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[#49] La vieille dame qui doit rester chez elle (V-01)



Cy Jung — [#49] La vieille dame qui doit rester chez elle (V-01)

[Le prétexte] Une vieille dame devise avec une employée de pharmacie en attendant un ascenseur. Elle raconte qu’elle a 94 ans et qu’elle se déplace avec difficulté car ses yeux sont fatigués. La femme lui répond que c’est méritant de sortir. La dame réplique.
— Une jeune pharmacienne ici m’a dit un jour, « Quand on ne voit pas, on reste chez soi. »


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
— Mate ces gueulards !
Mathieu tourne à peine la tête vers les vitres grillagées. Il les entend. Cela lui suffit. Jean-Pierre poursuit.
— Que des couilles molles, ces négros ! Ça braille tant qu’on est loin. Quand on sortira, tu vas voir la volée de moineaux !
Mathieu soupire.
— Évite « négros », je n’aime pas.
— Ne te fâche pas, collègue. Toi, tu es des nôtres ; ce n’est pas comme cette racaille ! Chacun son camp. Nous, on est l’ordre et les bougnoules dehors, c’est le désordre.
Mathieu n’insiste pas. Son collègue est ce qu’il est. Le plus important est de savoir compter sur lui en cas de coup dur, comme cette fois à Nation où deux autonomes lui sont tombés dessus avec des nerfs de bœufs sortis des manches de leur blouson. Si Jean-Pierre n’avait pas été là, il aurait eu une sacrée ITT, tout ça parce que ces petits-bourgeois au cul blanc ont vu en lui un traître à la cause antiraciste. Qu’ils déblatèrent, ces blafards ; Mathieu n’a pas de leçon à recevoir de la part de ces privilégiés qui se revendiquent anarcho-syndicaliste sans jamais avoir bossé. Il est CRS comme il aurait pu être plombier ; il faut bien manger et son truc, c’est faire de la musique avec ses potes.
Dès qu’il passe la sangle de la basse autour de son cou, toutes les douleurs et les blessures s’évaporent. Il caresse d’abord les cordes à vide, sans se brancher à l’ampli. Il n’a jamais rien mignoté d’aussi doux que les cordes d’une basse. Il a l’impression, parfois, en regardant Jean-Pierre qui choie sa matraque qu’ils éprouvent alors la même émotion. Les symboles s’affrontent comme deux manières de cogner. Mathieu en sourit. Il préfère sur sa tête le chapeau de Marcus Miller au casque que Jean-Pierre affectionne. Ce n’est pas sa seule idole, Miller, et ce n’est pas vraiment son chapeau. Il y croit pourtant, tellement heureux de tirer de sa basse les meilleures notes, travaillant jour après jour les plus compliqués des enchaînements.
Parfois, il rêve de monter sur scène. Les fans pourraient se jeter sur lui ; il a l’habitude de canaliser les foules ! Il sort son portable de sa poche pour regarder l’heure. La nuit va être longue. Dehors, les flammes d’un cocktail Molotov lèchent le tronc d’un arbre sous l’œil vigilant des caméras des chaînes d’information en continu. Trois hommes en noir, un peu plus loin, observent le feu sans négliger de surveiller le groupe de jeunes qui narguent les CRS encore à l’intérieur de leurs véhicules. Une jolie (journaliste) prend un micro. Les flammes l’éclairent.
— La tension est palpable ce soir dans la cité. La police veille, sans intervenir. On sent que les jeunes veulent en découdre. Les policiers ont déjà essuyé des jets de projectiles ; la seule victime, pour l’instant, est cet arbre et…
Dans le car, tous rigolent face à l’écran qui diffuse le reportage de la jolie (journaliste). Mathieu, comme les autres, a très bien vu l’un des trois gars à l’écart, des policiers en civil, lancer l’engin incendiaire. Le préfet fait monter la mayonnaise et, demain matin, il dénoncera la violence, attisant un peu plus le racisme et la xénophobie.
Jean-Pierre donne un coup de coude à Mathieu.
— Je me la ferais bien, la blondasse ! T’aime quel genre de fille, toi ? Les négresses à gros nichons ?
— Pas de ça, je t’ai dit !
— OK, OK ! Des fois, tu es tellement coincé que je me demande si tu ne serais pas pédé !
