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[#43] Le soutien-gorge abandonné dans le métro (V-01)



Cy Jung — [#43] Le soutien-gorge abandonné dans le métro (V-01)

[Le prétexte] Il est 23 heures. Je descends d’une rame de la 8 à Invalides pour aller prendre la 13. Je remonte le quai jusqu’au couloir de correspondance. Entre deux sièges, je remarque quelque chose de noir posé sur la paillasse. Quand je passe à son niveau, je reconnais l’objet.
Il s’agit d’un soutien-gorge.


Petit rappel liminaire

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Merci à Danielle pour sa précieuse aide botanique.

[La nouvelle]
Yousra fait la lippe. Le spectacle sous ses yeux la sidère même s’il ne semble correspondre à aucun péril connu. Des agents sécurisent la béance. Que faire d’autre ? Pour l’instant, elle l’ignore. Les trois policiers dépêchés sur les lieux recueillent des témoignages. La petite dame qui a prévenu le jardinier ne sait pas grand-chose.
— Je passe par là tous les matins avec Poupette, à sept heures et demie environ. On aime bien venir tôt, même s’il fait nuit. Au début, je n’ai rien remarqué. C’est en arrivant à une dizaine de mètres que Poupette a aboyé, apeurée. On s’est arrêtées et j’ai vu une ombre immense passer le coin de l’église. Le temps que je réalise, l’ombre avait disparu. On est restées aux aguets. Tout était calme. J’ai pensé que les lumières de l’aube nous avaient joué un tour. Et là !
La petite dame marque une pause, les dix personnes présentes suspendues à ses lèvres.
— Là, ce trou, énorme, comme si quelque chose avait été arraché. Il m’a fallu plusieurs secondes pour comprendre. L’arbre.
Elle s’arrête de nouveau. Chacun regarde la faille. Elle paraît si profonde qu’elle semble traverser la terre. Le jardinier s’approche avec précaution du bord. Yousra le rejoint.
— Votre avis ?
— Je n’ai jamais vu ça ! Même avec une grue… Et cette dame n’en a pas remarqué. J’étais là dans les dix minutes ; je peux jurer qu’il n’y en avait pas.
L’affaire est pour le moins étrange. Yousra n’a aucun élément pour en penser quelque chose. Elle doit agir, en référer à ses chefs, effectuer des recherches afin de voir si elle trouve la trace d’un incident similaire, porter plainte, peut-être… Elle retourne s’entretenir avec les policiers. Ils ne savent guère plus qu’elle ce qu’il convient de faire. Ils vont se renseigner de leur côté. Leurs chefs respectifs trancheront. La protection de l’endroit est terminée. Yousra salue l’assemblée et raccompagne le jardinier à l’atelier.
— Un ginkgo. Qui peut vouloir voler un ginkgo ?
— Si tant est qu’il ait été volé, madame. On l’a cru pour les petits noisetiers et les bambous disparus comme arrachés cette semaine. Mais le ginkgo, il est trop gros.
— À quoi pensez-vous ?
— Je ne sais pas… Vous souvenez-vous l’autre jour, cette fillette toute blonde qui est venue vous demander pourquoi on enfermait les arbres et les plantes derrière des grilles ? Elle voulait les libérer.
— Vous ne suggérez tout de même pas qu’une si petite fille aurait pu déraciner cet arbre ?
— Le déraciner, non, mais lui donner le goût de la liberté ?
— Monsieur Sanos ! Vous êtes fou !
— Moi, ce que j’en dis.
— Je préfère que vous vous taisiez, en effet. Je retourne au bureau.
Le jardinier n’insiste pas. Il sait que sa chef l’a entendu et que son énervement n’est que l’expression de sa stupeur. L’idée que des arbres et des plantes puissent s’échapper ne peut exister que dans l’imaginaire d’une enfant. Et pourtant ? Les faits sont là. Il faudrait qu’il retrouve cette gamine pour en savoir plus. Elle longe souvent le jardin pour aller à la salle de judo. Il s’y rendra tout à l’heure, à sa pause déjeuner.
Sa pause déjeuner passe. Il n’y va pas.
L’après-midi, après en avoir discuté avec ses collègues de l’atelier, il décide de faire le tour des plantations dont il a la responsabilité afin de vérifier pied par pied que tous les végétaux y sont. Il s’arme de son téléphone pour prendre des photos et de la planchette sur laquelle on agrafe les formulaires de rapport. En moins de deux heures, il remarque un pied d’absinthe manquant au milieu d’une haie et un petit hêtre dans un coin tranquille du square. Quant aux fleurs… Tout un parterre de rosiers est vide, des œillets, des fuchsias d’ornement sont partis, d’autres encore jusqu’à un pauvre plant de ciboulette poussé là par hasard. Une bagatelle et son support manquent également à l’appel, ainsi qu’un banc qui a été descellé de son assise en béton ; la table de jeu itou.
