[e-criture]

La jeune fille qui ne veut pas se faire couper en morceaux (V-01)



Cy Jung — [e-criture] [#46] La jeune fille qui ne veut pas se (...)

[Le prétexte] Un soir, dans une rame de métro. Deux jeunes gens de sexe différent se lèvent des strapontins et se dirigent vers les portes. Ils ont un look un peu grunge. Lui dit quelque chose que je n’entends pas. Elle répond d’une voix teintée de colère.
— Qu’est ce que tu veux ? Que je me fasse violer, tuer, découper en morceaux ?
Lui, très calme.
— Ce sont des choses qui arrivent.
J’éclate de rire. La dame assise à côté de moi pouffe également.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Freddy pédale comme un fou sur le vélo de la salle de sport ; ce n’est pas son appareil préféré mais c’était le seul de disponible quand Eunice l’a planté là après lui avoir annoncé le pire cataclysme de l’année.
— Avec Camille, on a décidé de se séparer.
— Mais… mais… Pourquoi ?
Elle a eu un long soupir et a tourné les talons. Il aurait voulu la rattraper, la prendre dans ses bras, la bercer, entendre sa plainte, absorber sa souffrance, dire les mots magiques qui effacent l’impossible, danser une valse et que tout revienne dans l’ordre. Il n’a rien fait de cela. Il a foncé sur ce foutu vélo et, depuis une demi-heure, il pédale. Ses cuisses brûlent. Son cœur saigne. Son entendement sue à grosses gouttes.
Mais que se passe-t-il ?
Il ralentit un peu la cadence. Il tente de se souvenir. On ne se quitte pas comme ça. Il y a eu des signes, forcément. Hier, encore, il les a vues, toutes les deux. Il n’a rien senti de particulier. Il jette un œil au calendrier ; on est le 16 novembre, pas le 1er avril. Alors ?
Alors, rien ; Freddy ne comprend tout simplement pas ce qu’Eunice lui a dit.
A-t-il bien entendu ?
Elle est sur le tatami. Elle compte les abdos et les flexions de son cours de renforcement musculaire. Sa voix est normale. Ses yeux ? De là où il est, Freddy ne peut pas les voir. Il doit faire quelque chose. Il ignore quoi à part rejoindre le vestiaire et prendre une douche pour accueillir dignement les adeptes à son cours de gym douce. Elles ne méritent pas de supporter les effluves de sa sudation à visée cathartique. D’ordinaire, il aurait souri à sa pensée autant que la douche l’aurait remis d’aplomb. Là, il a juste envie de pleurer. C’est toujours mieux que de tout casser ! Non ?
Tout casser.
Mais pourquoi Camille et Eunice ont-elles si brutalement tout cassé ?
Freddy se laisse emporter par le tourbillon des bonjours et des embrassades de ses élèves. Eunice libère le tapis. Elle interpelle Freddy au passage.
— Je vais faire un tour. Camille doit récupérer des affaires. Je ne veux pas la voir. Je serai rentrée pour le cours de judo de 17 heures.
— Mais…
Elle est déjà loin. Josiane, la plus assidue de ses élèves, une autre reine des crêpes trop grasses trop salées trop sucrées, s’approche de Freddy.
— On dirait qu’il y a un souci mon garçon…
Freddy la regarde, l’air hagard.
— Elles se quittent.
— Elles se quittent ? Qui ?
— Eunice et Camille !
— Impossible.
Josiane est sonnée à son tour. Elle questionne Freddy sur cette rupture si inattendue. Il ne peut pas répondre. La nouvelle fait vite le tour de la salle. Toutes sont atterrées, même les moins convaincues de la légitimité d’un couple formé par deux femmes. Elles veulent connaître le pourquoi du comment. On ne se quitte pas, comme ça, sans raison, sans signe avant-coureur, surtout quand on s’aime comme ces deux-là !
— Ah ! l’amour, argumente Josiane. Si cela suffisait à rendre heureux, cela se saurait !
— Quand même, insiste Fathia. Elles sont si mignonnes.
— Mignonnes ? rouspète Marie-Christine. Ce n’est tout de même pas très naturel de…
— …pas très naturel de quoi ? s’interpose Aminata en même temps que Josiane bande le poing.
— Mesdames ! Mesdames ! les calme Freddy. Étirez vos ischiojambiers plutôt que de vous chamailler.
