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[#52] Les judokas qui font des têtanus (V-01)



Cy Jung — [#52] Les judokas qui font des têtanus (V-01)

[Le prétexte] À l’échauffement, au judo, nous faisons des roulades avant et arrière assorties de mouvements de hanches pour modifier la trajectoire et les appuis à l’arrivée. Le contrôle de la trajectoire n’est pas évident. Xavier est à côté de moi. On manque plusieurs fois de se percuter jusqu’au moment où mes fesses et son crâne entrent en collision. Il rigole.
— On a fait un têtanus !
— Impossible, je suis vaccinée !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Eunice est debout devant la fenêtre de la cuisine. La Lune éclaire la nuit. Dans le square W, il règne une étrange agitation ; Eunice la perçoit sans pour autant entendre aucun bruit ni rien voir d’autre que le décor habituel. Que se passe-t-il ? Peut-être des personnes qui dorment là, cachées dans les buissons… ou quelques animaux de nuit en promenade… ou… Elle ne sait pas. Elle ouvre la fenêtre. L’air frais la cueille. Le silence est total. L’image est fixe. Et pourtant, Eunice en jurerait : quelque chose se passe. Un vent léger lui enjoint de fermer la fenêtre. Elle n’en saura pas plus. Elle doit se remettre au lit, laisser l’ordre des choses se faire, accepter que tout ne soit pas accessible à sa raison, que ses émotions soient les plus fortes et les contingences indiscutables.
Vivre. Éprouver. Aimer. Et chasser au plus loin l’idée même de souffrance.
Elle accepte. Elle fait un signe amical à la Lune. Elle referme la fenêtre. Elle termine l’infusion qu’elle avait réchauffée au micro-ondes. Elle pose la tasse sur la table. Dans son dos, la Lune la pousse un peu, obéissant là à l’injonction venue du square. Si elle pouvait parler, elle dirait « Va ! Eunice. Ne t’interroge pas. Va. » La Lune peut parler. Chacun qui lui a souri sait. Le Ça l’entend. Eunice passe la porte et retourne dans la chambre. Un rayon la suit. Il éclaire le mitan occupé par un corps endormi. Il est nu, un pan de drap à peine posé sur les reins. La peau prend la lumière et la réfléchit. Eunice ne bouge plus. Elle observe. Elle se repaît, incapable encore de retourner se blottir contre celle qui s’est assoupie là tant l’offrande fait bondir le cœur et couler les larmes.
Eunice frissonne. Les larmes, justement, sonnent l’heure, celle de la rédemption, celle où le chagrin doit être englouti au péril de ne plus l’être jamais. Eunice laisse fluer. La plainte ne fait aucun bruit. La chair, à l’instar du square, s’agite. Elle réclame un sursaut, une étreinte, la fin de l’épreuve. Le corps dans le mitan frémit à son tour comme si, lui aussi, entendait l’inaudible. Un coude le soulève. Un sourire interroge les pleurs. Ils redoublent. Eunice fait un pas. Un deuxième. Elle se fige encore. La peur. C’est la peur qui la contraint. La Lune accentue la puissance de son rayon. Bingo ! La peur se dissout sitôt dans les vapeurs de l’alcôve. Eunice profite du souffle qui s’est formé. Elle s’assoit enfin sur le lit, aussitôt enveloppée par deux bras qui plaquent dans son dos un ventre et des épaules, et une bouche qui déjà attise son cou.
— Viens…
Eunice va. La Lune se retire sur la pointe des pieds. Elle sait être discrète. Et puis, dans le square W, chacun veut des nouvelles, Petit Mouton et Caddie en tête. Ce n’est pas qu’ils sont voyeurs mais, dans cette affaire, ils se sont donné du mal. Lilly les rassure.
— Je vous dis que tout va bien. Je le sens.
La corneille confirme.
— Je les ai aperçues au métro. Eunice jouait à la marchande de crayons.
— Eeeet ? s’inquiète Petit Mouton.
— Le bus est passé. Il m’a caché la vue.
Les soupirs sont si graves qu’ils réveillent la Soufrière.
— Une éruption ?
— Pour sûr ! friselise Caddie. Reste à savoir avec qui.
