chapitre II - Comment Jean peut devenir Champ]

Le commentaire d’édition indique qu’il s’agit d’un « Ancien forçat ». LDR précise qu’il s’agit de l’« Habit de l’ancien forçat » et par extension du forçat lui-même. On découvre en effet dans Les Misérables que les anciens forçats étaient particulièrement stigmatisés et n’avaient guère le loisir de se réinsérer dans la société. Il semble que l’on doit au « lien » qui assemble les rameaux du fagot son analogie avec le bagne, les forçats étant souvent attachés entre eux et le forçat libéré étant toujours sous contrôle.
Je découvre au passage de cette définition de « fagot » qui fait une large part au sens premier (« Faisceau de petit bois, de branchages. ») une expression que je ne connaissais pas : « sentir le fagot » ; « être suspect d’hérésie, d’hétérodoxie (les hérétiques étant autrefois condamnés au bûcher). » Les origines des expressions sont décidément pleines de surprises ! Celle-ci, par extension, signifie « inspirer de la méfiance ». Vive l’hérésie !
D’autres expressions sur « fagot » méritent d’aller y jeter un œil.

La sœur Perpétue & la sœur Simplice
« La sœur Perpétue était la première villageoise venue, grossièrement sœur de charité, entrée chez Dieu comme on entre en place. » ; (…) « La sœur Simplice était blanche d’une blancheur de cire. Près de sœur Perpétue, c’était le cierge à côté de la chandelle. » [Chapitre I - La sœur Simplice]

J’aime beaucoup ces deux noms. C’est tout.

Maison curiale
« M. le maire, après avoir dépassé la maison curiale, s’arrêta, demeura immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu’à la porte du presbytère, qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. » [Chapitre II - Perspicacité de maître Scaufflaire]

Dans l’Antiquité, « curial » indiquait ce « Qui est relatif à la curie romaine. » ; sous l’influence de « curé » et « cure », le sens a évolué vers « Relatif à la cure ou au curé. », la « maison curiale » étant logiquement le « presbytère ».

Argousin & Rondier
« Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de l’argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là, c’est le fameux Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-mer ! » [Chapitre III - Une tempête sous un crâne]

« Argousin » était à l’origine un « Bas officier chargé de la surveillance des forçats à bord des galères ou dans les bagnes. » C’est le sens à retenir ici puisqu’il est question du passé de forçat de Jean Valjean. Depuis 1808, c’est aussi un « agent de police » dans une acception péjorative que l’on retrouve chez Hugo et Zola. C’est enfin un « surveillant » et un « mouchard ». En ces temps d’état d’urgence, j’ai envie de réhabiliter le sens d’« agent de police » avec tout le respect que je leur dois, bien sûr.
Le « rondier », quant à lui, en plus d’être une sorte de « palmier (…) de grande taille, à grandes feuilles arrondies disposées en éventail » est aussi « celui qui est chargé de faire des rondes (de surveillance) ». Ah ! la ronde des palmiers… Joli spectacle en bord de mer !
J’ajoute ici une nouvelle remarque sur les majuscules qui ne suivent pas les points d’exclamation cette fois, ma citation n’étant qu’une seule phrase. C’est ici un peu plus surprenant qu’avec des interjections simples car chaque proposition comporte un verbe, certes à l’infinitif, mais un verbe tout de même. Quant à la majuscule derrière les deux-points, elle introduit une phrase parlée, en italiques dans le texte original, donc en romain ici.
J’en discute .

Citations notoires

J’en viens à ces phrases qui ont attiré ma lecture. Je vous les livre, avec ou sans commentaire.

Parce que la peine de mort m’est insupportable, ce texte magnifique sur l’échafaud.

« Quant à l’évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s’en remettre. L’échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu’on n’a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l’on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre ; les autres exècrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n’est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l’aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d’interrogation. L’échafaud est vision. L’échafaud n’est pas une charpente, l’échafaud n’est pas une machine, l’échafaud n’est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d’être qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l’âme, l’échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu’il fait. L’échafaud est le complice du bourreau ; il dévore ; il mange de la chair, il boit du sang. L’échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d’une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu’il a donnée. » [Chapitre IV - Les œuvres semblables aux paroles]

Face à la xénophobie, j’aime opposer « das Unheimlich » tant je suis convaincue que cet étranger qui nous fait peur, celui que nous accusons de tous les maux et chassons de nos terres en l’exploitant en catimini, n’est jamais étranger à nous-mêmes : l’étranger, c’est celui que nous produisons, c’est cette part de nous-mêmes que nous refoulons faute d’en assumer l’étrangeté.
Voilà la version de Hugo.

« Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mêmes. Les préjugés, voilà les voleurs ; les vices, voilà les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu’importe ce qui menace notre tête ou notre bourse ! Ne songeons qu’à ce qui menace notre âme. » [Chapitre VII - Cravatte]

Et si la jouissance, c’était être mangé, être l’herbe plutôt que la dent, où serait la sagesse de ce sénateur qui philosophe avec l’évêque ?

« Qu’ai-je à faire sur cette terre ? J’ai le choix. Souffrir ou jouir. Où me mènera la souffrance ? Au néant. Mais j’aurai souffert. Où me mènera la jouissance ? Au néant. Mais j’aurai joui. Mon choix est fait. Il faut être mangeant ou mangé. Je mange. Mieux vaut être la dent que l’herbe. Telle est ma sagesse. » [Chapitre VIII - Philosophie après boire]

Sans commentaire, avec un lien avec la citation qui suit.

