LexCy(que)

Victor Hugo, Les Misérables - Tome II



Cy Jung — LexCy(que) : Victor Hugo, Les Misérables - Tome II

Les mots et les phrases de Victor Hugo, Les Misérables - Tome 2, « Cosette ».

Je poursuis ma lecture des Misérables que j’ai entamée ici sur mon iPad (). J’ai moins aimé ce deuxième tome, surtout la première partie consacrée à la bataille de Waterloo. Le descriptif est sans doute magnifique ; il m’a ennuyée. J’ai retrouvé ensuite avec plaisir Jean Valjean, craignant chaque seconde qu’il ne se fasse arrêter par Javert, cet argousin si cruel !
Voici les mots de vocabulaire qui m’ont interrogée puis les citations que j’ai relevées.

Note liminaire. Comme je vais être amenée à beaucoup citer Le Grand Robert, je le ferai sous la forme LGR. Le TLF, lui, est en libre accès ici.

Vocabulaire

Biscayen
« – Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d’un clou, c’est le trou d’un gros biscayen. Le biscayen n’a pas traversé le bois. » [Chapitre I - Ce qu’on rencontre en venant de Nivelles]

LGR me propose d’emblée « biscayen » comme adjectif « Relatif à la Biscaye, province du nord-ouest de l’Espagne. », puis comme gentilé, habitants de ladite Biscayen et enfin comme le nom du dialecte majoritairement parlé dans cette province. Cela ne ressemble pas à quelque chose qui laisse un « gros trou », sauf à considérer quelques engins explosifs chers à l’ETA.
Je me tourne vers le TLF qui m’indique les mêmes définitions avant de me proposer un terme « vieilli » d’artillerie qui va beaucoup mieux au contexte. Un « biscayen » est donc aussi un « mousquet de gros calibre » ainsi que « la balle qui constitue la charge de ce fusil ». Je remarque au passage que le « biscayen » devient au passage « biscaïen », orthographe que n’a pas retenue Hugo.
Par analogie « avec la forme et la dureté », le TLF indique que le biscaïen est aussi une « petite pêche » (celle de l’arbre fruitier).
Enfin, il peut également s’agir, au féminin cette fois et retrouvant son « y », d’une « embarcation légère à rames » utilisée en Biscaye pour la pèche aux anchois et sardines.

Statue en bois de sainte Anne
« Près de l’autel est clouée une statue en bois de sainte Anne, du quinzième siècle ; la tête de l’enfant Jésus a été emportée par un biscayen. » [Chapitre II - Hougomont]

Une première question se pose, s’agit-il d’une « statue de sainte Anne » en bois ou une statue « en bois de sainte Anne ». C’est la typographie qui permet de trancher. Je cite Antidote à qui j’ai fait corriger la phrase de Hugo : « La minuscule est correcte si sainte Anne désigne ici la sainte elle-même. Dans le cas contraire, sainte doit s’écrire avec une majuscule et se joindre à Anne avec un trait d’union. »
Ma question sur l’existence d’un « bois de Sainte-Anne » tombe donc à l’eau et démonstration est faite (j’espère) que l’usage (ou non) des majuscules est porteur de sens. Gageons que les amateurs de calque de l’anglais en seront convaincus !

Jambage
« Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n’ont qu’à coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. Le jambage gauche de l’A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe, la corde de l’A est le chemin creux d’Ohain à Braine-l’Alleud. » [Chapitre IV - A.]

