[e-criture]

[#58] Le quartier qui est sympa (V-01)



Cty Jung — [#58] Le quartier qui est sympa (V-00)

[Le prétexte] Je suis près de la tour Saint-Jacques. Je double un petit groupe de personnes en goguette. Un homme dit.
— Venez. On va à Beaubourg. C’est animé, c’est sympa.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Camille trépigne. Eunice est toujours sur le tatami avec ses élèves et, si elles ne partent pas d’ici dix minutes, elles vont rater la séance d’ouverture de Cineffable, ce d’autant qu’il leur faut prendre leur adhésion et leurs tickets. Eunice lui fait un signe. Elle sait qu’elle est en retard ; elle ne peut tout simplement pas sacrifier un randori, fût-ce aux lesbiennes qui se font leur cinéma ! Tout le monde peut comprendre cela, sauf Camille, peut-être, qui n’entend rien au judo et aux nécessités de son enseignement. Elle sourit. Il serait vain de se mettre en colère ; non seulement cela ne changerait rien au zèle d’Eunice, mais cela ne pourrait que nuire à leurs bonnes relations. Et ça, c’est hors de question ! L’équilibre est encore fragile. Il faut en prendre soin.
Eunice rassemble ses élèves pour le salut.
— Re !
Ils s’exécutent.
— Ritsu.
Ils se relèvent.
— Je suis en retard à un rendez-vous. Si vous avez quelque chose d’important à me dire, laissez un petit mot à Freddy. Je n’aurai pas le temps de vous écouter. Bon week-end. À mardi !
— À mardi, sensei.
Le cœur est parfait. Avant même que la dernière syllabe ne soit prononcée, Eunice a déjà les pieds dans ses zōries. Six minutes plus tard, elle sort des vestiaires au pas de charge. Elle attrape Camille par le bras.
— Je ne vais pas sentir la rose. Pas le temps pour une douche.
— J’adore !
Elles rient. Eunice embrasse en coup de vent Freddy, lui confie la salle, ses élèves, et entraîne Camille vers le métro.
— On sera à l’heure ?
— On devrait.
Ouf ! Eunice n’aurait pas voulu être trop en retard. Elle sait combien Camille tient au Festival et à sa soirée d’ouverture. Elle regrette juste d’être habillée comme l’as de pique, imprégnée de jus de judo, une essence particulièrement odorante que l’on ne rencontre que sur les tatamis. Il faut aimer. Camille ne s’en plaint pas. Elle y trouve même un petit côté sexy. Il est si velouteux de se confiner entre des bras dont la puissance n’a d’égale que les effluves de l’effort. Rien que d’y penser, là, Camille… Le métro les emporte. Elle profite d’un soubresaut pour se frotter à Eunice. Ses lèvres remontent vers son oreille.
— J’ai envie de toi.
— Mmmm…
La rame frétille encore. Camille chancelle. Eunice l’attrape par la taille. Il faut bien cela pour qu’elle ne tombe pas. Le flot des voyageurs les presse contre les portes opposées au quai. Elles savourent à leur juste valeur cet accolement gentiment provoqué par l’affluence. Cela n’a pas de prix, de l’affection volée au monde hétérosexiste ! Et tant pis si la sortie à leur station d’arrivée est un peu sportive. C’est Eunice qui ouvre la voie. C’est efficace.
L’air libre leur fait du bien. Dans moins de cinq minutes, elles seront au Festival et pourront s’embrasser à loisir dans cet impérissable espace de non-mixité, celle qui protège, celle qui permet aux femmes d’être elles-mêmes sans aucune des contraintes que leur impose chaque seconde le patriarcat. Elles avancent vite. Une bénévole à l’entrée leur fait ouvrir leur sac, leur manteau. Pour une fois, Eunice ne proteste pas. Du monde se presse aux tables où elles vont adhérer et prendre leurs billets : à l’unité pour Eunice qui travaille vendredi et samedi ; un passe pour Camille qui est en vacances.