« Je veux dire que l’homme a un tyran, l’ignorance. J’ai voté la fin de ce tyran-là. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l’autorité prise dans le faux, tandis que la science est l’autorité prise dans le vrai. L’homme ne doit être gouverné que par la science. » [Chapitre X - L’évêque en présence d’une lumière inconnue]

Considérer la prostitution comme partie du « tyran » qui vient d’être défini comme l’ignorance dont le bras séculier est la royauté ; quelle idée d’actualité ! La royauté a été abolie, bien sûr, et remplacée par une République qui a, sur certains sujets, oublié ce contre quoi elle a été instituée. Un retour aux sources, en quelque sorte.

« Je ne me crois pas le droit de tuer un homme ; mais je me sens le devoir d’exterminer le mal. J’ai voté la fin du tyran. C’est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la fin de l’esclavage pour l’homme, la fin de la nuit pour l’enfant. En votant la république, j’ai voté cela. » [Chapitre X - L’évêque en présence d’une lumière inconnue]

Sans commentaire.

« Le droit a sa colère, monsieur l’évêque, et la colère du droit est un élément du progrès. » [Chapitre X - L’évêque en présence d’une lumière inconnue]

Plaît-il ?
Une citation à méditer les longues soirées d’hiver.

« L’infini est. Il est là. Si l’infini n’avait pas de moi, le moi serait sa borne ; il ne serait pas infini ; en d’autres termes, il ne serait pas. Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l’infini, c’est Dieu. » [Chapitre X - L’évêque en présence d’une lumière inconnue]

Juste comme ça.

« Qui n’a pas été accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant l’écroulement. » [Chapitre XI - Une restriction]

J’aime beaucoup, ici, d’un point de vue littéraire, l’utilisation de l’adjectif « béante » pour marquer la stupéfaction. Le corps est un gouffre dès qu’il est question d’émotion, un abîme quand il est question de jouissance. J’aime ce qui relève de la chair. J’aime dire l’émotion par ce biais, le cerveau n’en était que la trop pâle expression.

« Madame Magloire n’eut pas même la force de jeter un cri. Elle tressaillit, et resta béante. » [Chapitre III - Héroïsme de l’obéissance passive]

Aujourd’hui encore ?
C’est pour rire !

« Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue. » [Chapitre III - Quatre à quatre]

Un sucre d’orge.

« Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes échappées. » [Chapitre III - Quatre à quatre]

Redoutable !

« Cette madame Thénardier139 était une femme rousse, charnue, anguleuse ; le type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. » [Chapitre I - Une mère qui en rencontre une autre]

Redoutable aussi, mais pour d’autres raisons.

« Il ne suffit pas d’être méchant pour prospérer. » [Chapitre III - L’Alouette]

J’utilise cette citation dans mes Fragments d’un discours politique car elle me semble faire la brillante démonstration de ce qu’est le capitalisme et de la manière dont il s’est construit sur le progrès.

« Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix de la matière première, ce qui avait permis, premièrement, d’élever le prix de la main-d’œuvre, bienfait pour le pays ; deuxièmement, d’améliorer la fabrication, avantage pour le consommateur ; troisièmement, de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice, profit pour le manufacturier. » [Chapitre I - Histoire d’un progrès dans les verroteries noires]

Bonne question.

« Est-ce qu’on recule devant du bien qu’on peut faire ? » [Chapitre II - M. Madeleine]

Si vrai.

« Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. » [Chapitre III - Sommes déposées chez Laffitte]

Cy Jung — Tu vois ce que je veux direQuelle vision réjouissante de la cécité ! N’ai-je pas d’ailleurs intitulé le dernier chapitre de Tu vois ce que je veux dire, « Tout le monde n’a pas la chance d’être aveugle », en référence à la Symphonie pastorale (Gide).
Alors ? Est-ce une chance d’être aveugle et aimé en même temps ? Ça doit dépendre des jours, forcément.

« L’évêque de Digne, pour ajouter ici un détail que les journaux omirent, était, quand il mourut, depuis plusieurs années aveugle, et content d’être aveugle, sa sœur étant près de lui. Disons-le en passant, être aveugle et être aimé, c’est en effet, sur cette terre où rien n’est complet, une des formes les plus étrangement exquises du bonheur. » [Chapitre IV - M. Madeleine en deuil]

Je ne sais pas si l’on peut parler de cynisme, de grande lucidité, en tout cas ; j’adore cette répartie, son côté implacable dans la plus grande simplicité.

« – Est-ce qu’on en meurt ?
« – Très bien, dit Marguerite. » [Chapitre X - Suite du succès]

Qu’est-ce qu’il me fait peur, ce Javert !
La chute est très jolie.

« Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et referma la porte derrière lui, au grand désappointement des curieux qui se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la vitre trouble du corps de garde, cherchant à voir. La curiosité est une gourmandise. Voir, c’est dévorer. » [Chapitre XIII - Solution de quelques questions de police municipale]

Christophe André n’avait rien publié en 1862. N’avait-il donc pas de prédécesseurs ?

« On n’empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s’appelle la marée ; pour le coupable, cela s’appelle le remords. » [Chapitre III - Une tempête sous un crâne]

Et alors ?

« – Où allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort depuis longtemps ? » [Chapitre IV - Formes que prend la souffrance pendant le sommeil]

Ce « Je suis peut-être pressé. » fait référence à l’arrestation de Jean Valjean qui ne va pas tarder ; l’expression est un si bel euphémisme, un qui donne à l’écriture ses lettres de noblesse.

« Non, ma sœur, il faut que je la voie. Je suis peut-être pressé. » [Chapitre I - Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux]

Merci monsieur Hugo.


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[*Allusion non feinte à une scène de Bulletin rose restée dans les annales.


Information publiée le lundi 15 février 2016.

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