Je connais le jambage d’une lettre ; ce terme renvoie-t-il à d’autres usages où Hugo l’utilisait par analogie, comme si le carrefour représentait une lettre ? À l’évidence, oui.
Il ne me reste plus qu’à indiquer qu’un « jambage » est également « Chacun des deux montants latéraux d’une baie de cheminée, de porte ou de fenêtre » (Antidote). Le TLF propose moult autres définitions dont aucune ne met en cause mon hypothèse ; je n’en retiens qu’une, occasion inespérée de dénoncer la domination masculine : « Droit de jambage : droit du seigneur de poser sa jambe dans le lit nuptial d’une vassale, en symbole du droit de cuissage. »

Colback à flamme ; sabretache ; buffleterie ; giberne à grenade ; dolman ; shako ; chevau-légers hanovriens
« On aperçoit de vastes fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l’attirail de guerre d’alors presque inconnu aujourd’hui, les colbacks à flamme, les sabretaches flottantes, les buffleteries croisées, les gibernes à grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges à mille plis, les lourds shakos enguirlandés de torsades, l’infanterie presque noire de Brunswick mêlée à l’infanterie écarlate d’Angleterre, les soldats anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs circulaires, les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges, les Écossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes guêtres blanches de nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu’il faut à Salvator Rosa, non ce qu’il faut à Gribeauval. » [Chapitre V - Le quid obscurum des batailles]

À vue de nez, je dirais que tout cela sent la poudre ! Il semble que mon odorat me trompe quelque peu et qu’il soit plutôt question de falbalas militaires.
Le « colback » est (bien sûr !) une « coiffure à poil » qui nous donne l’expression usitée « attraper par le colback ». Et la « flamme » qui l’orne est un petit bandeau de tissu qui vole au vent.
Antidote me dit également le reste : la (féminin) « sabretache » est une « Sacoche plate en cuir, que les officiers et les cavaliers suspendaient au ceinturon » ; la « buffleterie » est « Partie de l’équipement en cuir d’un soldat qui sert à soutenir les armes. » La « giberne » est une « boîte à grenades » ; le « dolman » est une « Veste d’uniforme à brandebourgs », « brandebourgs » qui est lui un « ornement de broderies et galons » ; et le « shako » est une coiffure militaire que portent encore aujourd’hui les gardes républicains et les saint-cyriens.
Restent les « chevau-légers hanovriens » dont le pluriel m’intrigue ce d’autant que le singulier n’est pas « cheval-léger » mais « chevau-léger » ; étrange, non, ce « x » qui saute… comme un cheval de manège ? Le TLF, qui donne le nom uniquement au masculin, indique « chevaux-légers » dans le dictionnaire de l’Académie jusqu’en 1740. Il semble que c’est le passage du nom au singulier qui ait fait tomber le « x » de la marque du pluriel de « cheval », sans rendre aux « chevaux » ni leur singulier ni leur pluriel académiques. Voilà un mot à caser absolument (au pluriel) dans une dictée sévère. Quant à la définition, un « chevau-léger » est un soldat de la cavalerie légère, « hanovrien » de la ville de Hanovre, bien sûr. Cela m’apprendra à ne pas m’intéresser à la nationalité des belligérants.

Linéament ; Pêle-mêle
« Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. » [Chapitre V - Le quid obscurum des batailles]

LGR définit le « linéament » comme « Ligne élémentaire ou caractéristique dans la forme ; aspect général d’une figure, d’un objet. » Je suppose donc ici dans un sens un peu figuratif, pour évoquer le caractère essentiellement subjectif de l’histoire (sujet qui semble intéresser Hugo).
Quant à « Pêle-mêle », je le signale car je n’aurais pas eu l’idée de mettre ce terme au pluriel. Quand il est nom (il peut aussi être adverbe), LGR confirme son pluriel au sens de « objets en désordre » néanmoins invariable. « Pêle-mêle » désigne de manière plus contemporaine un « cadre où l’on peut disposer plusieurs photographies », plus envisageable au pluriel mais toujours invariable, bien sûr.

