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[#56] Le SDF qui n’aime pas le violon (V-01)



Cy Jung — [#56] Le SDF qui n'aime pas le violon (V-01)

[Le prétexte] Un homme entre dans une rame de métro un violon en main. Il s’installe, joue un air de musique de l’Est.
Parmi les voyageurs, un SDF perturbe sa prestation au point qu’il doit s’interrompre. L’homme s’éloigne. Il est devant moi, violon à la main. Dans une langue que je ne comprends pas, il exprime son mécontentement. « Paris » et « clochard » ressortent plusieurs fois. Est-ce cela la concurrence des misères ?


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Les enfants se pressent sur le tatami. Une ceinture noire inconnue discute avec sensei Eunice. C’est bizarre. Elle regarde tout le monde de travers. Lily a une petite idée de pourquoi elle fait ça mais elle n’est pas sûre ; en fait si, elle l’est ; elle ne peut simplement pas y croire. On dirait… on dirait… Ce serait quand même inouï qu’en plus elle soit judoka !
Le fils Martin lui donne un coup de coude.
— C’est une albinos ?
— J’ai l’impression.
— Ben dis donc ! C’est drôle. Je pensais qu’il n’y avait que toi.
— Moi aussi.
Lily sent l’émotion monter. Quand elle est arrivée, les cheveux blonds de cette femme ont attiré son attention. Ce blond-là, ce n’est pas un blond de Suédois, contrairement aux interprétations habituelles. Ce n’est pas blanc non plus, si l’on y regarde bien. Mais ceux qui voient, regarder, ils ne savent pas faire ; c’est si facile pour eux qu’ils ne font aucun effort. Quel dommage de se gâcher ainsi la vue ! Lily, elle, profite de tout et le blond particulier de l’inconnue ne lui a pas échappé.
Elle a ensuite observé, l’air de rien, tout en se dirigeant vers les vestiaires. Depuis le tatami, Eunice en a rigolé intérieurement de son « air de rien » ; un nystagmus en mode blocage, cela tord le cou et Lily n’a tellement pas de champ visuel qu’elle a trébuché dans un balai qui traînait contre le mur. Il n’y a pas eu de mal. Elle sait esquiver ce genre d’attaque. Quant à évaluer ce que son observation lui a fourni comme informations, c’est un sujet compliqué. Cela lui a confirmé le blond. Elle a trouvé la judoka un peu voûtée, aussi, et la tête de travers, peut-être. Elle n’en aurait pas juré. Mais il y a surtout ce sentiment indicible que cette femme lui ressemble, qu’elles sont de la même engeance, peut-être, pas sœurs ni cousines ; plutôt des « pareilles » ; Lily ignore comment dire mieux.
Elle s’est changée au plus vite, rejoignant le bord du tatami avec les autres, attendant l’ordre de sensei indiquant qu’ils pouvaient monter. Lily s’impatiente. Il faut absolument qu’elle voie cette femme de plus près, qu’elle lui parle, qu’elle sache si elle a une « pareille » ou non. Et sensei qui bavarde, bavarde… À croire qu’elle oublie qu’une vingtaine d’enfants sont venus faire du judo ! Ils bavardent itou. L’heure tourne. Vraiment ?
Lily s’approche et tend l’œil vers la grosse horloge. Eunice n’est pas en retard ; c’est Lily qui s’agace. Elle soupire. Elle rejoint le groupe de ses camarades, les écoutant de loin. Elle observe toujours le tatami. Une main se pose sur son épaule. Elle sursaute sans véritablement avoir peur.
— Bonjour, Lily, c’est Camille.
Deux lèvres se collent sur sa joue.
— Bonjour maîtresse ! Tu viens faire du judo ?
— Je crains trop que tu ne me fiches par terre !
— Je ne suis pas si forte que ça.
— Bien sûr que si ! Eunice me l’a assuré.
Lily se trémousse.
— Elle t’a présenté notre visiteuse ?
Lily fait non de la tête.
— Elle est albinos, c’est ça ?
Camille n’a pas le temps de répondre. Eunice s’est avancée, entraînant avec elle son interlocutrice. Elle glisse un baiser furtif sur le coin des lèvres de son amoureuse.
— Louisette ; Camille, ma compagne ; et Lily, la plus brillante de mes élèves.
Lily s’est figée. Camille s’approche à son tour.
— Bonjour, Louisette, c’est très gentil d’être venue faire du judo avec Lily et ses camarades.
— Cela me fait très plaisir !
