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Nouvelle inédite — La cocarde était rouge



Cy Jung — Nouvelle inédite — La cocarde était rouge

En janvier 2008, Cy Jung a participé à un concours de nouvelles organisé par la Ville de Castre et L’encrier renversé. Le thème était libre, elle a choisi d’illustrer la déficience visuelle d’un albinos à travers un souvenir d’enfance.
Cette nouvelle n’a pas retenu l’attention du jury.


Petit rappel liminaire

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Note : La cocarde était rouge a été publiée dans Genespoir info (9), 2010, le bulletin de Genespoir, association française des albinismes (ici).
Cy Jung — Tu vois ce que je veux dire Cy Jung — Le râteauSur l’albinisme et la déficience visuelle, Cy Jung vous invite à lire son témoignage Tu vois ce que je veux dire () ainsi que sa nouvelle « Le râteau », primée en 2009, lala.

Saint-Seriès. Juin 1972.

Ilona se glisse sous le tombereau à limons qui barre la rue à l’entrée de la place. Elle prend garde de ne pas poser ses mains sur les montants de bois vermoulu ; hier, quand elle est venue inspecter son futur poste de garde, une écharde s’est logée dans la paume de sa main gauche.
Ilona n’aime pas les échardes, et encore moins l’aiguille noircie à la flamme d’un briquet que sa maman utilise pour l’ôter. Elle craint que la pointe ne la blesse, que d’un sursaut elle ne vienne lui crever un œil comme si elle était mue par une force autonome. Ilona frémit à cette perspective. Il faut dire que si l’aiguille n’était pas noircie, elle ne la verrait pas. C’est peut-être pour cela qu’elle en a si peur, parce qu’elle n’existe véritablement qu’au moment où elle la pique.
Et la bête, là, qui frappe de ses sabots les parois de la bétaillère depuis que le maire a garé le véhicule hier soir, moteur face à l’église, ouverture face à la place, lui fait-elle peur ? Les autres disent qu’il s’agit d’une simple vachette aux cornes emboulées. Ils le jurent car certains l’ont vue ; ils se sont fait la courte échelle pour accéder à la lucarne qui donne de l’air à l’animal. Et ils ont ri, ri d’avance de la facilité avec laquelle ils allaient gagner la cocarde.
Ilona peine à les croire, même si cela fait longtemps qu’elle a renoncé à ne croire que ce qu’elle voit. Une simple vachette ne peut pas faire un tel vacarme. Elle l’a entendue, cette nuit, du fin fond de son lit. La bête cognait comme si elle voulait sortir. Qui, enfermé dans une bétaillère une nuit durant, ne l’aurait pas voulu ? À l’appréhension de se retrouver face à la bête, à l’excitation de peut-être s’en approcher et comme les autres braver l’animal, s‘était mêlée au fil des heures une étrange compassion, quelque chose d’indicible qui plaçait la vachette dans le camp des monstres gentils auxquels Ilona se devait d’ouvrir son univers.
Le maire sonne la charge. Un employé, posté sur le toit de la bétaillère, ouvre la porte avec une canne. Le silence se fait.
Les villageois, perchés sur les charrettes et les tombereaux ou accroupis sous les lourds véhicules d’antan qui barrent les trois rues menant à la place, retiennent leur souffle. Deux violents coups de sabot font vibrer la bétaillère. Un cri soulève la foule. Un autre coup répond. Il est si inquiétant qu’Ilona se bouche les oreilles, à l’instar de tous les autres, le regard tendu vers l’arrière de la bétaillère qui, pour l’instant, se résume à une zone d’ombre d’où seul le diable peut sortir.
La fillette ne respire plus. Elle aussi, elle veut voir. Mais que verra-t-elle ?
Quand Zora lui a annoncé qu’une course camarguaise allait avoir lieu dans le village, lui expliquant que c’était la chose la plus extraordinaire qu’elle avait vécue, lui narrant sa fierté et sa peur d’être passée à deux mètres de l’animal, Ilona avait frémi, d’abord, puis elle avait réclamé à sa maman de lui dire à quoi ressemblait une vachette, Zora n’étant pas très fine dans ses descriptions.
Sa maman lui avait montré des photos et fait le détail des caractéristiques de l’animal. Ilona n’avait jamais vu quelque chose d’aussi noir, en taille et en intensité. Sa propre blancheur d’albinos, dont les autres se moquaient si souvent, lui était alors apparue comme plus essentielle qu’un simple trait physique. Ilona n’était pas plus blanche que les autres : elle incarnait le blanc comme cette vachette incarnait le noir.
Face à cette découverte, les cornes fièrement dressées sur la tête du bovin étaient passées inaperçues aux yeux d’Ilona. Sa maman, par contre, lui avait fait jurer de ne pas sortir de sa cachette sous le tombereau, sous peine d’une sanction si sévère qu’elle ne l’avait pas encore imaginée.
