[e-criture]

[#36] Le junkie qui me rend mon sourire (V-01)



Cy Jung — [e-criture] [#36] Le junkie qui me rend mon sourire (...)

[Le prétexte] Je rentre du judo. Il est tard. Je suis fatiguée et pressée de me mettre au lit. Arrivée près de chez moi, je croise un des junkies du quartier avec qui j’ai des relations courtoises. On se dit bonsoir. Il m’interpelle.
— Attendez ! Vous avez perdu quelque chose !
Je m’arrête. Il m’entraîne sur mes pas, ramasse un bout de papier que je n’identifie pas, me le met sous le nez. Je lui témoigne mon étonnement puis lui indique que ce n’est pas à moi. Il insiste. Je lui souris.
— Ah ! Vous l’avez retrouvé !
Je ne comprends pas.
— Votre sourire ! Vous l’avez retrouvé !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Camille se sent lasse. Elle s’assoit à son bureau : elle a besoin de se poser quelques instants. Sa classe vient de se vider de ses élèves. Il lui reste à ranger quelques affaires et elle pourra rentrer. L’ambiance est aussi tendue à l’école qu’à la maison. Ce sont ces foutus attentats qui gâchent tout ! Les patrouilles de police devant le portail excitent ou effraient les enfants, selon le caractère de chacun. Les exercices d’évacuation et de confinement en rajoutent une couche au cas où certains resteraient indifférents à l’état d’urgence. Quant à Eunice, elle peine à se remettre des attaques du 13 novembre sur lesquelles se greffe cette foutue histoire d’immeuble qui a explosé le mois dernier. Heureusement que la seule victime a pu s’en tirer. Cela a redonné un peu de vigueur à Eunice qui semble tellement atteinte par ce qui se passe que Camille est démunie à la consoler.
Tout est foutu ! La liberté, l’amour, le désir. Foutus. Camille lève les yeux vers les rangées de tables et de chaises vides. Si ces gamins n’étaient pas là pour la tirer de son lit tous les matins, avec l’espoir que le savoir les aidera à grandir et à gérer le monde dans une paix aujourd’hui impalpable, cela fait longtemps qu’elle aurait tout plaqué pour partir, loin, très loin. Où ? Dans une petite école de Polynésie ; le ciel, la mer, les cocotiers et des enfants que la violence épargne. Camille voudrait sourire au cliché tant la violence n’épargne jamais personne, pas même les nouveau-nés et les vieillards à l’aube du trépas. La planète entière est concernée. L’ensemble des humains. N’y aurait-il donc aucune issue ?
Camille se lève. Elle se dirige vers le fond de la classe en ramassant les cahiers laissés sur chaque pupitre. Une larme pointe. Elle la retient. Elle a l’école à traverser une fois son ouvrage terminé. Il n’est pas question que son désarroi s’affiche. Elle doit faire face, rester solide. Les enfants ont besoin de repères sûrs. Eunice également. Et pourtant… son envie de partir est forte, fuir, s’évader du monde, arrêter d’éprouver la souffrance, s’envoler. Disparaître. Camille a un hoquet. La nausée lui soulève le cœur. Un vertige. Elle pose une main bien à plat sur la table à ses côtés pour rétablir son équilibre. Quelque chose oppresse sa poitrine. Une goutte de sueur perle sur son front. Que se passe-t-il ? Camille ramasse deux autres cahiers espérant que l’action efface le malaise.
— Maîtresse ?
Camille sursaute. La petite voix reprend.
— Bonjour maîtresse, je… Excusez-moi de vous déranger.
Camille se retourne doucement en même temps qu’un sourire se dessine sur ses lèvres. Elle a tout de suite reconnu le timbre de l’ange salvateur.
