LexCy(que)

Hen (pronom)



Cy Jung — LexCy(que) — Hen (pronom)

Ma phrase [*] : Merci à elles et eux et « hen » de m’avoir invitée à cette journée internationale contre l’homophobie, la lesbophobie et la transphobie.

Le 18 mai 2015, j’étais l’invitée du LGBTQ-network for employees at Lund University pour un échange autour de mes engagements et de mon activisme. La rédaction de mon intervention m’a été l’occasion d’engager une réflexion d’importance sur ma manière de penser le monde et de vouloir le changer, réflexion qui m’a ouvert la voie vers la rédaction de mes Fragments d’un discours politique dix-huit moi plus tard ().
Très vite, Laurie, qui était mon interlocutrice, m’a sensibilisée à la manière dont les Suédois appréhendent les trans et les queer sur la foi de son expérience de Française vivant en Suède. Le genre semble, dans ce pays, approché de manière moins binaire qu’en France, au moins dans les groupes activistes. Ainsi, à Lund, à chaque réunion, ou rencontre, chaque personne se présente en donnant son prénom, voire précise son genre afin que les personnes présentes puissent s’adresser à elle avec le bon pronom, féminin, masculin ou « non genré ». Les personnes ne sont pas socialement contraintes à revendiquer le même genre d’un jour à l’autre, l’idée étant que l’identité de genre relève de l’intime et que cet intime s’impose à autrui. Cela me va bien.
Laurie accordait beaucoup d’importance à cela. J’ai donc décidé d’introduire dans mon texte le pronom « hen », un « neutre » grammatical qui permet de désigner toute personne qui ne souhaite pas être attachée au masculin ou au féminin. Au fil du temps, j’ai décidé d’utiliser ce pronom dès que je cite un groupe humain ce qui donne, sur les publications ponctuelles de ma page Facebook, « Bonne journée à toutes et tous et hen ! » Dans mes Fragments d’un discours politique, j’ai aussi beaucoup utilisé ce pronom, par exemple : « Je voudrais d’une solution où celle ou celui ou hen qui rêve d’un bel écran plat puisse en avoir un mais qu’il soit aussi possible de rêver d’un simple transistor pour vivre le match de football comme une histoire qui se raconte et non comme des images qui défilent. »
Laurie, qui a relu ce manuscrit, m’a indiqué que mes lecteurs français n’allaient pas comprendre ; ce à quoi je lui ai répondu que ce n’était pas bien grave, qu’à force de croiser le mot, son sens émergerait. À l’écrit, elle a précisé : « L’utilisation d’un pronom français aiderait vraiment la communauté non genrée française, qui est d’autant plus invisible qu’il n’y a pas de pronoms existants. Mais c’est l’utilisation qui fait que cela rentre dans le dico non ? « iel » comme suggéré par WellWellWell ? Bon c’est toi l’écrivain ! » L’écrivaine, Laurie ; l’écrivaine.
Je trouve la question intéressante car je me rends compte que, mine de rien, j’utilise un terme étranger pour désigner un étranger à moi-même, celui qui recèle l’inquiétante étrangeté (Das Unheimlich). Je ne suis en effet pas, à titre intime, dans une démarche de mise en cause de la binarisé même si, dans mes engagements, je soutiens par contre (pas toujours sans failles, d’ailleurs) les revendications trans et les actions qui vont avec. Je suis pourtant très butch (et dentelles) autant que l’abolition du patriarcat en tant que système d’oppression gardien de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste m’est un combat quotidien.
Alors pourquoi ? Pourquoi ne m’engagé-je pas plus sur la voie de la mise en cause de la binarité, particulièrement dans la langue ? Laurie ne m’a-t-elle pas mise devant ma responsabilité d’écrivaine ? Ma première réponse, peut-être un peu simpliste, serait de dire que la binarité dans la langue ne me gène pas pour écrire. J’ai beaucoup travaillé l’écriture du désir lesbien et pense avoir réussi à m’affranchir de cette langue hétérosexiste pour exprimer un désir qui se fait fi de la barrière génitale ; l’adversité lexicale et grammaticale m’a nourrie ; et que serait d’ailleurs le désir lesbien sans une certaine part d’adversité ?
Ma deuxième réponse serait que je n’ai pas trouvé dans les expérimentations en cours quelque chose qui soit en mesure de me convaincre. Je reprends l’exemple de Laurie « iel ». La construction est jolie mais… Renoncer à la binarité, est-ce accoler les genres ? Et pourquoi pas « eli » ou « eil » ou « lie » ou « lei » ? Vers quel sens produit ? N’existerait-il pas une troisième voie, tel le « hen », qui n’est ni emprunté au masculin ni emprunté au féminin, mais a une existence grammaticale propre ?
Cet exemple me semble bien dire l’étendue de la question : comment repenser une langue sans s’appuyer sur un projet politique fort, révolutionnaire en l’espèce, qui penserait le monde pour le changer ? Les revendications trans sont aujourd’hui pragmatiques : elles visent à l’amélioration des conditions de vie des personnes, à leur reconnaissance dans l’espace social par la modification des lois vers l’abolition des discriminations. Cette voie pragmatique est indispensable, comme elle l’est sans doute pour les lesbiennes et les gays. Mais cette voie ne porte pas un projet politique révolutionnaire puisqu’elle ne vise qu’à amender le monde pour le rendre plus juste. Et seuls les projets révolutionnaires, je l’avoue, me motivent aujourd’hui.
Je vais donc garder mon « hen » minimal jusqu’à croiser un projet révolutionnaire qui me convient en pensant la langue en dehors du masculin et du féminin et pensant le monde hors la domination masculine. Ma solution est très partielle. Elle dit mon engagement comme l’impasse intellectuelle et politique dans laquelle je suis face à cette question sans considérer cette impasse comme définitive.


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[*Phrase extraite de Cy Jung, « Causerie suédoise — Suis-je une activiste ? » donnée à l’université de Lund (Suède) le 18 mai 2015.


Information publiée le mercredi 19 octobre 2016.

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