De résumé
« L’historien, en ce cas, a le droit évident de résumé. » [Chapitre V - Le quid obscurum des batailles]

Je suis surprise par l’accent aigu de « résumé », comme s’il étant là substantif et non infinitif du verbe « résumer », que j’attends derrière « de ». LGR me propose la locution adverbiale que je ne connais pas, « au résumé » qui précède dans le temps » en résumé », et porte le même sens. Mais « de résumé », point.
Le TLF me propose la construction « sous forme de résumé ». Même avec l’élision de « sous forme », cela ne colle pas à la phrase de Hugo. Ne trouvant rien, je passe la phrase à Antidote qui ne me signale pas « résumé » comme fautif. Serait-ce la construction en « droit de résumé » qui autoriserait cette orthographe ?
J’en trouve deux exemples via mon navigateur préféré, l’un où il est question de caisse enregistreuse dont une partie de l’écran est une « zone de droit de résumé », et l’autre qui correspond à un blog qui cite Hugo. Retour à la case départ donc. Si vous avez une idée, écrivez-moi.

Cippe sépulcral
« Dans le fossé de Vincennes, un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d’Enghien était mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. » [Chapitre XVIII - Recrudescence du droit divin]

Un cippe est une « petite colonne » qui « servait de borne, de monument funéraire » (LGR). De là à considérer que l’adjectif « sépulcral » est pléonastique, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas même si « cippe » semble plutôt usité dans son acception funéraire.

Goule
« C’était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de caractériser, ni Anglais, ni Français, ni paysan, ni soldat, moins homme que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol, venant dévaliser Waterloo. » [Chapitre XIX - Le champ de bataille la nuit]

Une « goule » est un « Vampire femelle des légendes orientales. » (LGR). C’est sans doute le sens choisi par Hugo, bien que LGR propose également « Femme lascive, insatiable. » Le choix d’un terme féminin en opposition à « homme » n’est de toute façon pas un hasard pour désigner ce bougre de détrousseur de cadavres ; les femmes sont si vénales, par nature…
Passons.
Plus amusant est de trouver dans Antidote une autre définition : « Gueule, bouche. » avec cet exemple non attribué : « Il lui a baillé une claque sur la goule. » Joli !

Vivandier ; Haridelle
« Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure qui borde sur la chaussée de Nivelles l’angle de la route de Mont-Saint-Jean à Braine-l’Alleud, une façon de petit fourgon de vivandier à coiffe d’osier goudronnée, attelé d’une haridelle affamée broutant l’ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de femme assise sur des coffres et des paquets. » [Chapitre XIX - Le champ de bataille la nuit]

Un « vivandier » est une « Personne autorisée à suivre les troupes pour leur vendre des vivres et des boissons, en dehors de l’ordinaire. » (LGR). Le féminin est « vivandière » et LGR dit le terme encore usité.
Une haridelle (féminin) est son cheval que LGR définit comme « Mauvais cheval maigre et efflanqué. » Il nous propose en seconde définition « figurative et péjorative », « Grande femme sèche et maigre ». De là à faire un lien entre le choix du cheval et l’« espèce de femme assise » dans le fourgon. Il est vrai qu’en temps de guerre, le cheval d’un vivandier ne devait pas être bien vaillant. Pourtant…

Éclopé
« Ce bâtiment, tout éclopé qu’il était, car la mer l’avait malmené, fit de l’effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon, rendus par lui coup pour coup ; total : vingt-deux. » [Chapitre III - Qu’il fallait que la chaîne de la manille eut subit (sic) un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d’un coup de marteau]

Je relève ce terme car je ne le connais que de la bouche de Pascale pour désigner les personnes handicapées, quel que soit le handicap. LGR précise qu’il s’agit d’abord d’une « personne qui marche péniblement en raison d’un accident, d’une blessure. » Cela va bien en deçà de l’usage fait par Pascale !
Je retiens également que l’usage faisait désigner ainsi les « soldats légèrement blessés ». Au sens figuratif, on peut qualifier une maison, un tabouret « qui est détérioré ». LGR propose enfin une « personne qui a subi des épreuves pénibles » avec comme exemple « les éclopés de l’amour ». Allez savoir pourquoi, mais cet usage me gène tant je n’ai pas envie que les éclopés (au sens de Pascale) soient considérés comme des « éclopés sociaux » tant ici, ce sont plutôt les valides qui serait éclopés de la considération due au handicap.
Ah ! Victor Hugo, jusqu’où irons-nous ensemble ?