— Bonjour Lily ! Cela me fait plaisir de te voir. Comment vas-tu ?
— Ça va. Je m’entends bien avec la nouvelle maîtresse. On travaille comme on veut ; alors j’ai le temps de faire les exercices et même, j’arrive à en faire plus que demandé. Ça me plaît.
— Régale-toi Lily. C’est comme cela que l’on apprend le mieux.
Un petit silence s’installe. Lily a l’air gênée. Camille l’interroge.
— Tu voulais me voir pour quelque chose de précis ?
— Je… C’est à propos de sensei Eunice…
— Il y a un problème ?
— Non ! Oui. En fait, je ne sais pas.
Camille pose ses cahiers. Elle invite Lily à s’asseoir à un pupitre et tire une chaise pour être près d’elle.
— Dis-moi.
— Elle a l’air triste.
— Triste ?
— Elle ne fait plus des blagues comme avant. Des fois, elle crie un peu, comme si les enfants l’agaçaient. Après, elle s’excuse mais je sens que ça ne va pas. Elle explique moins bien. D’autres fois, elle perd son idée. Elle ne sourit plus jamais. Je voudrais le lui dire mais j’ai peur qu’elle ne me gronde. C’est des choses d’adulte qui l’embêtent, je suis sûre ; il faut faire quelque chose maîtresse, on ne peut pas laisser sensei Eunice si triste toute seule !
Lily a redressé les épaules sur sa dernière phrase. Camille secoue la tête.
— Tu es une sacrée petite fille !
Lily se redresse encore. Une partie de sa peur s’est dissipée.
— Vous pouvez lui parler ?
— Je vais le faire Lily, je te le promets.
— Je lui ai préparé un cadeau. Je me suis dit que vous pourriez le lui donner. Si ça la met en pétard, je serai loin.
— Un cadeau ? Mais cela ne met pas en pétard, un cadeau.
C’est au tour de Lily de secouer la tête, l’air « Tu ne comprends rien à la vie, maîtresse. »
— Des fois, elle est bizarre sensei Eunice ; on ne peut jamais savoir.
Décidément, cette gamine est perspicace !
— Tu n’as pas tort, Lily, mais elle n’est pas méchante. Du moins, j’espère… Elle a fait preuve de violence ou de moquerie avec les enfants ? Tu dois me dire.
— Oh ! non. Maîtresse. Ça, jamais ! C’est juste qu’elle est triste, pas comme avant.
Lily tire son sac vers elle et en sort un petit paquet. Camille le prend. Elle se lève, ramasse en vitesse les derniers cahiers et met le cadeau dans son sac.
— Aide-moi à ranger les chaises et l’on part ensemble.
Lily ne se fait pas prier. Elle aime bien seconder la maîtresse et cette affaire la contrariait depuis plusieurs jours. Rien n’est encore réglé mais cela avance.
Une fois atteint le portail de l’école, Camille embrasse Lily et la regarde filer. Elle lui a promis de donner le paquet à Eunice dès ce soir. N’aurait-elle pas dû laisser faire la petite fille ? Elle a été touchée par sa confiance autant qu’il est vrai qu’avec Eunice, on ne sait jamais trop si elle va être contente ou courroucée. Dans ce deuxième cas, elle devient froide, lointaine. Camille comprend que Lily n’ait pas voulu prendre le risque d’essuyer un accès d’indifférence. Quant à elle… Au point où elles en sont, cela crèvera peut-être l’abcès ?
Camille soupire. Elle accélère le pas en se demandant quel genre de cadeau elle transporte ; le paquet n’est pas lourd, ni très gros. Qu’importe ! Venant de Lily, il ne peut que toucher Eunice. Reste à trouver la bonne occasion pour le lui donner. Pas pendant ses cours ; ce soir, au dîner ? Il ne faut pas attendre ni tergiverser. Camille ne peut se dédire. Ce soir. Ou jamais.