De retour à l’atelier, il envoie son rapport et les photos à sa chef. À peine a-t-il terminé que deux collègues reviennent de leur ronde avec le même genre de constat.
— En plus des plantes, dans le citystade, les deux panneaux de basket ont disparu. On a discuté avec les gars qui dorment sous le pont. Ils ont entendu des craquements ces dernières nuits, et des murmures. Rien de plus. L’un a cru voir une grillette courir derrière un acacia au petit matin ; mais il dit avoir beaucoup bu.
— Et une grillette manque ?
— Oui. L’acacia aussi.
Un silence s’installe. La peur se mêle désormais à l’incrédulité. La journée se termine. Michalis rentre chez lui. En longeant le dojo, il songe un instant s’y arrêter. Il y renonce. Ce n’est pas son affaire si les végétaux ont décidé de plier bagage. Le vol, il n’y croit pas une seconde. Passerait encore que des Roms chapardent un banc pour la fonte ; ils auraient laissé les planches. Et pourquoi voler un petit hêtre ; pour la traite ? Non, cela ne tient pas.
Arrivé chez lui, il se sert un verre de vin. Il le savoure devant la fenêtre ouverte. La nuit est douce. Une force irrésistible le porte à avaler son dîner et sortir. Au passage de la rosace, il se fige. Un grondement le scelle aux dalles de pierre. Une coulée de sueur mouille sa chemise. Il tente de soulever un pied, puis l’autre. Le sol est aimanté. Le grondement reprend. Michalis se signe, lui qui n’a jamais cru en Dieu. Il regarde autour de lui. Il est seul. Il n’est pourtant pas si tard. La terre aurait-elle enseveli les humains après avoir libéré les arbres ? Quelle drôle d’idée ! Ce doit être le vin. Il n’en a pourtant bu qu’un verre. Dans un soupir, la rosace le relâche. Il longe l’église et descend jusqu’à l’amphithéâtre. Un tourbillon lui fait lever la tête. Une ombre immense se glisse le long des voies ferrées. Michalis court pour la rejoindre. La béance laissée par le vieux tilleul l’avale.
Trou noir.
Quand il revient à lui, un homme lui parle.
— Ouvrez les yeux, monsieur ! Serrez-moi la main !
Michalis esquisse un sourire.
— Ne bougez pas. C’est les pompiers. Vous êtes tombé dans une tranchée.
— Le vieux tilleul ; il s’est enfui.
— C’est surtout un chantier non balisé.
Pauvre pompier, ignorant de la magie du monde ! Michalis n’insiste pas. Il se laisse emmener à l’hôpital. Il en sort tôt le lendemain matin. Sa chef est venue le chercher. La police est sur les dents. Le préfet est inquiet. Le ministre est saisi. La presse affole les populations. La maire se veut rassurante. Les agents municipaux ont reçu la consigne de faire partout l’inventaire. Aux Buttes Chaumont, on déplore de nombreuses pertes dont le fameux sophora, le févier d’Amérique et tant d’autres ! Les voies de la petite ceinture ont également pris la tangente. Sur les trottoirs, des bancs, des potelets, des bagatelles, des feux même ont disparu ! Quant aux candélabres, il en manque un sur cinq. Michalis n’en est finalement pas surpris. Yousra l’interroge.
— Vous êtes le seul témoin, avec la riveraine d’hier.
— Je n’ai pas vu grand-chose, juste l’ombre.
— La police attend votre déposition. Je vous accompagne.
Cela prend une éternité. Michalis est fatigué. Sa tête lui fait mal. Yousra le ramène chez lui. Il lui offre un thé.
— Vous allez encore dire que je suis fou.
Elle sourit sans l’arrêter.
— Je suis sûr que cela a un rapport avec cette gosse. Elle est bizarre. Elle regarde tout le monde de travers et n’est pas toujours très aimable.
— C’est une albinos ; elle y voit mal.
— Ah ? J’ignorais. Elle fait du judo avec cette femme noire qui pratique sur la passerelle une sorte de rituel avec des incantations. J’en ai parlé à Amadou, de Plumier. Il pense que c’est une cérémonie animiste.
— Et vous en concluez ?