— Tu t’es posé la question quand je t’ai sorti des parkings, l’autre jour ?
— OK, collègue. Ne te fâche pas.
Une détonation les fait sursauter. D’instinct, ils baissent la tête et enfilent leur casque. Le chef les rassure.
— Bombe agricole. Amie !
Ils se recalent dans leur siège. Les collègues continuent à mettre le feu aux poudres. Mathieu se demande pourquoi les jeunes restent là. Sont-ils payés par le préfet pour jouer les figurants ? Aucune intervention policière n’a jamais fait cesser leurs trafics, comme si les échauffourées permettaient au gouvernement de gagner en légitimité pendant que les jeunes conservent leur business. Mathieu, un instant, se demande pourquoi, lui aussi, il participe à ce jeu de dupes. Il paie son loyer, tout simplement. En dérouillant ses frères ? Tous les systèmes totalitaires ont leurs kapos. Cela l’attriste.
Quand la musique monte dans la cave du 28, il se laisse porter par la voix de Chantal dont l’anglais est une vocalise. Il plane, l’esprit en fuite vers un monde magique gouverné par l’amour. Il ne frappe plus personne ; c’est le son qui cogne. Il caresse les cordes, chaque vibration comme autant de spasmes qui résonnent en sa chair, donnent le rythme en marge de la batterie qu’il voudrait parfois faire taire. Faut-il toujours une caisse claire pour ouvrir la marche ? Une rafale de pétards lui répond. Cette fois, ce sont bien les jeunes qui ont allumé la mèche. Les trois collègues en avant-garde repoussent les caméras vers une zone sécurisée.
Une petite troupe arrive par le travers. D’autres jeunes d’autres cités ? Mathieu sait qu’il n’en est rien. Ceux-là sont des autonomes, de vrais guerriers urbains qui vont se servir des jeunes et de leur légitime indignation comme bouclier. Décidément, il n’y a pas grand-monde de sincère dans le lot à part ces gamins qui rêvent de passer à la télé ! Mathieu compte : ils sont sept ; juste sept. Il doit y en avoir d’autres quelque part ; ces gars-là sont très organisés. Ils savent prendre et donner des coups. Peu sont arrêtés. Dans le casting du préfet, ce sont les noirs et les Arabes qui finissent au zonzon ; eux sont blancs derrière leur cagoule héritée d’un stock de l’armée, de purs produits de la classe moyenne en mal de sensations fortes.
D’autres détonations se font entendre. La fumée envahit le paysage. Les caméras sont parties. Chaque nuit qui passe, Mathieu se dit que cela va déraper. De plus en plus de collègues sont blessés. Le commandement joue l’opinion jusqu’à ce qu’un mort mette le feu aux poudres ou éteigne l’incendie qui couve selon le camp auquel appartiendra le décédé. Mathieu aimerait bien ne pas être celui-là. Il a pensé se faire porter pâle, comme beaucoup d’autres. Les chefs ont prévenu : les faux malades seront lourdement sanctionnés. Alors il est venu. Il est là, assis à côté de Jean-Pierre qui trépigne à l’idée d’aller en découdre.
— Tu l’as vu le nabot avec le foulard rouge et blanc ? Il y était hier. Si je le chope, je te jure que je lui réserve mon spécial.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
— Il m’a traité de fiotte, le bamboula !
— Il est blanc.
— Et alors ? Je ne suis pas raciste. Je cogne sur tout ce qui me traite !
Il rit. Mathieu voudrait pleurer. Il retourne caresser les cordes de sa basse, se saouler de la voix de Chantal, sentir la batterie de Yassine rebondir sur les notes, laisser la mélodie de la guitare de Koro se mélanger aux plaintes du saxo de Bertrand… Ils s’accordent si bien à reprendre des standards jazz-rock ! Ils s’envolent de concert, oubliant parfois la partition pour un chorus sans fin. Un air emplit son esprit. Ses doigts dans ses gants de cuir trépignent à l’évocation de la basse.