Dans la file d’attente, les conversations vont bon train, avant de se poursuivre à la cafette, en bas des escaliers, autour d’un verre ou d’un repas léger plein d’amour et de sororité. Beaucoup de festivalières se connaissent, de près ou de loin. Il y a la farandole des ex aux ruptures plus ou moins bien consommées, avec leur lot de rancœur ou de désir encore intact ; il y a la ronde des futures, souvent si ronde qu’il est bien difficile de prendre la tangente et se rejoindre pour tenter le bonheur ; il y a la chaîne des militantes qui soudent plus fermement chaque automne les maillons du sautoir sur lequel elles espèrent faire chuter la domination masculine ; il y a le galop des gourmandes, celles qui veulent tout voir, tout goûter au risque de l’indigestion, parlant à qui passe là, sans distinction de rien, juste pour le plaisir de faire connaissance et partager ; il y a le rigaudon des solitaires, qui tournent et observent, se posent parfois, s’effarouchent quand un sourire les effleure ; il y a la valse de celles qui viennent à deux, amoureuses ou copines, se disloquant l’instant d’une bise ou d’un salut poli avant de se recoller pour être sûres de ne pas se perdre dans ce corps mouvant que forment ces femmes unies par ces trois jours hors de ce monde qui les opprime. Il y a. Oh ! que c’est bon, tout ça. Eunice et Camille s’en régalent, comme tout autre, et sont au final suffisamment à l’heure pour savourer des lasagnes végétariennes maison et un gâteau au chocolat, faire pipi, s’embrasser, prendre un café pour Eunice et un thé pour Camille qu’elles sirotent dans le magma qui se presse à l’entrée de la salle.
Un cri, soudain, fend la foule. Un qui glace. Un second lui fait écho, plusieurs à la suite. La panique s’empare des festivalières. Chacune court vers l’issue la plus proche, s’écartant sous la menace du canon d’un fusil qui cherche sa cible.
Le canon d… ?
D’un fusil.
Un beau fusil de chasse à pompe, tout neuf, en lequel les connaisseuses auront reconnu un Winchester SXP Defender Desert calibre 12/76. Pas moins.
Mais comment est-il arrivé jusque là en dépit de la fouille scrupuleuse à l’entrée ? L’urgence n’est pas à répondre à cette question. Elle est à fuir, à se planquer, à se protéger, par tout moyen. Les femmes se bousculent dans le grand escalier. On le ferait à moins. Les premières qui atteignent l’extérieur sans encombre appellent la police. D’autres aident celles qui ont chuté dans la déroute. Certaines s’en moquent et les piétinent autant que sauve-qui-peut. Quelques-unes se sont cachées dans la salle, dans les toilettes, sous la table de la librairie, au milieu des portants de tee-shirts, dans des coins de la cuisine… Le grand hall se vide. Eunice et Camille, elles, engluées au milieu du gros de la cohue au moment de la débandade sont dos à un mur, sous l’escalier, Eunice ayant préféré tirer Camille à l’abri de la panique le temps d’évaluer la situation plutôt que de prendre le risque qu’elles soient happées dans la fuite collective qui peut être délétère.
Eunice cherche désormais une issue, la main de Camille dans la sienne. Ce n’est alors pas le canon du fusil qui lui coupe le souffle ; ce sont les yeux de sa propriétaire et le regard de tueuse qui les habite. Elle connaît ces yeux. Elle connaît leur propriétaire. Elle la savait harceleuse sans imaginer qu’une arme à feu pourrait s’en mêler.
— C’est donc elle, la nouvelle salope ?
Voilà une conversation qui commence bien mal. Sans presque bouger, Eunice se décolle du mur et fait glisser d’autorité Camille dans son dos. D’une pression ferme dans sa main, elle lui indique qu’elle s’occupe de la suite. Camille l’espère, aussi confiante qu’apeurée. Elle se fait la plus fine possible pour rester entre Eunice et le mur, prête à déguerpir si la chose est possible.
— Je m’en fous de ta salope, c’est toi que je veux.
Eunice cherche déjà une stratégie pour atteindre le fusil avant que sa propriétaire n’ait le temps de tirer. Cinq mètres les séparent. C’est beaucoup, cinq mètres. Énorme, même pour une ex-championne du monde de judo. Cela requiert un déplacement qui ne lui laisse guère de chance. Il faudrait que Gabrielle — puisque c’est son prénom — s’approche.
— Tu es sûre que tu ne veux pas d’abord tuer Camille devant moi, te régaler de ma souffrance à la voir mourir, rire de mes larmes ?