Les deux femmes s’embrassent spontanément. Lily ne bouge toujours pas. Elle comprend que la présence de cette Louisette n’est pas un hasard, que sensei a dû vouloir lui faire une surprise. Cela en est-il une bonne ? Lily hésite. D’un côté, c’est la première fois qu’elle rencontre une « pareille », et ça, c’est génial ! De l’autre, elle n’est plus unique, et ça… ! Lily n’a pas le temps de poursuivre sa réflexion. L’inconnue s’est accroupie devant elle.
— Bonjour Lily.
Elle reste muette.
— Tu me réserves ton premier randori ?
Lily sourit. Louisette a marqué un point. Elle n’aurait pas aimé qu’elle lui fasse la leçon sur son manque de courtoisie.
— Oui, madame.
— Tu trouves que j’ai l’air d’une dame ?
Elle lui fait une pichenette sur la joue et se remet debout. Eunice tape dans ses mains. Ses élèves saluent Joseki et montent sur le tatami. Camille retient Lily un instant.
— Ne t’inquiète pas. Je reste là.
Lily apprécie le soutien de son ancienne maîtresse. Les enfants s’alignent par ordre de grade. Eunice installe Louisette à sa gauche. Elle commande le début du salut.
— Seiza.
Chacun s’exécute.
— Rei !
Avant de faire se relever ses élèves, Eunice leur présente Louisette Saille-Djougue, une amie judoka qui vient d’obtenir sa ceinture noire et dont elle a été une des premières partenaires.
— Je veux que vous partagiez la fierté de Louisette. Elle est malvoyante, comme Lily, et rencontre les mêmes difficultés. Son travail et sa détermination lui ont permis de passer brillamment les épreuves du premier dan. Elle est un exemple pour nous tous. Elle nous prouve que l’adversité n’est jamais irréductible, ou presque. Il faut du courage pour cela. Vous en avez tous. Ensuite, c’est l’application qui fait la différence.
Des applaudissements fusent. Eunice poursuit.
— Louisette va vous faire cours, aujourd’hui. Elle a obtenu en marge de son grade une certification de professeure assistante. Soyez attentifs !
Le salut prend fin. Louisette lance l’échauffement. Lily continue à la regarder en coin. Elle aurait bien aimé parler un peu avec elle tant la communication non verbale, ce n’est pas son truc. Ce ne doit pas être non plus le sien. Lily réalise, à cet instant, que, déjà, instaurer un échange avec un valide, ce n’est pas simple, mais avec un autre bigleux c’est encore plus compliqué ! Lequel va réduire la distance, oser la réplique sans aucune information visuelle préalable ? Car les valides, sans en avoir conscience, utilisent des codes convenus. Ils avancent la main en disant bonjour, par exemple, ou la joue. Lily les laisse venir ; elle connaît leurs manières et s’adapte vite. Des fois, elle songe qu’elle devrait être psycho-anthropologue ; elle en sait intuitivement tant sur les comportements humains ! Elle pourrait développer des théories innovantes qui…
— Aïe !
Lily est à plat ventre, sonnée par sa rencontre involontaire avec le pied puis la pointe du genou de Louisette qui ne l’a pas vue arriver non plus. Voilà ce que cela donne deux bigleux sur un tatami, quand l’une rêvasse en regardant en coin pendant que l’autre se concentre sur le groupe qu’elle doit diriger. Louisette s’assoit près de Lily, inquiète pour son élève, contrariée par son manque d’attention.
— Ça va, ma chérie ?
Lily essaie de sourire pour la rassurer. Face contre le tapis, ce n’est pas très efficace. Elle n’arrive pas à parler. Eunice les a rejointes. Elle place doucement Lily sur le dos.
— Tranquille ma cocotte, tout va bien ! On attend deux minutes et je t’aide à te relever. Ça tourne ?
Lily hoche la tête. Eunice invite Louisette à reprendre l’échauffement. Camille a enlevé ses chaussures et se précipite. Les élèves ont arrêté leurs exercices. Louisette tape dans ses mains.
— C’est fini le spectacle, ça bosse !
Qu’est-ce qu’elle est sévère, celle-là ! Même pas un mot gentil pour Lily ? Ils en sont tous affectés mais n’en disent rien. On ne contrarie pas un sensei sur le tatami. C’est la règle. Cinq minutes plus tard, leur camarade court de nouveau avec eux, prenant garde cette fois de ne pas penser à sa condition d’albinos en plein entraînement.