Cy Jung — Misérables, GallicaNote. Je suis surprise au passage du participe passé de « subir » avec un « t » dans le titre du chapitre, ce d’autant qu’Antidote me le signale comme fautif. Tous mes dictionnaires sont d’accord avec ça. Est-ce une coquille (que je retrouve dans d’autres versions en ligne des Misérables) ?
Oui, il s’agit d’une coquille. Gallica donne accès à l’édition originale de 1862. Aucun doute n’est permis ; le participe passé du verbe « subir » est bien « subi ». Ouf !

Vaigrage
« À la hauteur des Baléares, le bordé s’était fatigué et ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle, le navire avait fait de l’eau. » [Chapitre III - Qu’il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d’un coup de marteau]

Petit parcours avec Antidote.
« Vaigrage », « Ensemble des vaigres ».
« Vaigre », « Bordage couvrant l’intérieur des membrures d’un navire ».
« Bordage », « Planche qui recouvre la charpente d’un bateau ».
C’est bon, j’ai compris.

Poulaine ; Sabord
« Un violent coup d’équinoxe était survenu, qui avait défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans de misaine. » [Chapitre III - Qu’il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d’un coup de marteau]

On reste dans la marine.
« Poulaine » n’est pas la femme du poulain, mais une « Construction triangulaire en saillie, placée sous le beaupré, à l’avant du navire. » (LGR). Il s’agit aussi du « cabinet d’aisances » situé en dessous. Et tout cela vient des « souliers à la poulaine » qui étaient des souliers pointus.
Quant au « Sabord », chacun sait, surtout quand on le lui remémore, qu’il s’agit de ces ouvertures pratiquées dans la coque des navires permettant de laisser passer les canons, ou l’air. Mais alors, pourquoi le si fameux « mille milliards de mille millions de mille sabords » (et ses variantes) du capitaine Haddock ? LGR indique « Mille sabords ! : pseudo-juron mis dans la bouche des marins par les auteurs de romans d’aventures, puis de bandes dessinées. » Rien n’est dit sur la formation de ce juron. À chacun donc de se raconter l’histoire.

Gabier ; empointure ; grand hunier
« Le gabier chargé de prendre l’empointure du grand hunier tribord perdit l’équilibre. » [Chapitre III - Qu’il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d’un coup de marteau]

Le « gabier » est un « Matelot chargé de l’entretien, de la manœuvre des voiles, du gréement. » Il est donc logique qu’il soit chargé de prendre l’« Angle supérieur d’une voile carrée. » en l’espèce la « Voile du mât de hune, voile carrée située au-dessus des basses voiles. » Avec un bon dictionnaire, tout s’éclaire (ça rime).

Poissarde
« Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d’une donzelle sur une poissarde. » [Chapitre II - Deux portraits complétés]

J’ai une idée a priori de la « poissarde » comme d’un truc ou d’une personne pas sympa, un peu comme si l’évocation de « poisse » et de la personne de la Thénardier suffisait à donner à ce terme un sens répulsif. Dans le fil de ma lecture, j’aurais donc pu ne pas relever le mot. Je savais que je ferais cet article…
LGR me confirme le rapport entre « poisse » (dans son sens de « malchance ») et « poissard, poissarde » : c’est tout simplement une personne malchanceuse, « qui a la poisse ». Pour le coup, je vais me faire préciser le sens de « donzelle » qui ne doit pas être, dans cette greffe littéraire, une simple « demoiselle ». LGR propose « Jeune fille ou femme prétentieuse et ridicule. » et « Fille ou femme de mœurs légères. »
Je ne tranche pas. De toute façon, je ne l’aime pas la Thénardier. Elle est donc forcément affreuse, collante et méchante ! Une vraie poisse (au sens de substance visqueuse, cette fois) !

