[e-criture]

[#40] La femme qui est propre sans être vierge (V-01)



Cy Jung — [e-criture] : [#40] La femme qui est propre sans être vierge (...)

[Le prétexte] Je longe la galerie Sainte-Geneviève de l’hôpital Saint-Joseph, un passage couvert abritant les entrées des services et des bancs souvent occupés par des patients ou des personnels soignants.
Sur l’un d’eux, quatre femmes. Une cinquième est en fauteuil roulant. Je ralentis. Le passage est étroit. J’entends.
— … elle est propre.
— Quand tu dis « elle est propre », tu veux dire « elle est vierge » ?
— Mais non ! Je…
La suite se perd dans l’agitation ambiante.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Le rameur émet trois bips. La séance est terminée. Freddy se lève, enfile une veste et glisse une serviette éponge autour de son cou. Il rejoint Eunice qui travaille dans le bureau. Au passage, il attrape une canette de boisson enrichie en vitamines et sels minéraux. Il s’installe sur la chaise des visiteurs. Eunice écarte son nez de l’écran. Elle s’étire dans son siège à roulettes.
— Tu sais que tu es beau trempé de sueur ?
— Je dois surtout ne pas sentir très bon.
— J’aime tant le mâle transpirant !
Ils rient. Freddy sirote sa canette. Il propose à Eunice quelque chose à boire. Elle lui désigne son mug estampillé « Judo » à moitié rempli de thé froid. Il fait une grimace.
— J’ai réfléchi à ton idée de fermer jeudi prochain pour protester contre cette foutue loi travail. On se tire une balle dans le pied, non ?
— Oui, je sais ; mais ça m’énerve de ne pas pouvoir participer au mouvement social. Heureusement que Camille est en grève et manifeste. Au moins, je suis représentée.
— On pourrait lui demander de ramener des tracts et une affiche de son syndicat. On mettrait ça à l’entrée. Si cela peut sensibiliser des salariés à cette réforme scélérate, je ne suis pas contre.
— Oui, bonne idée ! Ça avait bien marché quand on avait organisé la collecte pour les sans-papiers. On a eu juste deux emmerdeurs qui nous ont fait le coup de la neutralité.
— Des parents d’élèves !
— Les pires.
Freddy et Eunice se regardent d’un air entendu. Depuis l’épisode « Martin » [*], ils se méfient des parents d’élèves plus attachés à leur suffisance parentale qu’à toute autre chose, même le bonheur de leurs enfants. Ils ne sont pas tous ainsi, bien sûr, mais ne serait-il pas prudent de rester neutre pour cette fois ?
— Les grèves sont surtout le jeudi. Les cours pour les enfants sont en fin de journée. On fait un affichage mobile que l’on retire quand c’est leur tour ?
Eunice acquiesce. Elle envoie un texto à Camille pour lui demander d’apporter du matériel. Freddy rejoint la douche. Son cours de fitness commence dans un quart d’heure ; il ne faudrait pas qu’il sente trop la transpiration pour ces jeunes dames qui rêvent de lui toutes les nuits ! N’exagère-t-il pas un peu ? Il faut ne pas le connaître pour le penser, évidemment.
Le portable d’Eunice émet le bip caractéristique de l’arrivée d’un texto. C’est Camille. Elle rentrera plus tard que prévu et n’apportera du matériel que demain. Avec ses collègues syndiqués, elle a décidé de rejoindre le lycée du secteur occupé par une cinquantaine d’élèves. Les forces de l’ordre menacent de les expulser avant la nuit. Dans le contexte répressif actuel, quelques adultes apaiseront les uns et les autres. Camille l’espère. Ces jeunes gens méritent d’être soutenus ; c’est leur avenir qui se joue à travers cette loi antisociale qui déconstruit le droit du travail.
Quand la petite bande de professeurs des écoles arrive dans la rue menant au lycée, elle est arrêtée par un barrage de police. Il est interdit de passer sauf aux riverains qui rentrent chez eux. Camille s’éloigne avec ses collèges. N’y a-t-il aucun moyen d’entrer ? Elle appelle le camarade professeur de mathématiques qui les a mobilisés. Il lui indique un soupirail dans une rue parallèle par lequel il est facile de se glisser. La petite bande s’y rend l’air de rien. Le soupirail est ouvert. Deux lycéens aident les renforts à s’y couler. Le soupirail se referme.
— Cela se présente mal, les accueille le professeur de mathématiques accompagné d’une dizaine de lycéens. Le proviseur a fini par sortir de l’établissement par la porte latérale avec les clés, sans doute pour les donner à la police. On a fait de gros tas de poubelles et de mobilier devant toutes les issues. Cela ne tiendra pas longtemps.
— Vous avez un plan ?
— S’asseoir dans la cour et chanter.
— Chantons !
Au moment où ils arrivent à destination, plusieurs élèves passent une autre porte en tirant un piano qu’ils viennent de prélever dans la salle de musique fort heureusement située au rez-de-chaussée. D’autres jeunes gens suivent, les mains chargées d’instruments. Ils sont distribués à celles et ceux et hen qui savent s’en servir. Un orchestre se forme autour du piano où le professeur de musique en personne s’installe. Il réclame le silence.
— Mes enfants (il a toujours cette expression condescendante qui lui vaut les railleries de ses élèves, sauf aujourd’hui), il est temps de montrer ce que vous savez faire ! Nous allons répéter quelques chants dont on va vous distribuer les paroles, parmi eux le Chant du départ pour accueillir les forces de l’ordre quand elles investiront notre établissement.
Il attaque aussitôt les premières notes de cet hymne consacré par le Comité de salut public le 14 juillet 1794 lors de l’anniversaire de la prise de la Bastille. Camille en est toute exaltée et, quand les cinquante lycéens présents et leurs professeurs entonnent le refrain, un instant elle croit pleurer. Il faut absolument qu’elle filme ça avec son portable alors que la police investira les lieux. La répétition continue. Elle dure une bonne demi-heure sans événement particulier. Le chant et la musique détendent chacun. L’évacuation ne peut que se passer dans le calme.
C’est sans compter sur le chef des gardes mobiles qui franchit le premier la porte latérale ouverte par le proviseur. Judas ! Le lycéen en veille avertit ses camarades. Ils se lèvent tous pour se mettre au garde-à-vous, comme ils l’ont prévu. Prise dans l’émotion, Camille oublie d’activer la caméra de son portable. Le professeur de musique attaque les premières mesures ; les autres instruments suivent.

