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[#47] La dame qui a l’odorat très développé (V-01)



Cy Jung — [#47] La dame qui a l'odorat très développé (V-01)

[Le prétexte] Je suis à Avignon. J’attends que commence le concert où chante maman. Derrière moi, deux dames devisent de la malpropreté de la ville. L’une d’elles évoque un carrefour qui dégage une odeur particulièrement désagréable ; l’autre est surprise ; elle n’a jamais fait attention.
— J’ai l’odorat très développé, répond la première. Et avec les hommes, je peux te dire que rien qu’à l’odeur, je sais si c’est le bon !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Manny plonge le pouce de sa main droite dans sa narine gauche. Son index se referme sur le dessus de l’aile. Il a répété le geste trop de fois depuis une heure pour qu’il reste là la moindre mucosité. Il y retourne pourtant un peu comme un enfant qui se met les doigts dans le creux de l’ombilic pour s’imprégner de sa propre moiteur. Il y pense parfois, plonger le majeur, vriller, ramener la pulpe à son nez et s’enivrer de cette odeur de fesses qui n’appartient qu’à lui. Il est trop grand, maintenant, pour jouer à cela. Il se contente de ses fosses nasales dont il aime scruter le contenu, pas forcément l’ôter, juste sentir ses humeurs devenir solides, attendre le bon moment pour tirer sur la mèche sèche à un bout, humide à l’autre, façonner une boulette entre deux doigts et la jeter d’une pichenette sur le tapis de la manufacture des Gobelins qui décore le sol de son bureau. La bonniche qui le brosse chaque jour avec application et délicatesse détecte-t-elle la présence de ses déjections nasales ? Manny n’a pas envie de passer pour un porc mais cela ne le retient pas, surtout dans les moments comme celui-ci où il est seul face à son destin.
Il sort les doigts de son nez et se gratte la tempe. Il est debout devant la fenêtre. Un oiseau traverse le champ. Il ne le voit pas. Ses yeux sont plongés dans l’immensité du ciel d’un bleu d’hiver qui les glace de sa profondeur. Manny y cherche l’inspiration, la phrase qui dira tout et clouera le bec à ces vautours qui attendent sa dépouille au bord des tapis rouges. Ils peuvent attendre ! Le président est mort ; lui, Manny, n’en est que plus vivant, prêt à fondre sur la France comme un conquistador sur une terre maintes fois promise et trop longtemps manquée. Il éclate de rire, d’un rire qui ne marque pas la joie, un rire de puissance plutôt, un rire de gloire. Il laisse son corps exulter. Il aime sentir ces sursauts qui réveillent ses chairs. Ah ! si la bonniche… Manny ne baise pas de ces culs-là ; il a toujours été très prudent, il ne touche à rien, ni au sexe, ni à la drogue, ni à l’argent. Seul le pouvoir l’intéresse, et même celui qu’il peut exercer sur les femmes — voire sur certains hommes — ne saurait valoir celui qu’il aura quand il franchira, élu, le perron.
Il se campe un peu plus sur ses jambes. Face à lui, le jour ne faiblit pas encore. Son rire a pris fin. À la place, son sexe couve une érection. Manny descend sa braguette, glisse la main dans son slip, sort de sa cache son pénis plus mou qu’il n’en avait l’intuition, l’observe d’en haut et se met à le branler sans ménagement. Il pense aux deux rangs de gardes républicains qui vont encadrer sa montée des marches, le secrétaire général qui lui serrera la main, l’huissier qui le guidera dans ses nouveaux quartiers, les flashs des journalistes crépitant dans son dos. Quelques gouttes de spermes ponctuent l’instant, des roupies puisées sans plaisir, juste pour le besoin de se dire qu’il est vivant.
Manny attrape un mouchoir dans la boîte posée sur son bureau. Il s’essuie le sexe, la main, jette le mouchoir à la poubelle, se rhabille, fait le tour de la pièce puis revient s’asseoir devant ce texte sur lequel il travaille depuis plusieurs jours.

« Mes chers concitoyens,
« Je… »

« Concitoyens » ou « compatriotes » ? « Compatriotes », cela fait Français de l’étranger. Cela vise l’origine. En même temps, cela sonne mieux. Manny hésite. Il rédige à la va-vite un texto. La réponse ne tarde pas. La question est tranchée.