Toujours dans la bétaillère, la vachette pousse un long beuglement. Ilona se tasse un peu plus derrière la roue du tombereau. Elle se sent à peine en sécurité. Elle repense aux recommandations de sa maman. Elle serait bien en peine d’y contrevenir. Un autre coup de sabot la fait sursauter, à moins qu’il ne s’agisse d’un coup de corne. La foule, cette fois, répond par une clameur étonnante.
— Olé !
Ilona n’avait jamais entendu un cri pareil. Elle ferme les yeux. Elle les rouvre aussitôt. Elle n’a pas vu la bête sortir. Elle est là, pourtant, plantée au milieu de la place, tout aussi pétrifiée que la foule, répondant à ses harangues par un mélange de beuglements et de coups de sabot.
Le face à face dure un peu. Ilona en profite pour examiner l’animal. Sa tête se bloque en position basse, celle qui permet à ses yeux d’amblyope de fixer l’image sans que le balayage du nystagmus n’interfère. Cela lui donne un air de regarder par en dessous. Cela va bien à sa façon d’être, fillette dont le menton bas dissimule un regard qui sait percer les mystères de ce qu’il ne voit pas. Étrange… Aussi étrange que cette vachette, là, au milieu de la place, les pattes aussi fines que les cornes, le cou si fier, le corps si fragile, la queue, qui pend, inutile, derrière, et surtout, et encore, ce noir, noir, noir qui ne fait pas peur, pas plus peur en tout cas que le blanc, blanc, blanc de la peau et des cheveux d’Ilona.
Un premier garçon traverse la place en courant. Il ne porte pas l’habit du raseteur. Il est en short, avec des sandales. Il en perd une en route. La foule rit. Deux autres partent à sa suite. La vachette ne bouge toujours pas. Les petits caïds de la course camarguaise de basse catégorie n’approchent jamais à moins d’un bon mètre. Ils font le geste de prendre la cocarde mais ils n’ont pas le bras assez long. Au quatrième qui la nargue, la vachette se décide à jouer le jeu. Elle donne un coup de corne dans le vide.
— Olé !
Le garçon plonge sous le tombereau, juste à côté d’Ilona qui observe ce premier acte avec circonspection. Zora lui a expliqué le but de la manœuvre. Ilona ne voit pas la cocarde, pas plus qu’elle n’est en mesure d’évaluer la distance entre le bovin et le coureur. Elle se concentre sur la vachette. Le noir est acquis. Ses cornes apparaissent à présent. Elles semblent immenses par rapport à la taille de sa tête où deux petits points — noirs ? — brillent. Ce doivent être ses yeux.
Ilona aimerait en avoir le cœur net. Elle ne veut pas demander à Zora ni à ce garçon qui vient d’atterrir à ses côtés tant l’un et l’autre sont plus excités que de raison. Il n’est pas non plus question qu’elle sorte de sa cachette, pour aller voir. La seule solution serait que l’animal s’approche. Ilona va devoir attendre. Elle sait être patiente, surtout quand il s’agit d’augmenter son champ de vision.
Trois nouveaux garçons sortent à leur tour. Ils s’avancent, sans courir, cette fois. L’un va pour tirer la queue du bovin. La foule proteste. Il renonce. Rien ne se passe. La vachette, sans prévenir, frappe du sabot. Elle les attend. Ilona bloque un peu plus sa tête. Ses pupilles se tendent. Son cerveau analyse et analyse encore en quête du moindre détail qui pourrait faire progresser son observation.
La vachette fait un quart de tour. Ilona lui trouve aussitôt un drôle de sourire, exactement le même que celui du loup lorsqu’il va croquer la chèvre de monsieur Seguin sur l’illustration de la pochette du disque où Fernandel raconte l’histoire. Il est noir, lui aussi. Et la chèvre toute blanche. Zora ne lui a rien dit de l’alimentation des vachettes. La peur revient. Ilona la chasse d’un revers d’intelligence : le Petit Chaperon rouge était rouge et le loup l’a néanmoins croqué ; la couleur ne joue donc pas dans l’alimentation animale.
Les trois garçons courent maintenant dans tous les sens. La vachette s’énerve et les menace. Ils fuient. Un homme tout de blanc vêtu, pantalon, tee-shirt et béret, s’approche à son tour. Il fait face à la vachette. Il tape du pied comme elle vient de taper du sabot. Il lève les bras. Il sautille. Le bovin baisse légèrement la tête. Il va partir. La foule le sait ; le raseteur aussi. Ilona l’ignore. Elle turbine. La couleur des habits de l’homme ne peut pas être un hasard. Quel est le sens de l’opposition ?
Le spectacle l’absorbe. Les sabots glissent sur le bitume. La vachette patine, manque de tomber puis se reprend. Elle charge. Le raseteur l’attend. Elle est tout près. Il esquive d’une passe féline.
— Olé !