Car il est bien là, le problème. Montparnasse, toujours en veille, a observé cette silhouette qui se glissait dans la salle de sport par la porte arrière à l’heure où Eunice se lave d’ordinaire les dents mais la pénombre ne lui a pas permis de l’identifier. Elle a sonné l’alerte. Tous sont arrivés dare-dare, aussi inquiets qu’exaltés. La triangulation avait-elle fonctionné ? Personne ne pouvait exclure qu’une autre soit venue, surtout celles et ceux et hen qui connaissent le caractère buté de Eunice, et son sex appeal ! Petit Mouton, qui a le cœur pur, ne pouvait appréhender cette hypothèse. Il a demandé qui était ce « sex appeal ».
— Une démultiplication de l’étiquette, a expliqué la Cocotte arrivée en renfort.
La Lune était la seule à être en mesure de se glisser à l’intérieur du logis pour évaluer la situation. Elle ne pouvait pas se positionner dans le bon axe avant deux heures. C’est là qu’elle a vu Eunice, l’a envoyée se remettre au lit, mais sans aucun élément lui permettant d’identifier sa partenaire. C’est l’impasse. Yousra suggère que tous aillent dormir. Il fait frais. Plaidounet serre les mailles. Bouillotte tente un réchauffement par géothermie avec la Soufrière. Un petit grain s’en mêle. Les poissons bandent les écailles en mode parapluie. Lily insiste ; autant rentrer, ils n’en sauront pas plus ce soir. Petit Mouton veut rester en vigie. Copain Mouton et Petit Koala l’en dissuadent. Ils embarquent tous dans Caddie, laissant aux arbres du square et aux Tour le soin de veiller, Petit 6 ayant installé des relais radio pour leur permettre de communiquer.
Est-ce cela l’agitation que Eunice a perçue sans l’identifier ? Pour sûr. Comment pourrait-elle imaginer pareille alliance afin que l’amour soit le plus fort, elle qui pleure toujours son désespoir d’avoir blessé Camille pour une sottise. Une sottise ? Mais ce n’est pas ce qu’elle disait il y a de longs mois déjà. C’est justement là où son cœur saigne. Elle ne comprend pas pourquoi elle n’a pas pardonné d’emblée à Camille un baiser sans suite, une intention qui n’a pas existé. Le bonheur lui est-il si insupportable ? Qu’est-ce qui n’allait pas ? Le désir ? Il était là. Il y est toujours. Les sentiments ? Ils étaient là. Ils y sont toujours. L’entente ? Elle était là. Elle y est toujours… Et la liste serait longue de tout ce qui collait, sans discussion nécessaire, sans mises au point particulières, sans réclamations ni chantages.
Alors quoi ? Qu’est-ce qui a coincé ? L’envie inconsciente d’un test grandeur nature de la véracité et de la solidité de leur amour ? L’hypothèse est tellement imbécile à l’aune de la souffrance induite que Eunice se demande si elle ne ferait pas mieux de réclamer tout de suite son internement. Les bras qui l’enlacent l’en dissuadent. Ils sont joliment musclés, avec un petit arrondi tout en finesse qui galbe la chair. Quand ils étreignent, leur pression tient plus de la tendresse appuyée que de la prise en étau, celle que Eunice pratique si bien en domptant sa force. Elle aime sa propre puissance, la contrôler surtout, sentir qu’elle pourrait broyer le corps qu’elle embrasse et ne pas aspirer à le faire.
N’est-ce pas, une nouvelle fois, pathologique ? Eunice ne veut pas se penser folle. Ses étreintes ne sont pas une camisole ; son amour non plus. Et pourtant… Ses larmes ne tarissent pas. Les bras qui foulent ses épaules réclament l’assistance des mains et des lèvres pour tenter de dire à l’âme que rien n’est grave, que tout se répare, que l’on peut pardonner, que l’amour sait parfois se vivre au-delà des souffrances inutilement provoquées. La parole ne devrait-elle pas s’en mêler ? Pas maintenant. Il faut d’abord que la chair s’accorde. C’est à travers elle que la fusion peut avoir lieu, la catharsis. Jouir, pour commencer. Il sera bien temps ensuite, une fois fait le plein de félicité, de tenter les mots, ces vecteurs si rudes parfois qu’il faut savoir les écouter sans forcément tout entendre.