Quibus ; Gargotier
« Ce quibus, composé des bourses et des montres, des bagues d’or et des croix d’argent récoltées au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres, ne faisait pas un gros total et n’avait pas mené bien loin ce vivandier passé gargotier. » [Chapitre II - Deux portraits complétés]

« Quibus » signifie « argent, fortune » ; ici, je l’entends en synonyme de « trésor, fortune accumulée » en l’espèce par détroussement des cadavres de Waterloo.
Le « gargotier » est logiquement celui qui tient une « gargote » soit un « Restaurant à bon marché, où la cuisine et le service manquent de soin. » voire un « Établissement où l’on mange mal. » (LGR) Je n’aime pas plus le Thénardier que la Thénardière ; ils ont fait trop de mal à Cosette. Hugo ne les ménage pas. Cela me plaît.

Fricot
« – « Le devoir de l’aubergiste, lui disait-il un jour violemment et à voix basse, c’est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de la lumière, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire ; (…) » [Chapitre II - Deux portraits complétés]

Le « fricot » va bien au gargotier puisqu’il s’agit d’une nourriture de mauvaise qualité ou de la « mauvaise cuisine ». Au Québec, c’est l’inverse, il s’agit d’un « festin ». Je note au passage cette locution que je ne connaissais pas, ni avec fricot ni avec rôti : « S’endormir sur le fricot : se laisser aller à l’indolence, à l’inaction (→ S’endormir sur le rôti) » (LGR).
Quant à « fricot », je vais essayer de m’en souvenir ; le mot va si bien à de nombreux restaurants parisiens !

Railway
« Depuis que la gare du railway d’Orléans a envahi les terrains de la Salpêtrière, les antiques rues étroites qui avoisinent les fossés Saint-Victor et le Jardin des Plantes s’ébranlent, violemment traversées trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de fiacres et d’omnibus qui, dans un temps donné, refoulent les maisons à droite et à gauche ; (…) » [Chapitre I - Maître Gorbeau]

Je suis surprise de ce mot d’origine anglo-saxonne sous la plume de Hugo ce d’autant qu’il n’est plus du tout usité alors que l’anglais inonde le français quotidien. Il est vrai que nous sommes au XIXe siècle, que l’Angleterre n’est pas si loin et que la première locomotive à vapeur roule sur des rails en 1804.
« Railway » se traduit donc littéralement par « chemin de fer, voie ferrée ». LGR confirme que le mot n’a guère été utilisé : « Ce mot n’a pas vécu, pas plus que railroad ou railroute (dans ce sens), proposé pour le remplacer. Il était usuel au XIXe s. et on trouve même le dér. railwayen, adj. (chez Jules Verne). » Ouf ! C’était quand même difficile à prononcer.

Galetas
« (…) et qu’il referma sur-le-champ était une espèce de galetas assez spacieux meublé d’un matelas posé à terre, d’une table et de quelques chaises. » [Chapitre II - Nid pour hibou et fauvette]

Il s’agit d’un grenier, généralement destiné au rangement ; en « langue moderne » (abréviation « mod. »), un « Logement misérable, sordide. » Je tiens à signaler que LGR propose la même citation que moi. Ce LexCy(que) serait-il l’antichambre d’un futur grand dictionnaire ? Rêvons.

Rabrouer
« Tel était ce quartier au dernier siècle. La révolution l’avait déjà fort rabroué. » [Chapitre III - Voir le plan de Paris de 1727]

Je n’aurais pas utilisé le verbe « rabrouer » dans ce type de contexte, pour désigner un quartier. À bien lire la définition (« Accueillir, recevoir, traiter (qqn) avec brusquerie, rudesse, en le tançant ou en le repoussant. » LGR), on imagine volontiers qu’un quartier ait pu être malmené par l’histoire. Nos banlieues, fleuron urbain des Trente Glorieuses, ne le sont-elles pas quotidiennement ?
Merci Victor Hugo pour ce nouvel usage pas même avéré par LGR.

