[e-criture]

[# 51] L’homme qui ne répond pas au téléphone (V-01)



Cy Jung — [# 51] L'homme qui ne répond pas au téléphone (V-01)

[Le prétexte] Je suis sur la ligne 2 du métro. Il est 19 heures. La rame est blindée. Je suis debout entre les sièges. À côté de moi, un homme lit.
Un téléphone sonne bruyamment. C’est le sien.
— Merde !
Il referme son livre avec un doigt à l’intérieur pour marquer sa page, sort le téléphone de sa poche, l’ouvre.
— Chiotte !
Il referme son téléphone en coupant la sonnerie.
— Ta gueule !
Il range son téléphone, rouvre son livre. Il a perdu sa page.
— Chiotte !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Le téléphone de Rosalie vibre dans sa poche. Elle regarde alentour si sa cheffe y est. Elle ne semble pas. Par précaution, Rosalie s’écarte de l’axe de la porte. Elle sort son téléphone. La notification indique que Mélissa a publié une photo. On l’y voit devant son bol de café, un sourire pas réveillé aux lèvres. Ses yeux ont l’air fatigués. Rosalie y puise sa peine. Elle appose un cœur sur le cliché. Elle adore les émoticônes ; ils permettent de réagir sans trop réfléchir ni se mouiller. Cela doit être fait pour cela, non ? Rosalie suppose que oui même si elle n’a jamais creusé la question. En tout cas, si elle avait dû écrire quelque chose à propos de cette photo, elle n’aurait pas su quoi.
Depuis qu’elle a rencontré Mélissa à cette fête d’anniversaire, Rosalie bénit chaque instant le réseau, surtout quand Mélissa publie quelque chose, le plus souvent des photos. Elle avait passé une si chouette soirée en sa compagnie ! Mélissa est super sexy et si fantastique ! Elle travaille à la réception d’un hôtel. C’est dur, surtout les horaires ! Elle est soit du matin, soit du soir. Ce n’est pas un grand hôtel mais il faut avoir la classe et parler anglais. Rosalie se sentait un peu nouille à lui dire qu’elle ne connaissait pas de langue étrangère. Cela n’a pas eu l’air de gêner Mélissa qui lui a proposé qu’elles deviennent coreligionnaires sur le réseau avant même la fin de la soirée.
Des coreligionnaires, Rosalie en a beaucoup mais, depuis que Mélissa avait rejoint leurs rangs, elle trouvait les autres tous plus insignifiants les uns que les autres. Elle continue à mettre des cœurs, des rires ou des larmes sur leurs publications, surtout les photos, mais son attention réelle est ailleurs. Elle cherche une occasion de proposer à Mélissa de se revoir. C’est difficile. Le réseau lui permet de la suivre à la trace et, en même temps, l’éloigne en ce qu’il donne chaque jour des preuves incontournables de la distance qui existe entre elles deux. Oh ! bien sûr, elles ont des points communs. Elles adorent les brocolis, le rosé de Provence et les bonbons au caramel. Elles suivent également Super mitaines, l’émission de télé-réalité où des personnes s’affrontent en tricotant. Cela les fait rire de voir comment certaines viennent avec leur progéniture ou leur toutou (ce n’est pas interdit par le règlement) qui emmêlent les pelotes des autres concurrents, mine de rien.
Pour le reste… Rosalie range promptement son portable. C’est bientôt l’heure où les gens du cabinet sortent déjeuner, bien après les personnels municipaux. Elle rajuste sa parka d’uniforme. Si elle était mieux coupée, elle se sentirait moins boudinée, plus jolie. Cela l’a surprise d’ailleurs que Mélissa mette un cœur sur sa photo de profil où elle pose fièrement en tenue de travail. Ce n’est pas que Rosalie renie ce qu’elle est ; c’est important de surveiller les allées et venues dans la mairie, surtout avec les attentats. Elle sent bien pourtant l’aversion de certains pour sa fonction. Les gens veulent de la sécurité mais pas les tracas qui vont avec ! Cela l’agace. Ils ont aussi du mépris pour tous ceux qui portent du bleu. C’est plus difficile à vivre.