Eunice gobichonne la respiration sur sa nuque. Elle épate ses paumes sur les avant-bras qui enserrent sa poitrine. Le souffle n’est ni chaud ni froid. Il aiguise les terminaisons sensibles. Les lèvres s’approchent. Elles sont à quelques millimètres encore et pourtant, la peau éprouve déjà la caresse. Eunice pleure toujours, l’émotion étant si forte que la raison ne peut plus rien contenir. Les corps roulent et s’emboîtent. La chair couine. La Lune met des bouchons d’oreilles. Les lèvres se soudent. Les baisers s’épousent. Les ventres brasent. Les mains se joignent, doigts dans les doigts. Les peaux s’agglutinent, de pied en cap, sans une once de jour entre elles deux. Il n’est plus qu’une dans les draps défaits. Il ne reste que les esprits pour assurer l’altérité. L’un se dit qu’il ne mérite pas d’être là. L’autre songe que le désir n’y suffira pas. Ne peuvent-ils pas plutôt se concentrer sur l’appétence et suggérer de cesser de négliger les vulves qui, à force d’être liquides, risquent de partir en fumée ?
Ils peinent, soumis depuis des décennies à l’idée que la raison doit gouverner l’action. Eunice, par exemple, voudrait ne plus penser, ne plus se sentir coupable de ces mois de martyre, trouver le moyen de se pardonner à elle-même ce mal qu’elle a fait, connaître la voie de la réconciliation, celle qui n’est pas factice, celle qui donne à l’avenir un air de renouveau. Comment fait-on pour ne plus penser ? La main qui se glisse entre ses cuisses amorce une réponse. Le ventre d’Eunice s’écarte pour la laisser passer. La pulpe de l’index affleure le capuchon du clitoris. Eunice grogne. Les corps se disjoignent dans un bruit de pet. Le rire qui d’ordinaire salue ce tapage n’y est pas. L’index se faufile d’entre les chairs. Le majeur veut s’en mêler. L’espace est étroit. Peu leur chaut ! Il est des fois où la puissance est importante. Eunice soulève les cuisses. Un avant-bras maintient les jambes à l’horizontale. Les doigts ont la place à présent. Ils sont trois.
Eunice gaine. Les phalanges s’activent. Il y a quelque chose de possessif dans leur manière de faire, sans que le pronom n’y soit. Eunice a besoin de cela, éprouver leur présence, sentir qu’ils sont maîtres de son plaisir, que jouir leur appartient. Elle veut tout leur donner, ses regrets, sa culpabilité, son désarroi, son déchirement. Elle ne veut plus exister. Elle veut appartenir, que ses larmes lui soient dérobées, que la petite mort égale une renaissance, que ces doigts qui foulent son ventre lui tirent ce cri primal qui va dire que la vie commence, que l’amour a gagné.
Elle crie.
Les doigts insistent.
Elle crie plus fort encore, plus loin.
Les doigts toupinent.
Eunice se meurt. Il n’est pas encore temps de lâcher prise. Elle ouvre les yeux. Un sourire lui fait face, un si attentif que la pénombre ne l’atténue pas. Eunice puise dans son ventre ce qu’elle a de plus enfoui. Le cri cesse. Le souffle va au-delà. Elle veut garder les paupières ouvertes. Un regard enjoué la cueille. La chair n’est plus. Elle se dissout. Sans prévenir, les doigts arrêtent tout mouvement. Ils emplissent. Fermes. Sûrs. Conquérants. Eunice part en vrille. Ses bras se tendent. Ils appellent une étreinte. Les corps se joignent à nouveau. Les doigts quittent le vagin dans un spasme qui transforme Eunice en une déferlante. Un ballet s’organise. Il donne à l’instant la quiétude de l’éternité. Petit à petit, la chair recouvre son calme. Eunice est perdue. Elle s’accroche aux fesses qui sont à portée de main. Le train bruit. La caresse s’impose. Très vite les paumes n’y suffisent. Eunice fait volte-face et déjà sa bouche butine de reins à creux poplité, laissant parfois ses seins maroufler l’échine de leur tétin.
Chacune, dans ce lit, sait quelle sera la suite. L’amour serait-il entendu ? Ni le geste ni l’émotion qui y président ne se répètent même si les mots peuvent en donner l’air. La bouche cajole. Les dents mordillent. La langue apprête. Les phalanges fouissent. La gorge se déploie. Le sein coupé joue les membres absents. Le sein… coupé ? Serait-ce à dire que nous avons là… ? Ouh là là ! Désolée pour la suite, on doit absolument apporter la bonne nouvelle à Petit Mouton ! Il était si inquiet.



Cy Jung, 2 juin 2017®.

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