La vachette s’arrête aussi sec. Elle tourne la tête, de droite, de gauche, cornes visant le ciel. Le raseteur frappe dans ses mains. La vachette se retourne. Le manège reprend. Coups de sabot contre frappe dans les mains. Sautillements. Glissade. Charge. Évitement.
— Olé !
Une fois, deux fois, trois fois puis un autre raseteur vient. Les deux se relaient. À chaque passage, ils ont tout le loisir de se saisir de la cocarde. Mais il faut que le spectacle dure. Il dure. Ilona s’ennuie. La confrontation s’épuise. Est-ce parce que le blanc d’un tee-shirt, d’un pantalon, ou d’un béret est artificiel ?
Ilona le pense, de plus en plus, ce d’autant que ces hommes n’ont de cesse que d’éloigner la vachette alors qu’elle renferme encore tant de mystères, celui de ce noir qui ne fait pas peur, celui de ces yeux sombres et brillants à la fois, et celui de ce petit point rose qui parfois apparaît, trop fugace pour que son cerveau puisse l’identifier. Ilona rêve que la bête s’approche, qu’elle puisse lui caresser le poil, en sentir la texture, goûter ce noir de ses mains, se mirer dans ses yeux et comprendre ce que ce rose vient faire dans le décor.
Elle a l’intuition que sa peau d’albinos formerait un contraste véritablement existentiel par rapport à celui déjà constaté avec ses semblables qui s’échinent à se moquer de la blancheur de sa peau tout en étant fascinés par la blondeur de ses cheveux. Pourquoi les gens moquent-ils la peau et encensent-ils les cheveux ? Ilona ne sait pas.
La vachette est toujours à l’autre bout de la place. Ilona trépigne désormais, espérant que les raseteurs la ramènent par là. La course ne peut pas se finir tant que la fillette n’aura pas pu appréhender le noir bovin. C’est écrit ; elle le sait. Ilona s’accroupit. Va-t-elle sortir ? Sa maman l’a interdit. Elle obéit et reste derrière sa roue, sous le tombereau. Elle appelle de tous ses vœux la vachette. « Viens ! Viens ! » Cette réplique lui dit quelque chose. Ah ! elle a trouvé. C’est dans La Chèvre de monsieur Seguin, le loup qui appelle la chèvre. Mais là, c’est Ilona qui appelle la bête. Elle jure qu’elle ne la mangera pas. Le loup n’avait-il pas juré la même chose ?
Le raseteur vient se positionner, jambes serrées, juste devant Ilona, dans l’axe qui lui permet de voir ce qu’elle peut en voir. C’en est trop ! La fillette se met debout. Elle veut lui dire de se pousser avant de songer que s’il est là, la vachette va venir et elle pourra enfin savoir si son noir est si noir, son œil si brillant et la nature de son rose.
Ilona se rassoit. Le raseteur sautille, frappe dans ses mains ; il appelle l’animal. Le bovin donne du sabot, respire fort, rumine un coup et part. Le raseteur, comme à son habitude, ne bouge pas. Il attend. Il esquive et prend soin de rater la cocarde.
— Olé !
La vachette arrête sa course à une portée de souffle d’Ilona. Le premier raseteur prend position sur son travers. Il gesticule. La vachette se tourne vers lui, secoue la tête comme pour dire non puis, échappant totalement à son destin, se retourne encore, fait un pas et tire sur son cou jusqu’à ce son mufle passe entre deux rayons de la roue du tombereau derrière laquelle Ilona est assise.
La foule murmure son effroi. Ilona contient le sien. La bête est là, enfin, à portée de main ; elle peut la toucher si elle ose ; et si elle n’ose pas, qui sait si elle pourra de nouveau ? Elle le doit. Elle veut sa main sur le poil de la bête. La vachette sourit ; c’est certain. Ilona le voit. Les yeux sont bien noirs et brillants à la fois, avec un peu de jaune dedans. C’est si beau ! Ilona le croit. Elle sourit à son tour. Elle avance un doigt. Les autres suivent. Puis la main, le bras. La vachette ne bouge pas. La foule s’est tue. Les raseteurs se sont approchés, inquiets, prêts à risquer leur vie pour sauver la fillette, si nécessaire.
Il n’est pas nécessaire. Ilona pose deux doigts sur la joue de la bête. Celle-ci sourit un peu plus et lui tire la langue. Du noir, le rose apparaît. Ilona rit. Elle tire la langue à son tour. Le contraste est moins frappant que sa main sur la joue de la bête. La foule s’impatiente. Ilona rit encore. La bête sourit une dernière fois. Elle s’éloigne. Ilona l’admire. Elle sait maintenant à quoi elle ressemble.
La vachette donne du sabot, en deux soufflements recouvre un air de bête furieuse. Elle fait face au raseteur. Il est temps qu’il attrape la cocarde. Il la brandit au bout de son bras et fait le tour de la place. Ilona ne la voit pas. Qu’importe ! Elle la verra une autre fois.

Janvier 2008


Cy Jung, 2 janvier 2008®.

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Rappel

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