Biffer
« Il y a trente ans, ce quartier disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd’hui il est biffé tout à fait. »[Chapitre III - Voir le plan de Paris de 1727]

Pour moi, « biffer » ne se rapporte qu’à un texte, que l’on annote, raye, amende, plutôt manuellement avec un bic, une plume ou un crayon à papier. LGR reporte en effet « biffer » à ce qui est écrit, allant jusqu’à indiquer que cela peut signifier « effacer ». Dans un second temps, on peut biffer quelqu’un (« retrancher son nom d’une liste »), biffer une gravure (« Annuler une planche gravée en la striant de tailles profondes »), « biffer les poinçons » (« briser officiellement les poinçons d’un maître-orfèvre lorsqu’il cesse d’exercer sa profession ») et enfin, par analogie ou figuratif, « annuler, supprimer » avec cet exemple « on a voulu biffer tout ce qu’il avait dit, fait, sa participation. »
Si le quartier est « biffé », j’en conclus donc qu’il a été rayé (de la carte) soit qu’il a disparu, soit qu’il a été tellement dénaturé qu’il n’existe plus en tant que tel. Rabroué donc, en premier, biffé ensuite. Nos banlieues subiront-elles le même sort ? Pour le coup, je ne le pense pas.

Melonnière
« Un être qui ressemblait à un homme marchait au milieu des cloches de la melonnière, se levant, se baissant, s’arrêtant, avec des mouvements réguliers, comme s’il traînait ou étendait quelque chose à terre. » [Chapitre VIII - L’énigme redouble]

Il s’agit ici d’un champ où l’on cultive le melon. La scène se déroulant à Paris, je n’y avais pas pensé.
À table, il se serait agi d’un plat « destiné à la présentation du melon » (LGR). Je suis allée voir des images sur mon navigateur. Ce sont logiquement des plats ronds et creux. Il y a de jolies pièces !

Tourier
« Cette loge où l’on était, c’était le parloir. Cette voix, la première qui vous avait parlé, c’était la voix de la tourière qui était toujours assise, immobile et silencieuse, de l’autre côté du mur, près de l’ouverture carrée, défendue par la grille de fer et par la plaque à mille trous comme par une double visière. » [Chapitre I - Petite rue Picpus, numéro 62]

Un tourier ou une tourière est une « personne qui travaille la pâte, fait des feuilletages. » Le rapport avec le parloir ? Peut-être que la nonne tourière était là car justement pétrir ou faire un feuilletage à la main demande du temps et une certaine immobilité.
Je n’en sais pas plus.

Robe de serge ; Guimpe
« Une robe de serge à manches larges, un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu’au menton coupée carrément sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu’aux yeux, voilà leur habit. » [Chapitre II - L’obédience de Martin Verga]

Le « serge » est un « Tissu formant des côtes obliques assez fines ». Cela ne me dit rien mais il est vrai que je me vêts (du verbe vêtir) dans les magasins de sport où je ne crois pas qu’il y ait de vêtements de serge en stock.
Pour une religieuse, la « guimpe » est ce « Morceau de toile qui couvre la tête, encadre le visage, cache le cou et la gorge. » Pour les laïques, c’est une chemisette ou un plastron. Ah ! Dieu. Quand tu nous tiens. Tu nous voiles ?

Profès
« Les professes ont en outre un rosaire au côté. » [Chapitre II - L’obédience de Martin Verga]

Une « professe » n’est pas une adepte des fesses mais le féminin de « profès », « Qui a fait sa profession, qui a prononcé ses vœux dans un ordre religieux. » dit LGR. C’est aussi, par extension « Celui, celle qui est initié, passé maître en quelque chose. »
Le terme est amusant, au niveau sonore. Je vais tâcher de m’en souvenir.