— Que ces sorcières ont lancé un mouvement de libération des végétaux et du mobilier urbain. Ils ont dû se rassembler quelque part et forment une armée.
— Une armée ?
— Je ne sais pas, je suppose.
Yousra termine son thé.
— Je vous laisse vous reposer, monsieur Donis.
— Il ne faut pas rire de tout ça, c’est du sérieux !
Elle opine.
— Je vais voir cette femme et trouver cette enfant.
— N’en dites rien à la police ; ce sont des sorcières mais elles ne cherchent pas à nuire. Elles prônent la liberté pour les végétaux. Pourquoi pas ? Et nos arbres, c’est vrai qu’on les a mis en prison avec toutes ces grilles et ce bitume ! Je suis jardinier, pas maton.
Yousra le quitte, perplexe. Elle retourne à pied jusqu’à la béance du vieux tilleul. Au passage de la rosace, son corps se paralyse comme celui de Michalis la veille. Autour d’elle, des personnes vont et viennent, un groupe de cyclistes, une femme avec une poussette, une autre avec un cabas, deux hommes en grande conversation, un petit et son ballon. Ils bougent tous normalement, indifférents à sa détresse. Elle voudrait les appeler pour qu’ils la sortent de cet engluement. Elle ne peut pas. Un souffle léger lui caresse la joue. Il porte un murmure qui l’apaise. Elle se détend. Un grondement la transperce. Puis tout s’arrête. Yousra voit s’avancer vers elle la petite albinos. Elle lui tend la main.
— Viens, je vais te montrer.
Yousra est légère, soudain. Elle la suit. Autour d’elles, les gestes et les mots des humains sont suspendus ; les moteurs se taisent à leur tour. Les grues du chantier plus bas font des arabesques pendant que la végétation se dirige en grappe vers l’amphithéâtre. Il y règne une agitation sans nom. Yousra reconnaît le vieux tilleul échappé hier soir, debout sur ses racines. Le ginkgo est là aussi, et d’autres végétaux, beaucoup d’éléments du mobilier urbain jusqu’à une vieille poêle trouée qui a dû profiter des circonstances. Lily tient toujours la main de Yousra.
— Les équipements inorganiques veulent rejoindre le maquis mais les arbres disent qu’ils n’ont rien à y faire.
— Pourquoi ?
— Ce sont des pollueurs issus de la production humaine. Le minéral et le végétal ne s’entendent pas bien.
— Il le faut pourtant. On a besoin des deux. Si les plantes nous quittent, la ville sera irrespirable. Il y fera trop chaud. On perdra tant de douceurs pour nos yeux. Ce sont les gardiennes de l’équilibre et de la vie.
Lily demande la parole. Le silence se fait.
— Mes amis ! Voici Yousra. Elle dirige les jardiniers.
— On la connaît ! s’insurge la ciboulette. À bas la chef des matons ! Liberté, égalité, fraternité végétale !
Un chœur se forme.
— Libérez nos camarades ! Libérez nos camarades !
Yousra lève la main.
— Excusez-moi, je n’avais pas imaginé. Les grilles sont là pour vous protéger et vous épargner les déjections, les ballons, les coupes sauvages, les papiers gras…
— Tu parles ! roumègue l’absinthe. Ça ne sert à rien. Il y en a même qui nous pissent et nous caguent à la racine !
— Si je m’engage à enlever le maximum, vous revenez ? Les humains ont besoin de vous, en ville.
— Et nous ? crie une bagatelle. On veut sortir du goudron !
— Je vous promets de chercher une solution.
Un brouhaha se forme. Un vacarme lui succède. Yousra sent la tête lui tourner. Ses jambes ne la portent plus. Un souffle la ramène au monde. Elle ouvre les yeux. Elle est seule au centre de la rosace. Elle se remet debout. Elle avance jusqu’à la première béance. Le ginkgo est là. Elle lui caresse le tronc d’une main affectueuse. Elle court à l’intérieur du jardin. Le petit hêtre lui sourit. Les rosiers, le géranium et la ciboulette sont aussi revenus. Yousra s’assoit sur un banc. Il lui caresse en catimini les fesses. Elle rougit. Le vieux tilleul sort de derrière la haie où l’absinthe a retrouvé sa place et s’assoit à côté d’elle.
— N’oublie pas ta promesse, Yousra. N’oublie pas.
Elle embrasse son écorce. Il en a un coup de sève. Il s’installe dans sa béance. La terre se referme sur ses racines. Yousra sourit encore.
— Je n’oublie pas.



Cy Jung, 8 septembre 2016®.

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