Plaît-il ? Camille déglutit. Eunice est-elle en train de la livrer à cette énergumène qui la traite de salope ? Eunice serre un peu plus sa main qu’elle tient toujours. Elle bande le pouce d’un geste sec pour lui désigner un pot de fleurs à sa droite. Camille comprend. Elle ne doit pas bouger et foncer quand ce sera le moment. Eunice lâche sa main.
— Alors ? Tentée ?
Gabrielle fait un pas en avant. Un autre. Voilà déjà un mètre de gagné.
— Je t’ai dit, c’est toi que je veux.
Elle se campe sur ses jambes.
— À poil !
— À poil ?
— À poil.
Pourquoi pas ? Eunice va prendre son temps.
Elle s’avance d’un bon pas — plus que trois mètres cinquante — sans cesser d’être un obstacle entre le fusil de Gabrielle et Camille et délace ses chaussures en restant en appui sur un pied. Elle les jette une à une assez loin. Elle se débarrasse de son blouson, de son pantalon et descend posément sa culotte en gardant ses chaussettes. Elle se campe sur ses jambes, pubis un peu ouvert.
— Tes nichons ! Je veux voir tes nichons !
La voix de Gabrielle s’est voilée. Le changement d’intonation n’échappe pas à Eunice. Il faut qu’elle gagne un mètre ; le désir de Gabrielle va l’aider. Elle ôte d’un geste sec son tee-shirt et le fait tourner sur un doigt en roulant du bassin comme n’importe quel gogo danseur avisé.
— Amuse-toi ! Tu ne vas plus t’amuser très longtemps, ni avec moi ni avec une autre. Soutien-gorge.
Eunice s’exécute en avançant imperceptiblement. Elle est désormais nue, chaussettes aux pieds, à trois mètres du fût du canon. Elle décide de se mettre pieds nus ; elle va avoir besoin de bons appuis. Trente centimètres de gagnés. Dos au mur, Camille se sent soudain très vulnérable. Elle sait que cela se joue entre Eunice et cette femme mais que se passera-t-il si elle arrive à la tuer ? Eunice est la plus forte. Elle ne peut pas mourir, pas ici, pas comme ça. Gabrielle fait un nouveau pas en avant, un seul. Il reste à peine plus de deux mètres entre elles deux. Eunice scrute le moindre de ses gestes, prête à bondir à la première erreur.
— Tourne-toi !
Elle ne bouge pas.
— Tourne-toi ou je plombe ta salope.
— Tu veux voir mes fesses, c’est ça ? Tu les as toujours aimées.
— Exactement. Je vais te coller ce canon dans le cul et tirer !
— Gabrielle, on est à Cineffable ! Tu peux me tuer mais elles ne permettront pas que tu m’encules. Tu les connais, sacrément coincées du fion.
— Ne me fais pas rire…
Gabrielle charge le fusil. Eunice fait un tour rapide sur elle-même et revient de face, gagnant vingt centimètres au passage. En trois pas elle peut être sur elle. Il faut qu’elle dévie le tir sur sa gauche, Camille devant partir sur la droite. Des bruissements dans l’escalier lui font penser que la cavalerie arrive. Gabrielle les a-t-elle entendus ? Eunice doit faire diversion.
— Et maintenant ?
— Tourne-toi.
Eunice lève les bras en guise d’acquiescement. Gabrielle baisse imperceptiblement son arme. Eunice tend le pouce pour avertir Camille, puis, dans un mouvement d’une rapidité incroyable, avance d’un mètre puis effectue un large pas avec le pied droit pour le porter devant le gauche en vrillant ses hanches, orteils à 10 heures, pivote sur ce pied de trois quart de tour dans le sens des aiguilles d’une montre en lançant sa jambe gauche à l’horizontale du ventre de Gabrielle, saisit au passage le fusil à deux mains, l’emporte dans sa rotation d’épaules en même temps que sa propriétaire, la privant du geste réflexe d’appuyer sur la gâchette. Eunice se retourne aussitôt. Camille a filé, embarquée par deux policiers arrivés par l’issue de secours.
Accroupie dans l’escalier, la tireuse d’élite du GIGN, en fine connaisseuse, reconnaît un superbe Ashi guruma, à gauche, s’il vous plaît, et une prothèse en guise de pied, alors que ses collèges bondissent sur la porteuse de l’arme qui gît, sonnée, au sol. Elle n’oppose aucune résistance. Eunice respire un grand coup. Un policier lui jette une couverture sur les épaules.
— Venez, votre amie vous attend.
Eunice le suit. Un baiser l’accueille. Le festival peut commencer !



Cy Jung, 4 décembre 2017®.

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