« La victoire en chantant
« Nous ouvre la barrière.
« La Liberté guide nos pas. »

Le chef, après une grimace d’évaluation de la dangerosité de ces trublions de l’enseignement secondaire, s’efface pour laisser entrer ses hommes. Il leur indique de se positionner sur deux rangs. Dans la cour, à vingt mètres à peine, le chœur donne de la voix.

« Et du Nord au Midi
« La trompette guerrière
« A sonné l’heure des combats.
« Tremblez ennemis de la France
« Rois ivres de sang et d’orgueil. »

L’émotion monte parmi certains gardes mobiles. Le chef craint que la situation ne lui échappe. Il est urgent d’agir.

« Le Peuple souverain s’avance,
« Tyrans descendez au cercueil. »

Il prend position devant ses hommes, tend le bras droit bien haut.

« La République nous ap… »

Le bras retombe. Une grenade lacrymogène prend son envol et tombe aux pieds de Camille qui emplit ses poumons d’air en fin de rime.

« Sachons vaincre ou sachons périr »

Elle omet de chanter ce vers. L’oxygène lui manque. Elle suffoque. Autour d’elle, des lycéens chantent encore.

« Un Français doit vivre pour elle
« Pour elle un Français doit mourir. »

Camille tombe à genou. Une jeune fille se porte à son secours. Les gardes mobiles fondent sur leur cible. Chacun reçoit quelques coups et se retrouve menotté à l’exception de Camille qui a perdu connaissance. L’infirmier, resté avec les grévistes, tonne sa qualité et exige de pouvoir l’aider. Le chef acquiesce. Il a la situation en main. Il fait ouvrir le grand portail. Chacun est accompagné par deux policiers jusqu’aux cars de ramassage. Camille a repris connaissance. Elle tousse mais se met debout. Elle est emmenée avec les autres. Dans chacun des cars, un chant révisé tout à l’heure ravive un instant les yeux emplis de larmes.