Mélissa, elle, s’est intéressée à son travail. Elle a compati à la bêtise des gens ; elle a son lot ; cela les a rapprochées. Elle a trouvé ça dur de rester debout toute la journée. Rosalie s’en accommode. Elle tourne en rond dans le hall. Le temps passe vite. Quand elle voit ce que raconte Mélissa sur son hôtel, elle se dit qu’elle a un boulot tranquille. Hier, un client avait oublié sa valise dans le métro. Eh bien ! Mélissa l’a retrouvée avant que les démineurs ne la fassent sauter. Rosalie en est restée baba. Elle a mis un cœur sur la publication en regrettant qu’il ne soit pas plus gros. Elle voudrait tant qu’elle comprenne qu’elle la trouve super chouette et lui donner un rendez-vous. Mais, face à quelqu’un de si fantastique, elle serait tarte de tenter un ciné ou un verre. Mélissa n’y va jamais. Elle n’aime pas trop ça non plus mais, que proposer d’autre ?
À ce qu’elle déduit de ses publications, avec ses horaires, elle n’a pas trop de loisirs. Elle regarde la télé, et lit beaucoup — même en anglais ! — car, à l’hôtel, il y a des périodes de creux. Rosalie n’a jamais aimé lire. Elle trouve cela ennuyeux. À la soirée où elles se sont rencontrées, Mélissa a évoqué des écrivains dont Rosalie n’avait jamais entendu parler. Cela avait mis un peu de distance entre elles deux avant qu’elles ne ricanent face au spectacle de leur hôtesse qui n’arrivait pas à éteindre les bougies du gâteau. C’est juste après que Mélissa lui a demandé d’être coreligionnaire comme si le fait qu’elle ne lise pas n’avait pas tant d’importance. Cela lui a fait tellement plaisir ! Et donné un espoir. La semaine dernière, Mélissa a pourtant fêté son anniversaire sans l’inviter. N’est-ce pas le signe qu’elle ne l’intéresse pas vraiment et que Rosalie n’est pas grand-chose pour cette fille qui est si à l’aise ?
Elle a soudain envie de pleurer, comme quand elle a vu passer les photos de ses autres coreligionnaires lever leur verre à ses 46 ans ! Elle a mis des cœurs à chacune, bien sûr, et pour une fois ajouté « Joyeux anniversaire ! Bisous. » en commentaire. Mélissa l’a remerciée, sans plus. C’est cruel ce réseau. Les cœurs que met Rosalie ne sont pas des cœurs en l’air ! Cela dit bien qu’elle voudrait la revoir, qu’elle a même rêvé de l’embrasser ! C’est tellement évident ! Rosalie ne s’explique pas que Mélissa ne comprenne pas son attachement à moins que cela ne soit pas partagé. Elle pourrait le lui dire, si c’est le cas ! C’est bien elle qui lui a demandé d’être coreligionnaire ; si c’est maintenant pour la snober, ce n’est vraiment pas cool ! Elle va arrêter de lui mettre des cœurs ; peut-être qu’elle comprendra ?
La colère de Rosalie monte. C’est plus agréable que les larmes. Des pas dans le hall de la mairie la font sursauter. La directrice de cabinet passe avec trois conseillers. Ils la saluent aimablement, comme toujours. Des agents de la Ville reviennent eux de déjeuner. Rosalie ne contrôle pas leurs sacs, bien sûr ; ce serait déplacé. Elle essaie de ne plus penser à Mélissa. Son téléphone ne l’aide pas. Il vibre encore. Elle va devoir attendre que tout le monde soit rentré de déjeuner pour regarder. Ce ne serait pas prudent de le faire avant ; elle a déjà eu un avertissement de sa cheffe la semaine dernière. Ce n’est pas une rigolote, celle-là, toujours à réprimander les agents. Elle se croit supérieure parce qu’elle a eu sa promotion mais, il n’y a pas si longtemps, elle était comme elle à faire le pied de grue dans les courants d’air. Elle n’a pourtant pas grand-chose à faire d’autre que les plannings et emmouscailler tout le monde !
Ce n’est pas comme Mélissa qui a de vraies responsabilités. Sans elle, l’hôtel part à la dérive et les clients ne peuvent être satisfaits. C’est sûr que certains sont de sacrés ! Qu’importe. Service ! service ! Rosalie en a aussi quelques-uns qui ne veulent pas ouvrir leur sac ou lui parlent mal. C’est finalement assez rare. L’heure tourne doucement. La colère s’est envolée. Le manque est trop fort. La faim commence à la gagner. Elle doit attendre qu’un collègue la remplace. Elle ira ensuite à la cantine où il sera un peu tard pour qu’il ait du choix. Ce n’est pas grave, elle n’est pas difficile surtout qu’elle pourra regarder le réseau à sa guise pendant une heure. Elle s’en réjouit déjà, voir et revoir les photos de Mélissa en quête d’un signe qui lui donnera le courage.