Toutes grognent en dépit de la rime. Le cours continue. Freddy distribue des élastiques pour un travail musculaire en profondeur. Au milieu du premier exercice, il voit Camille passer devant la vitrine de la salle les bras chargés.
— Josiane, vous prenez la suite !
Il fonce. Il veut la coincer avant qu’elle ne soit à l’intérieur de l’appartement. Elle tire la porte derrière elle quand il arrive.
— Camille !
— Bonjour Freddy. Excuse-moi je… Je ne peux pas te parler.
Elle va pour refermer la porte.
— Eunice m’a dit pour vous deux et…
— Tu sais tout alors !
— Non, Camille, j’ignore pourquoi. J’ai besoin que tu m’expliques.
— Je ne peux pas, Freddy. Je ne…
Elle claque la porte devant son nez. Freddy entend ses sanglots à travers le bois.
— Camille… Pleure au moins dans mes bras !
Il attend un peu, toque, attend encore. Les sanglots semblent se tarir. La porte s’ouvre. Camille s’effondre sur les puissants pectoraux de Freddy. Il encaisse. Les sanglots redoublent. Freddy la serre fort. Il lui caresse doucement la tête, pose des baisers dans ses cheveux. Camille finit par tirer un mouchoir de sa poche et se dégage à peine. Freddy essuie ses joues avec le bord de la manche de son survêtement. Il n’ose pas l’interroger. Son regard l’implore. Elle se blottit de nouveau contre lui.
— J’ai embrassé une femme…
Un hoquet coupe sa phrase.
— … sur la bouche.
Il grimace.
— Et tu as couché ?
Camille le pousse avec force.
— Pour qui tu me prends ?
— Excuse-moi, Camille mais, à nos âges, un baiser est d’ordinaire le prélude à quelque chose de plus… consistant.
— Eh bien ! ce n’a pas été le cas et Eunice est comme toi, elle n’envisage pas l’un sans l’autre. Vous n’êtes donc que des obsédés ! Moi pas. J’étais à cette soirée. J’avais un peu bu. Cette femme est venue se coller à moi ; elle m’a embrassée et j’ai laissé faire. C’est tout.
Camille se mouche. L’indignation a séché ses larmes.
— Eunice était là ?
— Non.
— Ne me dis pas que tu es allée lui raconter ce baiser sans suite ?
— Mais si.
Les bras de Freddy en tombent. Il les rattrape aussitôt et appuie son étreinte.
— Camille… Camille… Camille…
— C’était normal de lui dire la vérité. C’est important la franchise dans le couple !
— Tu vois où cela t’a menée ?
— À constater que la femme que j’aime n’a pas suffisamment confiance en moi pour me croire quand je lui dis que je n’ai pas eu envie de coucher avec cette femme et que je ne l’ai pas fait. C’est mieux ainsi finalement. Je ne peux pas construire ma vie avec quelqu’un qui est dans la défiance. Ce n’est pas ça l’amour.
Elle s’écarte.
— Excuse-moi Freddy. Je dois récupérer des affaires et Eunice m’a donné une heure.
— Tu dors où ?
— Chez mes parents. La copine à qui je loue mon studio doit se trouver autre chose.
— Et ça va ?
— D’après toi ?
Elle ne lui laisse pas le temps de continuer l’échange et s’engouffre dans l’escalier qui monte à l’appartement qui n’est plus désormais que celui d’Eunice. La porte se ferme derrière elle. Freddy rejoint la salle de sport. Ses élèves sont en train de papoter sur le tapis.
— Mesdames ! C’est comme ça que vous travaillez dès que j’ai le dos tourné ?
— On ne savait plus quoi faire, s’excuse Josiane.
Freddy regarde l’horloge. Le cours tire à sa fin.
— On va s’arrêter là pour aujourd’hui. Pardon de cette interruption brutale. Je… Je ne compterai pas le cours sur vos cartes d’abonnement.
Josiane vient lui tapoter dans le dos.
— Ne t’inquiète pas, mon garçon. On a bien compris.
Toutes se dirigent vers le vestiaire. Il est surpris qu’aucune ne lui demande le contenu de sa conversation avec Camille. Freddy a encore beaucoup à apprendre des vieilles dames : on peut aimer les racontars et être discrète quand les circonstances l’exigent. Il les regarde se disperser sans trop savoir que faire ; son prochain cours est dans une heure puis il passera le relais à Eunice.