Discipline
« Les bernardines-bénédictines de cette obédience font maigre toute l’année, jeûnent le carême et beaucoup d’autres jours qui leur sont spéciaux, se relèvent dans leur premier sommeil depuis une heure du matin jusqu’à trois pour lire le bréviaire et chanter matines, couchent dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n’usent point de bains, n’allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les vendredis, observent la règle du silence, ne se parlent qu’aux récréations, lesquelles sont très courtes, et portent des chemises de bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l’exaltation de la sainte-croix, jusqu’à Pâques. »[Chapitre II - L’obédience de Martin Verga]

« Discipline » est très certainement à entendre ici dans son sens de « fouet », instrument du « Châtiment qu’impose le maintien de la règle. » avec une pensée émue pour ces religieuses qui n’avaient pas une vie facile, le service de Dieu n’étant que supplices et pénitences. Dieu veut-il vraiment cela ? Je ne le crois pas.
Je signale ce sens originel que je connaissais car on l’oublie souvent au profit de tout ce qui constitue une règle de conduite sans forcément de violence physique et mentale à l’appui. Une « discipline », c’est aussi une « branche de la connaissance ». On s’éloigne vraiment de notre sujet.

Mère vocale
« La prieure est élue pour trois ans par les mères, qu’on appelle mères vocales parce qu’elles ont voix au chapitre. »[Chapitre II - L’obédience de Martin Verga]

Ce lien entre la « mère vocale » et la « voix au chapitre » m’intrigue. Le « chapitre » dont il est question ici est bien sûr l’« Assemblée de religieux, de chanoines réunis pour écouter la lecture d’un chapitre de la règle, et aussi pour délibérer de leurs affaires. » (LGR) ; cela donne la locution qui a pour sens « avoir autorité pour prendre part à une délibération ».
Et contrairement à ce que je pensais, ce n’est pas la « voix » qui fait la mère « vocale », mais son « droit de vote dans une communauté ». Cela signifie-t-il que ce qui donne « voix au chapitre » n’est pas le fait de lire mais celui de pouvoir y voter ? Il semble. À moins que ce soit un peu des deux. Je ne connais pas assez les mœurs moniales pour trancher.

Avec scandale
« Ceci fut refusé, presque avec scandale. » [Chapitre III – Sévérités]

Je n’ai pas de souci pour comprendre « scandale » mais je ne connais pas son usage dans une construction avec « avec » comme on dirait « avec surprise » ou «  avec émotion ».
LGR signale le sens de « Choc, émotion indignée qui accompagne cet effet. » synonyme d’« indignation » dans une construction de type « au grand scandale » assortie d’une citation d’Émilie Rousseau dans une construction identique à celle de Hugo : « J’ai lu Nieuwentit avec surprise, et presque avec scandale. »
Je trouve cela assez bienvenu comme manière de dire. Il faut que je m’en souvienne.

Monachisme
« Au point de vue de l’histoire, de la raison et de la vérité, le monachisme est condamné. » (…) [Chapitre II - Le couvent, fait historique]

Je connais le « monarchisme » (avec un « r » ; mais le « monachisme » ? C’est l’« État, vie de moine ; institution monastique. » (LGR)
Je le saurai à présent.

Écheniller
« Nous avons un devoir : travailler à l’âme humaine, défendre le mystère contre le miracle, adorer l’incompréhensible et rejeter l’absurde, n’admettre, en fait d’inexplicable, que le nécessaire, assainir la croyance, ôter les superstitions de dessus la religion ; écheniller Dieu. » [Chapitre V - La prière]

« Échenille » c’est retirer les nids de chenilles d’un végétal. C’est aussi « Débarrasser (qqch.) de nombreux éléments indésirables. », sens qui s’applique mieux à Dieu. Je le comprends comme garder Dieu et renoncer au dogme, un truc de Cocotte enchantée, en somme.
Je garde le verbe, en tout cas ; il peut servir.

Tabellion
« Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait à la catégorie des paysans qui ont de l’aplomb. » [Chapitre II - Fauchelevent en présence de la difficulté]

Il s’agit d’un officier public, d’un notaire. Merci LGR !