La directrice de cabinet et sa suite rentrent. Elle lui demande si madame la maire est sortie. Il n’en est rien. La petite troupe repart avec des commentaires sur l’investissement de l’édile qui mange trop souvent dans son bureau. Le portable de Rosalie vibre encore ; mais que se passe-t-il ? Elle trépigne. Une forme d’angoisse lui prend le ventre. Mélissa a-t-elle un problème ? Rosalie espère très fort que non. Elle caresse plusieurs fois son téléphone dans sa poche et renonce à le sortir. Elle fait bien. Son collègue arrive enfin, accompagné de sa cheffe qui leur tient la jambe dix minutes à leur rappeler des consignes qu’ils connaissent déjà sans tenir compte du fait que cela empiète sur sa pause. Elle lui dit qu’elle doit aller manger en lui donnant une heure de retour qui correspond à la durée légale et non au planning. L’autre ne proteste pas. Elle fait bien. Rosalie n’est pas d’humeur à se faire gruger dix minutes de réseau. Elle court jusqu’aux toilettes pour justifier son empressement à partir. Mélissa a publié une photo prise dans les transports. On ne l’y voit pas. C’est juste une affiche. Rosalie n’en comprend pas l’intérêt. Elle regardera mieux à la cantine.
Elle choisit des frites avec les boulettes de viande en sauce. Elle adore même si ce n’est pas très bon pour sa santé. Les haricots verts ont une sale tête. Elle regarde de nouveau la photo ; certains ont mis des commentaires. Ce n’est pas très clair tout ça. Rosalie ne colle pas de cœur, pour une fois, juste un plus. Elle remarque aussi un article en anglais sur Trump. Qu’il aille au diable ! Rosalie tague avec un second plus. Elle est déçue. Elle aurait voulu des publications plus personnelles. Elle se dit qu’elle pourrait envoyer un message individuel pour lui demander si elle est mieux réveillée que ce matin et lui souhaiter une bonne journée. Elle s’en sent incapable. Ce n’est pourtant pas si compliqué !
Cela ne l’est pas pour les filles qui ont de la classe et sont à l’aise partout, les filles comme Mélissa ! Rosalie ne l’est pas. Elle se voit en train de manger ses boulettes de bœuf sauce beurk et frites, sa parka de travail toujours sur les épaules, seule à une table, avec son téléphone et les publications de ses coreligionnaires comme compagnie. Si Mélissa entrait, à l’instant, qu’est-ce qu’elle verrait ? Rien. Elle ne verrait rien tant Rosalie se sent fondue dans le décor, aussi banale que ces chaises et ces tables en Formica et ces panières à pain en plastique moche. Le pire, ce sont les carafes d’eau ! Elles sont aussi transparentes qu’affreuses !
Le téléphone de Rosalie vibre devant son assiette. Il s’allume en même temps. La notification indique que la ligne 8 du métro est arrêtée. C’est celle que prend Mélissa pour se rendre à son hôtel. Heureusement, à cette heure-ci, elle doit être arrivée. Elle y sera jusqu’à 22 heures ce soir. Il y a des photos de l’endroit dans son catalogue. Rosalie pourrait y aller après le travail, faire genre qu’elle passait là par hasard. Elle y a souvent pensé mais elle n’aimerait pas que l’on vienne la surprendre à la porte de sa mairie. C’est peut-être une question de moment. À la fin de son service, ce ne serait pas pareil. Le téléphone s’est mis en veille. Il reste trois frites dans l’assiette. Elles baignent dans la sauce. Rosalie les y laisse. Il va lui falloir rejoindre son poste. Elle avale la compote industrielle qui lui sert de dessert.
Elle se lève, récupère son portable, range son plateau. Si seulement elle était capable d’oser quelque chose ! Si seulement.



Cy Jung, 3 mai 2017®.

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