Il fait un tour de la salle, des toilettes et des vestiaires pour vérifier la propreté des lieux puis s’installe dans le bureau. Un thé chaud lui fera du bien. Il consulte la boîte mails de la salle de sport, crédite un cours aux participantes du jour, salue un habitué qui vient utiliser les appareils de musculation, regarde ses propres courriels sur son téléphone mobile, pose à nouveau les yeux sur l’écran de l’ordinateur… La tasse de thé est vide ; Freddy à froid. Il ne cesse de penser à l’explication donnée par Camille. Comment Eunice ne peut-elle pas pardonner un simple baiser ? Parce qu’elle n’y croit pas ? Camille a raison alors, elle ne lui fait pas confiance.
Il sait son associée sévère et à cheval sur de nombreux principes. En général, il s’en accommode tant cela compense sa propre insouciance. Mais là, il trouve qu’elle va trop loin. Reste à le lui dire… Freddy soupire. Ils travaillent ensemble depuis près de cinq ans et se connaissent depuis plus longue date encore mais ils ne parlent pas tant que cela de choses intimes, par pudeur réciproque, sans doute. Ne doit-il pas aussi avoir confiance en elle et considérer qu’elle a de bonnes raisons d’avoir décidé de cette rupture qui ne peut que lui créer beaucoup de souffrance ?
Freddy soupire de nouveau, plus fort encore. Il est perdu, partagé entre le fait d’intervenir et celui de les laisser assumer leur choix. Qu’est-ce que c’est compliqué, l’amitié ! Et qu’est-ce que c’est facile de se cacher derrière le respect et la confiance pour ne pas prendre le risque de heurter l’autre même si l’on sent que l’on aurait raison de le faire ? Freddy est désemparé ; il voudrait qu’une fée pousse la porte de la salle de sport, lui fasse un petit câlin amical, sorte sa baguette magique et racoquine Eunice et Camille sans que lui n’ait rien à faire d’autre qu’applaudir à l’amour qui va bien.
Il appuie la tête contre le haut dossier du fauteuil de bureau. Il ferme les yeux. Quelle est la bonne chose à faire ? Parler à Eunice ? Mais peut-être que ce baiser est la goutte d’eau d’un vase qui s’est rempli sans qu’elles n’y prennent garde ?
— Freddy ?
— Mimie ?
Il sursaute.
— Pardon, je t’ai fait peur. À qui rêvais-tu pour m’appeler Mimie ?
— Je ne sais pas Josiane, je ne sais pas… À une fée peut-être mais c’est vous qui êtes magique !
Elle minaude.
— Je suis rentrée et t’ai fait quelques crêpes rapides. J’ai pensé que tu avais besoin d’un remontant.
Il l’embrasse et leur prépare un thé. Sans qu’elle ne le lui demande, il lui raconte ce qu’il sait de la rupture entre Camille et Eunice. Elle hoche la tête à chaque nouvelle information, visiblement affligée.
— Si j’avais dû quitter Maurice chaque fois qu’il avait flirté avec une midinette, ce n’aurait pas été pas moi qui l’aurais enterré ! Les couples de maintenant ne savent rien du compromis. Si encore il s’agissait d’une histoire, je comprendrais ; mais un baiser…
— On n’a que la version de Camille.
— Elle n’avait pas de raison de te mentir.
— Peut-être qu’Eunice ne la croit pas parce qu’il y a eu d’autres choses ?
— Va savoir…
Freddy avale une crêpe. La sentence le mérite.
— Qu’est-ce que l’on fait maintenant ?
— Rien.
— Rien ?
— Que veux-tu faire, mon garçon ? Dire à Eunice que…, ou à Camille que… Aucune n’est en mesure d’entendre quoi que ce soit, au moins pas maintenant. La confiance, quand c’est perdu, c’est perdu.
Freddy avale une autre crêpe. L’horloge indique qu’Eunice ne va pas tarder à arriver pour son cours de judo. Un bruit de moteur lui fait tourner la tête. Un taxi se gare devant la salle de sport. Le chauffeur descend et aide Camille à mettre deux gros sacs, une valise et un cabas dans le coffre. Freddy court lui dire au revoir.
— Tu me donnes de tes nouvelles, Camille ? Je t’en prie.
— Je le ferai Freddy.
Ils s’enlacent.
Elle s’installe sur la banquette arrière. Le taxi démarre. Freddy fait un signe de la main et rejoint Josiane. Elle lui tend l’assiette de crêpes. Il en prend une mais refuse la dernière.
— Tu l’offriras à Eunice. Je dois rentrer. À vendredi ?
— À vendredi !



Cy Jung, 5 décembre 2016®.

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