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines,
« Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne,
« Ohé ! partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme ! »

Des gardes mobiles font taire le chant séditieux à coups de matraque. Les professeurs demandent à leurs élèves de rester calmes. La nuit sera peut-être longue mais, qu’ils se rassurent, ils n’ont commis aucune violence. Tout va bien se passer.

Eunice poireaute devant le commissariat avec des parents d’élèves et d’autres conjoints d’enseignant. Le syndicat les a prévenus de l’arrestation collective. Deux avocats sont sur les lieux ; cela sera-t-il suffisant pour qu’ils sortent rapidement ? Eunice ne peut oublier sa propre arrestation, sa longue garde à vue, la détresse, la résistance, les excuses de la police des polices qui n’ont rien effacé de l’humiliation… Un homme en civil se présente derrière les policiers en faction.
— Rentrez chez vous ! Ils ne seront pas libres avant demain.
Un brouhaha lui répond. Les proches des interpellés font bloc. Les gardes mobiles vont-ils devoir de nouveau intervenir ? Ils ne sont pas loin. L’homme en civil prend un appel sur son portable. Il retourne à l’intérieur du commissariat. Un quart d’heure plus tard, deux lycéens en sortent, puis trois de plus, le professeur de chant, un petit groupe de lycéennes, d’autres professeurs et ainsi de suite jusqu’à Camille qui apparaît la dernière accompagnée des deux avocats. Elle tombe dans les bras d’Eunice.
— Tu es là !
Eunice la berce. Elle pleure dans un mélange d’émotion et d’effluves de lacrymogènes qui collent à ses vêtements et à ses cheveux. Camille voudrait pleurer aussi. Elle n’a plus de larmes. Un avocat prend rapidement la parole pour expliquer qu’ils sont tous sortis après une « intervention en haut lieu » (il ignore lequel) qui souhaitait que les choses se calmassent.
— Rêve !
Eunice sourit. Si Camille a assez d’énergie pour menacer les institutions, c’est que tout va bien. Le professeur de chant lui glisse à l’oreille qu’elle s’est évanouie quelques secondes quand le gaz lacrymogène l’a cueillie en pleine reprise de respiration sur le refrain du Chant du départ. Eunice le remercie. Elle décide d’emmener directement Camille aux urgences.
— Non, s’il te plaît. J’ai eu mon compte de milieu carcéral pour cette nuit ! Demain, je te promets.
— Tu dois voir un médecin.
— Celui qui m’a prise en charge en garde à vue a dit que mon état de santé n’était pas incompatible avec un maintien en détention. Avec la liberté, cela devrait être encore mieux !
Eunice soupire. Elle entraîne Camille vers leur logement au-dessus de la salle de sport en faisant un détour par la pharmacie de nuit de Montparnasse acheter du sérum physiologique. Marcher leur fait du bien. Se laver les yeux aussi. Elles s’y attelant dès leur arrivée, stockage direct des vêtements dans le tambour de la machine à laver et bonne douche en sus. Les longs cheveux de Camille libèrent encore des gaz. Ses poumons crachent. Elle s’accroche au cou d’Eunice, partageant volontiers avec elle les effets irritants des lacrymogènes.
Ah ! l’amour. Il n’y a sans doute rien de plus fort surtout quand le désir s’en mêle. Cela commence par un ventre qui se creuse alors qu’une main savoure l’arrondi d’une fesse, d’un sein, d’une épaule. C’est selon. Un baiser. Un long baiser. Un sein pointe. Un doigt déjà cherche à flatter l’intérieur d’une vulve. Il peut ; le clitoris l’attend. Camille tousse. Le doigt profite du soubresaut pour s’avancer un peu plus. Une autre main s’accroche à une hanche. La position devient difficile. Eunice coupe l’eau. Que se passe-t-il ? Tout s’arrête d’un coup. Camille attrape deux serviettes de toilette en même temps qu’Eunice déclenche une cavalcade de la douche jusqu’au mitan. Une seconde, le temps se fige. Et là…
Là.
Là ?
Rideau. La police des mœurs, comme toutes les forces de l’ordre, veille.



Cy Jung, 6 juin 2016®.

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[*Voir ici « [#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01) », nouvelle en [e-criture], 4 mai 2015.



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