« Mes chez compatriotes,
« Je suis ici, dans cette… »

La sonnerie du téléphone l’interrompt. Il avait pourtant bien dit qu’on ne le dérange pas ! Il décroche.
— Oui.
— …
— Très bien.
Manny éteint le combiné. Il étend ses jambes et place ses mains derrière sa nuque. N’est-il pas trop tôt ? Cela fait des mois qu’il se pose cette question pour la balayer d’un revers de parcours républicain. Tout ce qu’il a, il ne l’a pas trouvé dans un paquet Bonux ! C’est son travail qui paie, élection après élection, responsabilité ministérielle après responsabilité ministérielle. Sa candidature ce soir est logique, attendue, incontournable. Il va gagner. Il ne peut en être autrement.
Le téléphone de son bureau sonne de nouveau.
— Oui.
— …
Les salauds !
— …
— Ne faites rien. Merci.
Son portable prend la suite. Deux textos, coup sur coup. Chacun joue à être le plus rapide. Manny n’en rit pas, pour cette fois. Il s’y attendait, mais pas si vite. Il est inquiet. Il doit chasser ce sentiment négatif. Il aurait dû anticiper cette attaque avant l’heure. Il sait qu’il n’est pas de bonne stratégie que de sous-estimer ses amis. Il sait. Parfois il oublie, porté par les circonstances et sa conviction profonde que personne ne peut faire mieux que lui.
Tout s’annonçait si bien : son clone sorti de lui-même du jeu pour un cavalier seul sans avenir ; un réac catho à droite ; une famille qui se bouffe le nez à l’extrême ; un écolo inconnu ; le coco cocu qui prend des allures staliniennes ; le président qui n’y va pas. Du pain béni et il faut que déjà les éléphants lui mettent des bâtons dans les roues en sortant un joker soi-disant rassembleur, comme si à lui seul il n’incarnait pas la droite, le centre et la gauche du parti ! Ils ont été véloces celles et ceux qui déjà lui pourrissent la vie depuis des années sur fond de leçons de ligne politique. Pauvres idiots ! Quelle ligne ? Celle de Tonton ? Mais il est mort Tonton et son époque avec lui.
Manny a envie de casser quelque chose. Il ne peut pas s’attaquer au mobilier national ; il y aurait toujours quelqu’un pour le lui reprocher. Il se lève. Il a besoin de marcher. Il fait le tour de son bureau, une fois, deux fois. Il n’y tient plus. Il appuie sur le bouton dissimulé sous le plateau juste à l’endroit où il est assis. La porte de côté s’ouvre immédiatement.
— Monsieur ?
— Les jardins sont accessibles ?
Son interlocuteur acquiesce et lui présente son manteau avant qu’il n’ait eu le temps de dire merci. De toute façon, il n’en avait pas l’intention. À force, on ne dit plus merci, comme on ne dit plus bonjour, ou au revoir. Ces civilités sont tellement encrées dans les tentures et les tapis des ors de la République que les humains peuvent s’en dispenser, au moins ceux qui sont en haut de l’échelle. Au début, bien sûr, Manny était impressionné par le décor autant que la servitude des agents à son service le mettait mal à l’aise. Il n’avait pas conquis le pouvoir pour se comporter comme un négrier ! L’exemple. Il croyait à la force de l’exemple.
Au fil du temps, sa position intellectuelle n’a pas changé ; sa posture, simplement, s’est adaptée aux circonstances. Il s’est rendu compte que ces gens aimaient servir, comme si c’était dans leur nature. Il ne les rudoie pas, bien sûr, ni ne cherche jamais à les humilier. Il les traite avec dignité mais sans considération particulière. Ils sont payés, et bien payés, pour servir le pays et ses chefs ; leur récompense est là. Et puis, on ne peut prétendre gouverner avec poigne si l’on n’est pas capable de diriger correctement le petit personnel ! L’homme qui le suit à deux mètres dans le jardin, transportant avec lui tout ce dont Manny pourrait avoir besoin, le sait bien. Ce patron-là n’est pas le pire ; il ne sera jamais le meilleur non plus ; il a l’expérience ; les arrivistes ne gagnent jamais le gros lot.
