Exercices

Nouvelle inédite — Du côté de chez Swann (V-01)



Nouvelle inédite — Du côté de chez Swann (V-01)

C’est lors du travail sur le vocabulaire du premier tome de La recherche du temps perdu que Cy Jung a eu l’idée d’écrire une nouvelle érotique avec les mots de Marcel Proust qu’elle avait notés faute d’en connaître le sens. Ce travail a donné lieu à un article du LexCy(que) (ici).


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



Il va s’agir à présent de réutiliser ces mots dans un texte de fiction, de préférence dans le sens correspondant à l’usage de Proust, pour raconter une histoire. Passé ? Présent ? Proust manie avec ravissement le passé là où Cy Jung préfère le présent.
Mais c’est un exercice de style.
Ce sera donc le passé.
Lors de ses performances d’écriture (), Cy Jung a pris l’habitude d’utiliser les mots qu’on lui confie de manière assez ramassée. Elle avait envie ici de donner plus de liberté à son texte et parsemer les mots de Proust comme des fleurs au bord d’un chemin creux. Une manière d’évoquer l’écriture bucolique de la première partie Du côté de chez Swan ? Peut-être. Son naturel est revenu au galop. Le texte est moins long que prévu.

Note. Ce texte est un manuscrit. Il n’a pas fait l’objet d’un travail éditorial. Il est ainsi susceptible d’être retravaillé par Cy Jung et sera mis en ligne, si besoin, successivement dans ses différentes versions.

Les mots de Proust.

Aboutonner, Abside, Aigrette, Altier, Annelé, Balsamine, Beauvais, Béguin, Bibeloter, Bobèche, Calembredaine, Caprice, Casuel, Cauteleux, Chiffre, Coco, Comestible, Contagionner, Courtaude, Courtines de reps, Crénelé, Cure-dents, Douillette, Éclairer le fourneau, En-tout-cas, Entre le zist et le zest, Eupatoire, Giletier, Graillonnement, Grand’mère (apostrophe), Grenouillette, Grenu, Infrangible, Interpolé, Jacasser, L’odeur de ses mérites, Lâcher un cuir, Lavallière, Le sourire momentané du soleil, M. le Curé, Mante, Massepain, Nieller, Pectoral, Pignoché, Plumer les asperges, Porte-cartes, Poseur, Prendre (quelque chose) sous son bonnet, Prudhommesque, Purpurine, Racoquiner, Rogations, S’aboucher (à, avec), Sébile, Supériorités (pluriel), Tomber en quenouille, Trouver un joint, Tuf, Valétudinaires, Velouter, Venir (imparfait du subjonctif), Villégiaturer dans des latrines, Vrai type.
Et une citation : « Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux ; plus tard sentir qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre amoureux. »

Voilà le texte de Cy Jung.

Swann était de ces femmes dont on ne se remet pas. D’aucunes la considéraient comme un coco peu recommandable. Il m’était zist et zest d’en juger mais je lui trouvais plutôt l’allure d’un vrai type, un que l’on n’invite pas en cure-dents ni que l’on imagine villégiaturer dans les latrines. Elle portait toujours une lavallière sur une chemise d’homme qu’elle n’aboutonnait pas jusqu’en haut tant ce qu’elle avait sur le pectoral méritait que l’on y attardât un œil, ou peut-être autre chose. Ô ! la belle double abside qu’elle avait là, tendre chair annelée dont j’aurais volontiers accompagné le chœur. M. le Curé n’aurait point pu m’en blâmer, lui qui n’appréciait ni les grand’mères courtaudes ni les béguins, tout homme d’Église généreux qu’il était.
Swan, autant l’avouer, j’en rêvais, même pour un casuel, sans que mes songes ne sortissent jamais des courtines de reps tant la proie ne pouvait être que moi si j’avais le bonheur que tel fût son caprice. Trouverais-je un jour un joint ? Nos rencontres ne le présageaient pas. Une après-midi d’hiver pourtant, alors que nous étions au parc à savourer le sourire momentané du soleil, elle apparut, joyeuse, et me salua d’une drôle de manière. Elle avait un air cauteleux, l’œil luisant, la lèvre altière. Souhaitait-elle que nous racoquinions ? À cette idée, la mante qui assombrissait mon âme se déchira, éclairant mon fourneau d’un feu que même une bobèche n’aurait su contenir.
Une bourrasque traversa le parc. Sawan frissonna, ouvrant ainsi une brèche dans ses supériorités. Avant que le feu ne tombât en quenouille, je gageais que son salut ne fut point une calembredaine et tentais ma chance tout en craignant un retour en graillonnements.
— J’adorerais que vous vinssiez boire une tasse de chocolat à la maison.
Quel ton inutilement prudhommesque ! Et quelle drôle de proposition ? Je n’avais pas même un massepain à lui offrir. Je m’en blâmais même si c’était moins pire que de lâcher un cuir. Elle ne s’en émut pas. Elle ouvrit son en-tout-cas et s’engagea d’un pas déterminé en direction de l’endroit où j’espérais qu’elle me plumerait délicatement l’asperge et dont elle semblait connaître l’adresse.
Après l’avoir filée comme on s’entiche d’une aigrette, je la précédais dans l’antichambre. Elle retira sitôt sa douillette. Elle portait sur sa chemise un ravissant tricot venu d’un giletier fameux qui mettait admirablement en valeur ses formes. Mes mains frissonnaient du désir de s’en aller bibeloter ses tétons sous la parure. Je n’en eus pas le loisir. Elle prit mes ambitions sous son bonnet, confortablement installée sur le canapé. En fin de compte, cela m’allait bien. Je n’aurais pas su faire. Sa paume caressa le Beauvais d’une manière particulièrement comestible avant que ses doigts ne se faufilassent d’emblée dans la ceinture de ma robe m’indiquant que ma balsamine allait être gâtée.
À l’évidence, elle savait ce qu’elle voulait. Ses doigts allaient droit au but, niellant mes chairs de chatteries délicates et si particulières que j’éprouvais comme l’incrustation de son chiffre en mon sexe. Allait-elle le fouiller comme un porte-carte pour y dévoiler la chair purpurine grenue d’appétence ? Elle pouvait faire comme elle voulait ; mon sexe était infrangible et mon plaisir rarement valétudinaire.
Les doigts de Swan choisirent de jacasser à petites touches telles de courts battements pignochés avec grand talent. L’odeur de leur mérite envahissait mon sexe aussi fort qu’un effluve de vase accompagnait le quotidien d’une grenouillette. Je me pâmais, à la limite de me transformer en poseuse, ma gorge parfois surfant sur le crénelé de l’extase. Swan s’en amusait. Elle s’abouchait avec le pistil de mon eupatoire, le flattant et le délaissant un gré d’une danse dont j’ignorais les pas, avant de me surprendre en interpolant deux doigts intrépides là où le tuf l’exige. Ma sébile s’emplit du suc du plaisir et mon seul désespoir fut qu’il ne se contagionnait pas jusqu’aux chairs de Swan auxquelles je n’eus, par le fait, jamais accès.
Je songeais alors à cette phrase de La Recherche, « Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux ; plus tard sentir qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre amoureux. » Il était aussi vain de souhaiter velouter un moment de concupiscence que de croire que faire ses Rogations aiderait à l’Ascension. Et la morale, forcément, n’en serait jamais sauve.

Ct Jung, 9 septembre 2016.


Texte publié sur ce site le jeudi 10 novembre 2016.

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