Louisette a choisi de les faire travailler Uchi mata. Lily songe un instant que ce n’est pas très aimable de sa part si elle savait qu’elle serait là car franchement, les projections en rotation sur un pied avec déséquilibre avant, ce n’est pas un truc pour elle ! Mais d’ailleurs, comment y arrive-t-elle, toute albinos qu’elle est avec ce nystagmus qui ne donne pas les bonnes informations au cerveau pour qu’il maintienne l’assiette ? Louisette a choisi Eunice en partenaire et tout semble bien fonctionner. Lily en prend ombrage. Si elle y arrive, elle doit y arriver !
Le fils Martin, avec qui elle travaille, n’en est pas plus convaincu qu’elle tellement il a l’habitude qu’elle tombe alors qu’il ne fait rien de spécial. Il sait aussi qu’elle est capable de lui mettre une boîte sans qu’il ne voie rien venir. C’est d’ailleurs pour ça qu’il l’aime, Lily, pour son imprévisibilité, sur le tatami comme dans la vie. Ne serait-il pas un peu pincé, le bougre ? Chut ! c’est un secret. On ne dit rien alors, et l’on se concentre sur Uchi mata. Lily se vautre une fois, deux fois, trois fois… Il n’est pas question qu’elle renonce. Louisette s’est approchée.
— Tous les manuels du parfait judoka t’expliqueront qu’il faut te servir du déséquilibre de ton partenaire. Mais le manuel du parfait judoka albinos te dira qu’il faut utiliser l’équilibre de son partenaire. Je te montre.
Louisette attrape son revers et sa manche. Lily gaine et se grandit.
— D’abord en mode valide. J’ouvre ta manche en rotation horizontale à hauteur d’épaules, je soulève au niveau du revers, j’amorce mon tai sabaki le pied droit un peu à l’intérieur, je lance la rotation et hop !
Louisette s’écroule maladroitement sur les fesses, tout en ayant pris soin de lâcher sa partenaire pour ne pas l’embarquer avec elle. Lily écarquille les yeux. Elle ne serait donc pas seule à tomber comme une vieille chique molle dès qu’elle tente quelque chose ? Louisette se relève, fait un signe à Eunice. Elle prend un kumi-kata classique.
— Maintenant, si mon partenaire est plus fort que moi, plus costaud, quand j’ouvre la manche, je profite de sa résistance pour m’appuyer. Pareil sur le revers. Et là, le tai sabaki ne me déstabilise pas trop ; je peux lancer ma jambe sans tomber.
Eunice vole aussitôt. Louisette amortit sa chute et revient vers Lily. Elle prend de nouveau sa garde.
— Une fois que j’ai travaillé le geste, je peux le reproduire sur une partenaire plus légère. Le risque de basculer est important mais il y a toujours moyen d’avoir un appui en réglant la hauteur de ses propres bras. Je dose aussi ma vitesse pour tenir debout. Cela exige de mettre plus de force dans la rotation puisque le déséquilibre est moindre ; mais comme Uke est une plume…
Lily mange à son tour le tatami. Louisette reste droite après un petit pas de rattrapage. Quelle jolie chute ! Lily se relève, ravie de cette fraction de seconde où le monde n’a plus d’orientation.
— Je peux essayer ?
Louisette est un peu grande, pas plus que sensei Eunice, finalement. Lily saisit son revers, sa manche… Elle tente le déséquilibre mais rien ne vient. Louisette résiste.
— Ce ne sont pas tes bras qui font le mouvement. C’est tout ton corps.
Lily y retourne, profitant de l’avancée de son pied droit pour y mettre de la puissance. Sa main gauche s’appuie imperceptiblement sur le coude de Louisette. Le tai sabaki est rapide. Sa jambe fauche en arrière pendant que son buste bascule en avant. Louisette soigne sa chute et s’envole. Lily part avec elle. Qu’importe ! La prise y était autant qu’elle a l’ultime réflexe de continuer avec une liaison debout-sol immobilisation en prime. Eunice est tout sourire ; Louisette itou.
— Génial ! Tu as compris.
Lily bombe le torse. Elle se tourne vers le fils Martin.
— Mon gars, il va te falloir manger de la soupe et faire des pompes ! Je vais avoir besoin d’un partenaire solide pour ma ceinture noire !
Ils se tapent dans la main.
— Banco !



Cy Jung, 3 octobre 2017®.

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