— Lily est venue me voir dans ma classe tout à l’heure.
— Elle va bien ?
— Elle a l’air. Par contre, elle s’inquiète pour toi.
Eunice laisse sa cuiller de fromage blanc et confiture en suspens.
— Pour moi ?
— Elle te trouve triste. Alors elle m’a chargé de te donner un cadeau.
— Un cadeau ?
— Oui. Un cadeau.
Camille sort le petit paquet qu’elle avait discrètement caché dans un tiroir. Eunice pose sa cuiller encore intacte de formage blanc et confiture dans son pot. Elle prend le paquet, l’examine sans l’ouvrir.
— Elle me trouve triste ?
— Oui.
— Et toi ?
— Aussi.
— Tu ne m’as rien dit.
— J’ai essayé… Ce n’est pas très facile de te parler, Eunice. J’ai peur de t’avoir perdue.
— Tu as peur de m’avoir perdue… ?
Eunice répète lentement les mots comme pour les entendre. Une colère sourde se mélange à une forme majeure d’affliction. Les deux composent son désespoir, celui de se sentir devenue incapable d’exprimer son amour, sa tendresse, son désir, celui d’avoir oublié la joie.
Camille poursuit sur sa lancée.
— Je suis désolée, Eunice. Je ne sais pas quoi faire. Tous ces événements t’ont marquée. Ils nous ont tous stupéfiés. Mais j’ai l’impression tu n’arrives pas à sortir de la sidération, sans doute à cause de cet immeuble qui s’est effondré sous tes yeux. Nous sommes vivantes Eunice. Vivantes ! Je t’aime. Je ne veux pas laisser à l’adversité le loisir de tout gâcher. Dis-moi ce que je dois faire.
Camille fait une lippe mi-chiffonnée mi-langoureuse. Le visage d’Eunice s’est fermé. Ses yeux se remplissent de larmes. Des sanglots la secouent. Un instant, elle songe à se lever, à hurler sa douleur à la face de Camille, à attraper une veste et à partir, partir, loin, le plus loin possible, à marcher jusqu’à ce que la souffrance cesse de la ronger de l’intérieur. Quelque chose de plus fort lui fait tendre la main vers celle qu’elle aime. Celle-ci s’en saisit aussitôt, se lève sans la lâcher, contourne la table, la rejoint. Eunice colle sa tête contre son ventre. Elle pleure. Camille l’entoure de ses bras, serre fort, fort, dépose des baisers dans ses cheveux. Elle pleure aussi.
Un temps passe.
Eunice sort de sa chaise. Ses larmes coulent encore, celles de Camille itou. Elles coulent comme l’eau du pommeau de douche. Elles lavent. Eunice pose ses mains sur les joues de Camille. Elle la regarde fixement dans les yeux. Elle voudrait lui parler, lui dire tous les mots d’amour qui se sont égarés dans les alvéoles de son mal-être, dire sa peine, son envie de vivre, de recouvrer dans ses bras la joie et le partage. Les mots sont encore manquants. Son ventre épouse celui de Camille. Un baiser s’en ensuit, apprêté d’abord puis très vite si puissant que Camille doit se tenir au plan de travail pour ne pas sombrer.
Qu’est-ce que c’est bon ! Les larmes ne coulent pas moins. Elles lavent un peu plus.
Un autre temps passe.
Elles restent là, soudées, dans le silence de l’eau qui coule.
Eunice le rompt.
— On fait l’amour d’abord, on parle ensuite ? J’ai envie de toi.
La phrase magique.
Les larmes de Camille redoublent. Celles d’Eunice sont stables. Les deux femmes surfent de conserve sur le flot qui se forme et atteignent rapidement le lit. Elles y plongent. Ce n’est pas la frénésie qui les gagne ; c’est plus une forme particulière de puissance, quelque chose qui remonte de loin, du tréfonds du ventre, un grondement, la chair qui s’enroule et les vulves qui moussent. Les gestes sont affûtés, précis, robustes. Les baisers sont intenses. Les souffles prennent leur temps pendant que les cœurs s’emballent. Les sexes vibrent. Les poils frisent. Le désir, celui que l’on croyait absorbé par la violence du monde, le désir remonte à la surface. Pour sûr, le clitoris est bon nageur surtout quand les langues donnent les coups de palmes que le plaisir impose. Camille grogne. Eunice feule. Leurs cris se mélangent, leur salive, leurs larmes toujours qui ont décidé d’accompagner jusqu’au bout ces retrouvailles.
Camille cueille un sein d’Eunice. Elle le fait rouler entre ses dents. Deux doigts dans son vagin lui donnent la réplique, puis une langue vient parfaire la disposition. Mais surtout, ce sont les peaux qui recouvrent un contact dont l’appétence avait été exclue. Elles conglutinent, se bouchonnent, se fondent, à moins que ce ne soient les mains qui les étrillent, les cajolent, lissent la moindre sueur pour s’en imprégner. Les corps se parlent. Les corps se reconnaissaient. Les corps se disloquent pour s’imbriquent l’un dans l’autre, se tordre, se mouvoir sur ce fil que l’on croyait cassé. La toile était solide. Des larmes ont velouté sa rugosité. La fusion reprend. La touffeur monte. La jouissance ramène les âmes dans l’univers des amours dicibles.
— Excuse-moi, dit Eunice.
— Mais de quoi ? répond Camille.
— De mon silence, de mon éloignement, de la mise au rencard de notre désir. Il me semblait antinomique de la souffrance.
— L’est-il ?
— Je ne crois pas. Il la rend juste un peu plus supportable.
— Je t’aime, Eunice.
Un nouveau baiser ponctue la sentence ; un Je-t’aime y répond également.
Un temps passe encore.
Quelle heure est-il ?
Qu’importe ! Eunice sursaute.
— Le cadeau de Lily ! Je ne l’ai même pas ouvert !
— Tu crois ?



Cy Jung, 3 février 2016®.

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