Ç’a été

« Être enterrée dans le caveau sous l’autel de la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte là où elle a prié vivante ; ç’a été le vœu suprême de la mère Crucifixion. » [Chapitre III - Mère Innocente]

Je suis surprise par l’élision, dont j’ai déjà parlé dans un article du LexCy(que) ici. Pour la peine, je rouvre Grevisse.
Dans son [44b N.B.], il me confirme que « D’ordinaire, ça ne subit pas l’élision : ça arrive. Pourtant on trouve des formes élidées (surtout devant la voyelle a) que l’on peut expliquer par une analogie avec ce ou par haplologie. » « Haplologie » ? Je m’en retourne vers le [§19] qui indique qu’il s’agit du « fait que deux syllabes identiques ou ressemblantes se réduisent à une seule », dire « pa », pour « papa », par exemple.
Cela ne me convainc guère sur l’utilisation que je pourrais faire d’une telle élision. Au moins, Hugo a eu légitimité à la faire.

Citations

Voici quelques citations notées au fil de ma lecture.

On se souvient que Cambronne répond « merde » à l’injonction de se rendre. Cette citation pour dire que le vainqueur n’est pas forcément celui qui gagne, mais celui qui résiste ? Quelque chose comme cela.

« L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n’est pas Napoléon en déroute, ce n’est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n’est pas Blücher qui ne s’est point battu ; l’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c’est Cambronne. « Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. » [Chapitre XV – Cambronne]

J’ai appris pendant mes études qu’en politique, on ne gagne pas une campagne électorale, c’est l’autre qui la perd. Il semble que cela soit la même chose pour une guerre. Et pour notre lutte contre l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste ? N’essayons pas de vaincre. Portons-le, par la résistance, à ce qu’il se perde lui-même. Il en a les moyens !

« Des deux côtés on attendait quelqu’un. Ce fut le calculateur exact qui réussit. Napoléon attendait Grouchy ; il ne vint pas. Wellington attendait Blücher ; il vint. » [Chapitre XVI - Quot libras in duce ?]

J’aime parfois le cynisme quand il bien mené.

« On a bien le droit, après tout, de détrousser un peu un cadavre dont on est l’auteur. » [Chapitre XIX - Le champ de bataille la nuit]

J’espère que personne ne doute du vivant des morts !

« Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur tombeau. » [Chapitre V - La petite toute seule]

J’aime simplement ici l’usage de « tumulte ».

« Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient ; car un roi qui passe, c’est toujours un tumulte. » [Chapitre VI - Qui peut-être prouve l’intelligence de Boulatruelle]

Voilà une citation qui plaira aux tenants de l’ordre genré. On pourrait dire que c’est un petit bijou de sexisme. J’ignore si le terme ne serait pas anachronique. Quoi qu’il en soit, Hugo est là dans son temps, alors qu’il sait être à l’avant-garde quand il s’agit de peine de mort, de défense des droits et libertés, ou de dénonciation de l’obscurantisme religieux. Dommage qu’il n’ait pas su l’être pour les droits des femmes. Et des homosexuels ? Sur les deux volumes des Misérables que j’ai lus, je n’en ai pas croisé ; cela a pu m’échapper. Je serai vigilante aux prochains volumes.

La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu’une femme sans enfant.[Chapitre VIII - Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche]

J’aime comment Hugo aime le forçat Jean Valjean.

« Le cœur de ce vieux forçat était plein de virginités. » [Chapitre III - Deux malheurs mêlés font du bonheur]

Voilà qui me fait rire !

« Des enjambées de boiteux sont comme des œillades de borgne ; elles n’arrivent pas vite au but. » [Chapitre IV - Où Jean Valjean a tout à fait l’air d’avoir lu Austin Castillejo]

La guérison est la « fin d’un mal » dit LGR. Est-ce forcément pour un bien ? Au vu du prix de la guérison, on peut l’espérer et, mieux encore, guérir en ce sens !

« Une évasion, c’est une guérison. Que n’accepte-t-on pas pour guérir ? » [Chapitre IV - Où Jean Valjean a tout à fait l’air d’avoir lu Austin Castillejo]

À bientôt pour le tome III ?

Information publiée le mercredi 29 juin 2016.

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