Ne serait-il pas gentil qu’il le dise à Manny qui s’apprête à annoncer à la France entière ce que tout le monde sait ? Il n’a aucune raison de le faire. Cela ne le regarde pas autant que sa connaissance du pouvoir n’intéresse personne, et surtout pas ceux qui croient l’exercer car ils en ont les attributs. Les pauvres… Manny se retourne subitement vers lui en reniflant comme si ses mauvaises pensées l’avaient atteint. Un Kleenex vient à la rencontre de sa main avant qu’il n’en fasse la demande. Manny se mouche et fourre le mouchoir dans sa poche. Il se dirige à petits pas vers le ginkgo biloba de cette malheureuse Édith. Il aime bien cet arbre ; il l’inspire même si son origine n’a rien d’inspirant. Il reste là quelques instants, silencieux, entièrement tourné vers cet avenir qui ne peut que lui sourire en dépit des manigances des éléphants.
Le bruit d’une cavalcade le tire de sa rêverie solitaire.
— Manny ! Manny !
Mais que lui veut son chefdecab, un peu trop gros pour courir ainsi sans s’exposer à un certain péril. Il en a encore besoin jusqu’à ce soir ! Il attend dans un sourire qu’il reprenne son souffle.
— J’ai eu le préfet. Il craint des manifestations importantes aux abords de ta mairie. Tu ne veux pas faire ta déclaration ici ?
— Hors de question ! J’en ai marre des préfets frileux. Avec tous les moyens qu’on lui a donnés, il n’est pas foutu de contenir une foule ?
— Si si, bien sûr. C’est pour que tu sois tranquille.
— Je suis tranquille. On part à quelle heure ?
— Dans la voiture à 17 heures serait prudent.
— Soyons-le.
Manny retourne à la contemplation du ginkgo. Son interlocuteur s’éclipse à petits pas et, s’il souffle fort, c’est pour marquer sa réprobation. Manny commence à l’agacer. Heureusement, il quitte son bureau ce soir et, si les Français le veulent bien, on ne le reverra pas de sitôt dans un palais de la République. On peut compter sur lui pour s’y employer. Manny le sait-il ? Il s’en doute. Il a compris depuis longtemps qu’il n’a aucun copain chez les hauts fonctionnaires. Quel que soit leur rang, ils font leur travail, rien d’autre. Dans le parti, c’est pire ; ce n’est que jeu d’influence et de chaises musicales. Que reste-t-il ? Sa famille bien sûr, et les vieux et vrais amis que personne ne connaît, ceux qu’il a rencontrés il y a longtemps, qu’il néglige mais qui lui restent dévoués. Qui pourrait avoir intérêt à ne pas garder des liens avec le prochain président de la République.
Le prochain président de la République.
Oui, Manny sait que c’est lui. Il ouvre les épaules, se mouche à nouveau, tend cette fois le mouchoir usagé à son suiveur et rejoint son bureau en foulant la pelouse centrale du jardin. Il s’arrête un instant et en caresse les brins fraîchement coupés. L’odeur de la terre colle à sa main, la terre de France, la plus belle du monde, la terre qu’il présidera demain ! L’heure tourne. Il doit régler quelques dernières affaires et monter en voiture. Il est prêt. La France l’attend. Il se promet à lui-même de ne jamais la décevoir. Il sait. La France, c’est lui. Personne ne la lui prendra.

Eunice plonge la main dans un paquet de chips. Elle a mal à l’estomac à force de grignoter n’importe quoi. Elle n’a pas le goût de manger autre chose. Elle regarde d’un œil distrait la télévision. Elle ferait mieux de descendre dans la salle de sport, d’investir un appareil et de se donner à fond. Elle ne veut partager son chagrin avec personne. Elle ira quand ce sera fermé. Elle plonge de nouveau la main.

« Mes chez compatriote,
« Je suis ici, dans cette salle où je me suis marié, je… »


— Connard !
Eunice envoie valser le paquet de chips. Le salon en est maculé.

« … celle de ma famille, de mes enfants. Ma ville de cœur, une ville intense, attachante… »

Eunice n’entend plus. Elle pleure.



Cy Jung, 4 janvier 2017®.

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