Une nouvelle explosion le fait tressaillir, lui et ses camarades de car. Le retour au réel est rude. Le chef beugle quelque chose d’inaudible qui les met debout dans le couloir, casque sur la tête. Ils sortent au pas. Ils forment un peloton avec les collègues des autres véhicules. Autour d’eux, les fumées et les flammes donnent à cette cité sans âme un air de forge. Le peloton avance sur la position qui lui a été assignée. Stop. Ils virent d’un quart de tour. Ils n’ont pas leur bouclier. Jean-Pierre vérifie l’accessibilité de sa matraque. Mathieu est devant lui, en première ligne. Il observe les jeunes qui défilent, s’avancent pour les narguer, repartent. Un lève le bras. Son cocktail Molotov explose trop tôt, aspergeant ses camarades de verre et d’essence. Les moqueries fusent. Mathieu sourit. Des gosses, ce sont des gosses.
Un fumigène éclaire la nuit. Il révèle la présence d’un photographe de presse planqué derrière une voiture qui n’a pas encore brûlé. Sur ordre, quatre CRS sortent du peloton pour l’exfiltrer. L’homme se débat. Ils le frappent et le traînent jusqu’au véhicule de commandement. Mathieu sent dans son dos l’impatience de Jean-Pierre. Une nausée bien connue lui noue l’estomac. Son esprit revient vers sa basse. Il voudrait se saouler de sa musique, carresser… L’ordre tombe. Il court, Jean-Pierre sur ses talons.
— À gauche, à gauche !
Mathieu l’a bien vu le grand à gauche qui vient de leur jeter une pierre. Son geste l’a fait trébucher. Il se relève avec un temps de retard. Mathieu ralentit, espérant lui donner celui de fuir ; Jean-Pierre en a décidé autrement. Il est déjà sur lui. Le premier coup lui scie l’arrière des genoux. Les suivants lui déchirent la tête et les épaules. Mathieu sort les bracelets. Il le plaque au sol, encaissant au passage un coup qui n’était pas pour lui. La matraque s’arrête. Un pied prend le relais. Mathieu s’active. Il tire le gars pour le remettre debout. Jean-Pierre en profite pour un lui donner un coup dans le ventre qui le plie de nouveau.
— Ça va, il a son compte !
Jean-Pierre n’insiste pas. Il connaît le manège de Mathieu pour tenter de limiter la casse. C’est leur équilibre. Des projectiles pleuvent toujours. Les lanceurs sont invisibles. Le peloton se reforme, sur deux lignes. Il avance dans la nuit, au pas, comme pour une battue. Près de chaque cage d’escalier, un groupe de cinq ou six jeunes attend. Le peloton se divise. La charge est donnée. Mathieu fonce vers l’entrée face à lui. Les cinq qui sont là s’engouffrent dans l’immeuble. Mathieu chope le battant avant qu’il ne se referme sur lui. Deux se lancent dans les escaliers, trois bifurquent vers les caves.
Mathieu choisit l’escalier. Jean-Pierre le suit. Ils sont deux contre deux. Ils vont les avoir. Ils sont entraînés. Ils gagnent trois ou quatre marches à chaque palier. Au cinquième, ils les voient tourner. Au septième, ils n’ont plus que six marches de retard. Huitième. Une porte palière s’ouvre ; les fuyards s’engouffrent dans l’appartement laissant la place à une femme qui emplit le pertuis. Mathieu s’arrête net. Jean-Pierre crache ses poumons. On entend d’autres pas lourdement chaussés monter en courant. Ils sont dans un cul-de-sac. Mathieu sait qu’il doit attendre les renforts. Il se campe sur ses jambes, sortant légèrement de l’axe de la porte. Jean-Pierre redescend trois marches, en couverture.
— Bonsoir madame. C’est la police.
— Je le vois bien, connard, que c’est la police !
Connard ?
Le mot concentre l’attention de Mathieu. Il ne voit pas le geste de la femme qui prend quelque chose derrière le chambranle. Il n’est pas du bon côté. C’est Jean-Pierre qui aperçoit le premier le canon scié du fusil.
— Gaffe !
Le premier coup part avant que Mathieu n’ait le temps de réagir. Il l’atteint à l’épaule. Le second lui déchire le bas-ventre. Il tombe à genoux. Jean-Pierre saute par-dessus lui et terrasse la femme d’un seul coup au visage. Il lui passe les menottes sous le regard ahuri des deux fuyards. Le premier CRS qui les rejoint se précipite sur Mathieu. Les trois autres se ruent dans l’appartement. Les secours sont appelés. Mathieu râle encore. Jean-Pierre le prend dans ses bras.
— Reste collègue, reste.
— Connard !



Cy Jung, 3 mars 2017®.

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